"Seule la parole couvre le bruit de la guerre.
Surtout ses mots qu’on se dit à soi-même sans émettre un son."
in Lettre d’un temps d’exil

 
 
   LIBAN
 

 

RUINES
 
"La Beyrouth des trois B (Banque, Baccarat, Bordel) n’existe plus, n’est plus que paysage de ruines avec figures hallucinées ou closes. Traversée par la ligne de démarcation, la vaste place des Canons, autrefois le cœur de la ville, est déserte : herbe sauvage et figuiers ont envahi l’asphalte… Le Souk Tawilé depuis longtemps n’est plus que pans de murs noircis, criblés, et amas de ferraille… Le musée archéologique, situé lui aussi sur la ligne de démarcation, dresse encore, criblé de trous de roquettes et de balles, son haut péristyle néo-égyptien…
C’est à peine si je reconnais la ville. J’ai sous les yeux deux photographies nocturnes de Beyrouth. La première date d’avant la guerre : la ville se déploie le long de sa baie dans une nuit claire, comme un brocart damascène négligemment abandonné sur un rocher. La seconde fut prise pendant un bombardement de l’été 82 : un éclairage violent et blafard découvre une cité obscure et fermée, tapie, nue, comme si une manière de soleil noir venait fondre sur elle.
Je ne la retrouve qu’en songe, ou dans les paroles de Beyrouthins exilés – dans le grain de voix qui savent mêler la douceur à une extrême décence, façon de signifier le désespoir. "
 
Richard Millet, " Beyrouth ", Ed. du champ vallon, 1987

 

    état des lieux
 

 

Liban : ETAT DES LIEUX (1948-1998)
Cinquante ans de souffrance et de résistance

Les souffrances infligées au sud-Liban par son intraitable voisin ont l’âge du conflit israélo-arabe lorsque la jeune armée du Liban prit part en 1948 à la première guerre entre Israël et ses voisins. Si des accords d’armistice furent conclus le 23 mars 1949 entre l’Etat juif et son voisin libanais, ils ne mirent pas pour autant fin aux accrochages et affrontements qui durent depuis un demi-siècle. Cette plaie ouverte a pesé sur l’existence de centaines de milliers de personnes, perturbé ou modifié des destins et marqué de son sceau meurtrier le mode de vie des enfants du sud-Liban.

De 1948 à 1967, la frontière sud du pays fut le théâtre d’opérations de guerre qui s’intensifièrent avec le développement des premiers raids de feddayin palestiniens implantés à partir de 1968 dans la région du Arqoub. Durant l’été 1968 puis l’année 1969, les combattants palestiniens augmentèrent sensiblement leurs effectifs, avant de déverser au sud-Liban la quasi totalité de leurs unités, suite à la perte de leurs positions en Jordanie en 1970. Après quoi, le sud-Liban devint incontestablement le plus chaud des fronts arabes : incursions quotidiennes, raids " de routine " de l’aviation israélienne, bombardements et déplacements forcés des populations civiles, blocus de ports, attaques des villages, arrestations, enlèvements et dynamitage de maisons, incendies de plantations et de récoltes. Durant cette même période, le Liban fut la cible de quatre grandes invasions : " opération Litani " (1978), " Paix en Galilée " (1982), " Règlements de compte " (1993) et " Raisins de la colère " (1996).

Parallèlement à ces développements militaires, le Liban a conclu, durant cette même période, nombre d’accords autour de cette " question du sud " : Accords d’armistice avec Israël (1948), Accords du Caire avec la résistance palestinienne (1969), Accords du 17 mai 1983 avec Israël, Protocoles de juillet 1993 et d’avril 1996 avec Israël. De même le territoire national libanais a-t-il accueilli tant des armées arabes, les " Forces de dissuasion " en 1976, que les " Forces multinationales " en 1982, et les " Forces des Nations unies ", toutes déployées au long de la " bande de sécurité ", ainsi que les Israéliens dénomment les territoires qu’ils occupent au Liban.

 

 
  
 

 

Durant ces mêmes trente années, Israël a dépassé toutes les bornes de ses ambitions. L’Etat hébreu a occupé Beyrouth et la majeure partie du Liban, expulsé la résistance palestinienne du pays, placé son homme-lige Béchir Gemayel à la tête de l’Etat avant de se retirer sous les coups de boutoir de la résistance libanaise et de regrouper ses forces dans une bande de sécurité représentant 10% de la superficie du pays, pour y subir ensuite une véritable guerre d’usure imposée par la Résistance islamique.

Le Liban s’est engagé dans le processus de paix dès l’ouverture de celui-ci, à la conférence de Madrid en octobre 1991. Cependant la participation libanaise s’est limitée aux pourparlers bilatéraux – libano-israéliens – portant sur les litiges d’ordre territorial. Divers incidents ont émaillé l’expérience libanaise du processus de paix et la stabilité intérieure du pays reste prioritairement l’affaire de la Syrie qui légitime sa présence au Liban par l’établissement de la pax syriana. La sécurité est assurée par l’armée syrienne, qui dispose d’un effectif permanent de 25.000 hommes. Sur le plan économique en particulier, Damas tient son petit voisin en véritable coupe réglée, prélevant sa dîme sur les affaires et sur les droits de douane perçus au port et à l’aéroport de Beyrouth. Les travailleurs syriens ont envahi le marché du travail libanais, portant l’ensemble de la population syrienne résidant au Liban à environ 500.000 personnes. Les revendications libanaises portent toutefois davantage sur un rééquilibre des relations syro-libanaises que sur le départ de l’occupant. Pragmatisme oblige : le rapport de forces joue trop nettement en faveur de Damas et le souvenir cuisant de l’échec du général Aoun exerce un effet dissuasif vis-à-vis de toute velléité aventuriste. Par ailleurs, la recomposition régionale esquissée par le processus de paix ne laisse guère de chance à un Etat libanais réduit à lui-même et impose quasiment l’imbrication des destins libanais et syrien comme condition sine qua non pour résister à la concurrence israélienne.


 
Sources

Mondes rebelles, guerres civiles et violences politiques, Ed. Michalon, 1999
 
Israël au Liban. La fin de 30 ans d’occupation ?, de Mahmoud Souied, Ed. revue d’études palestiniennes, 2000 

 
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