VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT - DÉLIVRANCE

 

 
      DELIVRANCE
 

 

Après l'échec commercial de Leo the last, John Boorman devait remettre à plus tard l'un de ses projets les plus chers, dans tous les sens du terme, Lords of the rings d'après le cycle légendaire de Tolkien et s'atteler à l'adaptation d'un autre best-seller, d'une qualité littéraire indéniable, DéLIVRANCE de James Dickey. L'expérience était nouvelle pour ce cinéaste anglais qui n'avait travaillé jusqu'à ce jour que sur des scénarios originaux. Avec DéLIVRANCE, la fidélité de surface apparaît entière, impression renforcée par la présence au générique, comme seul signataire du scénario, de l'auteur du roman.

Ainsi que Pointblank, Hell in the Pacific ou Leo the last, DéLIVRANCE montre le périple d'un individu qui se perd en se cherchant pour finir par se retrouver, modifié, mais enfermé dans une même solitude. L'idée du voyage trouve sa forme la plus explicite dans cette randonnée en canoë qu'entreprennent quatre Américains de la middle-class sur les rivières torrentueuses du nord de la Georgie. Si Boorman a supprimé le récit à la première personne qui caractérisait le roman, il n'en a pas moins privilégié le rôle d'Ed (le narrateur chez Dickey) qui prend ici figure de Jedremann ou Everymann du théâtre médiéval: l'homme moyen sans caractéristiques particulières qui traverse une série d'épreuves. En face de lui ses compagnons, Lewis le "philosophe", fasciné, dans ses aspirations fascinantes par l'idée de survie et le culte du corps et du courage physique, Bobby le bon vivant pragmatique, adepte d'un hédonisme facile et Drew, l'artiste qui croit à la loi de la démocratie, dont leur expérience commune révélera que cette loi et cette démocratie ne sont qu'un vernis recouvrant une société proche en fait du code violent de l'Ouest. Chacun trouvera la rétribution qui correspond à ses choix initiaux. Lewis meurtri dans sa chair, infirme, verra ternie son image d'homme tout puissant. Bobby sera sodomisé par un paysan et forcé d'imiter les couinements de plaisirs de la truie. Drew, voyant après un meurtre ses camarades se soustraire à la justice et se trouvant contraint de les suivre dans leur décision, abandonnera sa ceinture de sauvetage avant de mourir noyé. Pourtant, chacun de ces personnages échappe au piège de l'allégorie et conserve sa complexité humaine.

 

       John Boorman (GB, 1972, 109 min.)
 

 

Délivrance: le mot ne peut être pris que comme anti-phrase. Que ce titre ambigu se réfère aux conséquences judiciaires (les coupables sont assurés de ne pas être spoupçonnés), à la libération sociale (l'expédition leur permettant d'échapper à une vie quotidienne monotone) ou à un salut métaphysique (Ed s'étant retrouvé après s'être perdu), il ne peut dans le film de Boorman que porter la marque d'une ironie amère. En ce sens l'oeuvre témoigne d'un pessimisme irréductible, conduisant le personnage central à une angoissante aliénation. DéLIVRANCE est un nouveau commentaire sur l'Amérique par le moyen d'une réflexion sur les genres cinématographiques, réflexion qui est une des caractéristiques de l'art de Boorman. Après le film musical (Catch us if you can), le film policier (Pointblank), le film de guerre (Hell in the Pacific), le récit symbolique (Leo the last), voici un western moderne où le cinéaste va retourner comme un gant un certain nombre de mythologies américaines. Le jardin d'Eden est un piège meurtrier et si Lewis songe à l'expérience euphorique que connurent les explorateurs de la frontière (dont son homonyme Lewis dans son expédition avec Clarke), il devra

bien vite déchanter. Le désir d'accroître son prestige auprès de ses partenaires sociaux -trait encore plus typique en Amérique qu'ailleurs - rencontre un cuisant échec. L'impératif territorial cher à Ardrey et accepté par un bon nombre d'intellectuels et d'artistes américains, qui veut que l'envahisseur soit presque toujours défait, est ici battu en brèche: les deux habitants du lieu sont bel et bien tués à coup de flèches par les citadins en visite, selon un retournement ironique, puisque les "sauvages" possèdent, eux, des armes à feu. Mais c'est la violence présentée comme une initiation, comme l'acquisition d'une compétence technique, qui est le plus clairement dénoncée. (...)

 

 
       avec Burt Reynolds, John Voight, Ned Beatty
 

 

DéLIVRANCE nous montre une société décadente, vulnérable face aux forces primitives, société qui s'effrite, offrant une harmonie toute superficielle, comme celle de ces quatre hommes qui, nous dit la chanson interprétée par Drew, "veulent de la viande rouge quand ils ont faim, de l'alcool quand ils ont soif, des dollars quand ils sont à sec, la religion quand ils meurent". L'harmonie profonde est à jamais perdue, ainsi que l'exprime une scène magistrale où Drew et un enfant demeuré du village accordent guitare et banjo en un duo endiablé dont le thème servira de leitmotiv musical à mesure que se disloquera au fil du courant et du récit le sentiment de sécurité. Mais la violence est liée ici à la pollution, ces deux obsessions majeures de l'Amérique en crise. Le film s'ouvre sur des images d'aménagement du territoire, de construction de barrage tandis que Lewis commente "ils vont violer tout ce paysage" et que Bobby est choqué prémonitoirement par le langage de son compagnon. La rivière devient l'ennemie, incarnation de ces forces primitives dont parlait le cinéaste; elle fixe le rendez-vous décisif que les hommes auront avec eux-mêmes; elle est le piège qui rompra l'équilibre fragile qu'ils avaient réussi à établir. Nul mieux que Boorman, cinéaste tellurique, n'était à même d'exprimer ce dialogue avec la nature. (...) DéLIVRANCE, qui participe non seulement de la thématique boormanienne mais d'une remise en cause générale de la société américaine, est donc littéralement un retour aux sources où l'homme américain retrouve les racines et les pulsions les plus profondes de sa civilisation dans un réveil trempé de sueurs froides.

Michel Ciment, Positif 1976

 

COMMENTAIRES DIVERS

DéLIVRANCE est un film sur la dissimulation, le mensonge, le silence. Les cadavres que l'on dissimule, les crimes que l'on enfouit dans sa mémoire, sinon dans sa conscience, les mensonges que l'on débite au peuple, le silence que l'on garde sur la misère et la pauvreté - confinées dans les montagnes du sud (et dans les ghettos des villes): voilà l'Amérique de 1972, celle qui a pour Président Richard Nixon. Car, les actes des quatres bourgeois d'Atlanta ne diffèrent guère de ceux d'un Président qui a érigé en principes de gouvernement, le mensonge, le silence, et les fausses promesses. Quand paraîtront ces lignes, les Américains, ayant réélu Nixon pour 4 ans, éprouveront sans doute un vif sentiment de "délivrance". DéLIVRANCE est donc une oeuvre singulièrement lucide: John Boorman y met à nu l'hypocrisie de l'Amérique contemporaine, et en avoue la honte.

(...)Ce serait cependant une erreur de réduire DéLIVRANCE à un affrontement entre les hommes de la ville et la nature, même si Boorman fait preuve d'un sens aigu - et d'une "appréhension" - de la nature. La partie de plaisir tourne au cauchemar, parce que les quatres citadins - beaux spécimens d'une Amérique opulente et satisfaite d'elle-même - sont brutalement confrontés à une Amérique qu'ils ne connaissent pas - ou feignent d'ignorer: l'Amérique de la misère. Dans DéLIVRANCE, les montagnards sont, non pas les hommes de la nature (certes, ils s'y meuvent avec cette aisance qui est donnée à ceux qui ne possèdent rien), mais les hommes de l'extrême pauvreté. C'est à des Américains sous-alimentés, édentés, vétus de loques et vivant dans des taudis, que sont confrontés nos cadres bien nourris.

Claude Benoît

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