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La beauté cachée des laids sur
les routes du Kirghizstan
(
) Ce film semble de prime abord un film arrêté, comme
suspendu dans le temps. Son sujet - lattente de la conscription
vécue par un jeune villageois kirghize en quête obstinée
de dépucelage - favorise naturellement cette impression, qui nen
demeure pas moins trompeuse. Car Le Singe, contre toute attente, est une
épopée. Epopée de la laideur entamée dans
La Balançoire (1993) et Le Fils adoptif (1998) - dune trilogie
autobiographique dont le rôle principal est interprété
par le propre fils du cinéaste.
Lessentiel du film est là, dans la manière dont le
héros - et autour de lui tout un petit peuple malmené par
lhistoire et peu ou prou inconnu du reste de la planète -
témoignent de lexistence dun trou du cul du monde
qui se nomme le Kirghizstan, et dans la façon dont la grâce
va inopinément leur tomber dessus, dès lors que la mise
en scène nous aura permis de liquider la question, parfaitement
oiseuse, des apparences. Rien de superflu ni de pathétique, pour
autant, dans la manière épurée et opiniâtre
dAktan Abdykalikov, juste une intelligence aiguë de la vocation
du cinéma, administrée avec une modestie et une politesse
exemplaires.
Quon en juge daprès nature. Le héros du film,
un jeune homme aux oreilles décollées et au visage ingrat
surnommé le singe par ses amis, traîne comme
un fardeau son désir dans les ruelles désertes du village
et aux abords de la voie ferrée, où il donne la main à
une fine équipe de flemmards congénitaux. Vers qui pourrait-il
dailleurs se tourner? Son père, abruti par lalcool,
délaisse le jeune homme, bat sa femme et ruine le foyer. Ses amis,
adolescents boutonneux ou petites frappes, passent aussi difficilement
que lui le temps qui les sépare de lâge adulte. Les
filles, son beau souci, font semblant de ne pas le voir, ou séloignent
subitement dès quil sapproche pour les inviter à
danser. Vers qui se tourner, dès lors, pour remplir ce délicat
programme, fixé depuis la matrice dun immense cylindre de
métal avec deux copains aussi disgracieux que lui : Baiser
avant la conscription? (
) Vers Zina, la prostituée
éléphantesque du village, qui manque de le violer alors
quil la conduit à moto? Vers la garde-barrière, dont
la solitude mange la moitié du visage sous la forme dune
tache brune? Pas davantage, quand bien même il céderait à
la tentation. Restent les miroirs, dont le reflet, quand ils sont attachés
à une chaussure, permet dapercevoir lentrejambe des
jeunes filles qui tardent à sortir de lenfance, ou de regarder
bien en face, lorsquils sont installés dans une chambre,
son propre visage, contrefait et grimaçant. Toute la force du film,
son héroïsme pourrait-on dire, consiste dès lors à
dépasser cette monstruosité du reflet en y revenant sans
cesse, en insistant jusquau moment où son insuffisance devient
flagrante. Il existe à cet égard une affinité évidente
entre le propos du film qui évoque lattente dune autre
vie, labsolu de leur désir, et leur image, qui ne les reflète
jamais quau seuil de leur humanité.
J. Mandelbaum in Le Monde
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