Dernier film de la trilogie autobiographique du réalisateur.


 

 
  LE SINGE (MAINMIL)
 

 

“Se comprendre, même si cela fait mal, est le commencement de la sagesse. Ainsi l’expérience de l’épreuve fut-elle à la source de mes précédents films, La Balançoire et Le Fils adoptif (Beshkempir). Le prochain ne dérogera pas à la règle; j’ai, de plus, l’intention de faire une trilogie de la confession dans laquelle  La balançoire sera l’enfance, Le Fils Adoptif l’adolescence et celui-ci la jeunesse. Il aura pour nom Le Singe. Je ne suis pas beau et cet état de fait fut à l’origine de mon développement spirituel. Il va de soi qu’aujourd’hui cela m’est bien égal, parce que j’ai compris que l’important, ce n’est pas l’apparence mais l’essence.
Mais lorsque vous êtes jeune, lorsque s’éveille une sensibilité des plus aiguë, à savoir l’Amour, et que vous avez très envie d’être aimé, vous comprenez petit à petit que le Très Grand vous a privé de beauté. Une insupportable mélancolie vous saisit alors et vous commencez à agir pour plaire, vous tentez d’être beau dans les actes et en pensée.
Mais rares sont ceux qui, à cet âge, vous comprennent. Et une force quasi obsessionnelle vous oblige à être vrai.(...) Avec l’âge on commence à comprendre que seuls le Bien et le Mal rassemblés fondent la vérité. Et qu’il n’y a rien à renier dans ce monde ; seul le cours de la vie dans sa diversité peut apporter la joie d’exister. C’est tout exprès que je n’ai pas repris ici l’intrigue de mon prochain film ; j’ai au contraire tenté d’exposer mes sentiments. (…) Pour moi qui prône le cinéma émotionnel, l’humeur revêt une importance extrême, le sujet n’étant guère que la possibilité offerte d’en vivre pleinement les émotions.”


Extrait d’une lettre au producteur de A. Abdykalykov, trad. J.Chapron

 

    D’Aktan Abdykalikov (Kirghizistan, 1h38, 2001)
 

 

La beauté cachée des laids sur les routes du Kirghizstan
(…) Ce film semble de prime abord un film arrêté, comme suspendu dans le temps. Son sujet - l’attente de la conscription vécue par un jeune villageois kirghize en quête obstinée de dépucelage - favorise naturellement cette impression, qui n’en demeure pas moins trompeuse. Car Le Singe, contre toute attente, est une épopée. Epopée de la laideur entamée dans  La Balançoire (1993) et Le Fils adoptif (1998) - d’une trilogie autobiographique dont le rôle principal est interprété par le propre fils du cinéaste.
L’essentiel du film est là, dans la manière dont le héros - et autour de lui tout un petit peuple malmené par l’histoire et peu ou prou inconnu du reste de la planète - témoignent de l’existence d’un “trou du cul du monde” qui se nomme le Kirghizstan, et dans la façon dont la grâce va inopinément leur tomber dessus, dès lors que la mise en scène nous aura permis de liquider la question, parfaitement oiseuse, des apparences. Rien de superflu ni de pathétique, pour autant, dans la manière épurée et opiniâtre d’Aktan Abdykalikov, juste une intelligence aiguë de la vocation du cinéma, administrée avec une modestie et une politesse exemplaires.
Qu’on en juge d’après nature. Le héros du film, un jeune homme aux oreilles décollées et au visage ingrat surnommé “le singe” par ses amis, traîne comme un fardeau son désir dans les ruelles désertes du village et aux abords de la voie ferrée, où il donne la main à une fine équipe de flemmards congénitaux. Vers qui pourrait-il d’ailleurs se tourner? Son père, abruti par l’alcool, délaisse le jeune homme, bat sa femme et ruine le foyer. Ses amis, adolescents boutonneux ou petites frappes, passent aussi difficilement que lui le temps qui les sépare de l’âge adulte. Les filles, son beau souci, font semblant de ne pas le voir, ou s’éloignent subitement dès qu’il s’approche pour les inviter à danser. Vers qui se tourner, dès lors, pour remplir ce délicat programme, fixé depuis la matrice d’un immense cylindre de métal avec deux copains aussi disgracieux que lui : “Baiser avant la conscription”? (…) Vers Zina, la prostituée éléphantesque du village, qui manque de le violer alors qu’il la conduit à moto? Vers la garde-barrière, dont la solitude mange la moitié du visage sous la forme d’une tache brune? Pas davantage, quand bien même il céderait à la tentation. Restent les miroirs, dont le reflet, quand ils sont attachés à une chaussure, permet d’apercevoir l’entrejambe des jeunes filles qui tardent à sortir de l’enfance, ou de regarder bien en face, lorsqu’ils sont installés dans une chambre, son propre visage, contrefait et grimaçant. Toute la force du film, son héroïsme pourrait-on dire, consiste dès lors à dépasser cette monstruosité du reflet en y revenant sans cesse, en insistant jusqu’au moment où son insuffisance devient flagrante. Il existe à cet égard une affinité évidente entre le propos du film qui évoque l’attente d’une autre vie, l’absolu de leur désir, et leur image, qui ne les reflète jamais qu’au seuil de leur humanité.”

J. Mandelbaum in Le Monde

 

 
    
     
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