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DELIVRANCE John Boorman (GB, 1972, 109 min.) avec Burt Reynolds, John Voight, Ned Beatty
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VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT - DéLIVRANCE Après l'échec commercial de Leo
the last, John Boorman devait remettre à plus tard l'un de
ses projets les plus chers, dans tous les sens du terme, Lords of the
rings d'après le cycle légendaire de Tolkien et s'atteler
à l'adaptation d'un autre best-seller, d'une qualité littéraire
indéniable, DéLIVRANCE de James Dickey. L'expérience
était nouvelle pour ce cinéaste anglais qui n'avait travaillé
jusqu'à ce jour que sur des scénarios originaux. Avec DéLIVRANCE,
la fidélité de surface apparaît entière, impression
renforcée par la présence au générique, comme
seul signataire du scénario, de l'auteur du roman. Ainsi que Pointblank, Hell in the Pacific ou Leo the last, DéLIVRANCE montre le périple d'un individu qui se perd en se cherchant pour finir par se retrouver, modifié, mais enfermé dans une même solitude. L'idée du voyage trouve sa forme la plus explicite dans cette randonnée en canoë qu'entreprennent quatre Américains de la middle-class sur les rivières torrentueuses du nord de la Georgie. Si Boorman a supprimé le récit à la première personne qui caractérisait le roman, il n'en a pas moins privilégié le rôle d'Ed (le narrateur chez Dickey) qui prend ici figure de Jedremann ou Everymann du théâtre médiéval: l'homme moyen sans caractéristiques particulières qui traverse une série d'épreuves. En face de lui ses compagnons, Lewis le "philosophe", fasciné, dans ses aspirations fascinantes par l'idée de survie et le culte du corps et du courage physique, Bobby le bon vivant pragmatique, adepte d'un hédonisme facile et Drew, l'artiste qui croit à la loi de la démocratie, dont leur expérience commune révélera que cette loi et cette démocratie ne sont qu'un vernis recouvrant une société proche en fait du code violent de l'Ouest. Chacun trouvera la rétribution qui correspond à ses choix initiaux. Lewis meurtri dans sa chair, infirme, verra ternie son image d'homme tout puissant. Bobby sera sodomisé par un paysan et forcé d'imiter les couinements de plaisirs de la truie. Drew, voyant après un meurtre ses camarades se soustraire à la justice et se trouvant contraint de les suivre dans leur décision, abandonnera sa ceinture de sauvetage avant de mourir noyé. Pourtant, chacun de ces personnages échappe au piège de l'allégorie et conserve sa complexité humaine.
Délivrance: le mot ne peut
être pris que comme anti-phrase. Que ce titre ambigu se réfère
aux conséquences judiciaires (les coupables sont assurés
de ne pas être spoupçonnés), à la libération
sociale (l'expédition leur permettant d'échapper à
une vie quotidienne monotone) ou à un salut métaphysique
(Ed s'étant retrouvé après s'être perdu), il
ne peut dans le film de Boorman que porter la marque d'une ironie amère.
En ce sens l'oeuvre témoigne d'un pessimisme irréductible,
conduisant le personnage central à une angoissante aliénation.
DéLIVRANCE est un nouveau commentaire sur l'Amérique par
le moyen d'une réflexion sur les genres cinématographiques,
réflexion qui est une des caractéristiques de l'art de Boorman.
Après le film musical (Catch us if you can), le film policier
(Pointblank), le film de guerre (Hell in the Pacific), le
récit symbolique (Leo the last), voici un western moderne
où le cinéaste va retourner comme un gant un certain nombre
de mythologies américaines. Le jardin d'Eden est un piège
meurtrier et si Lewis songe à l'expérience euphorique que
connurent les explorateurs de la frontière (dont son homonyme Lewis
dans son expédition avec Clarke), il devra DéLIVRANCE nous montre une
société décadente, vulnérable face aux forces
primitives, société qui s'effrite, offrant une harmonie
toute superficielle, comme celle de ces quatre hommes qui, nous dit la
chanson interprétée par Drew, "veulent de la viande
rouge quand ils ont faim, de l'alcool quand ils ont soif, des dollars
quand ils sont à sec, la religion quand ils meurent". L'harmonie
profonde est à jamais perdue, ainsi que l'exprime une scène
magistrale où Drew et un enfant demeuré du village accordent
guitare et banjo en un duo endiablé dont le thème servira
de leitmotiv musical à mesure que se disloquera au fil du courant
et du récit le sentiment de sécurité. Mais la violence
est liée ici à la pollution, ces deux obsessions majeures
de l'Amérique en crise. Le film s'ouvre sur des images d'aménagement
du territoire, de construction de barrage tandis que Lewis commente "ils
vont violer tout ce paysage" et que Bobby est choqué prémonitoirement
par le langage de son compagnon. La rivière devient l'ennemie,
incarnation de ces forces primitives dont parlait le cinéaste;
elle fixe le rendez-vous décisif que les hommes auront avec eux-mêmes;
elle est le piège qui rompra l'équilibre fragile qu'ils
avaient réussi à établir. Nul mieux que Boorman,
cinéaste tellurique, n'était à même d'exprimer
ce dialogue avec la nature. (...) DéLIVRANCE, qui participe non
seulement de la thématique boormanienne mais d'une remise en cause
générale de la société américaine,
est donc littéralement un retour aux sources où l'homme
américain retrouve les racines et les pulsions les plus profondes
de sa civilisation dans un réveil trempé de sueurs froides. Michel Ciment, Positif 1976
COMMENTAIRES
DIVERS DéLIVRANCE est un film sur la dissimulation, le mensonge, le silence. Les cadavres que l'on dissimule, les crimes que l'on enfouit dans sa mémoire, sinon dans sa conscience, les mensonges que l'on débite au peuple, le silence que l'on garde sur la misère et la pauvreté - confinées dans les montagnes du sud (et dans les ghettos des villes): voilà l'Amérique de 1972, celle qui a pour Président Richard Nixon. Car, les actes des quatres bourgeois d'Atlanta ne diffèrent guère de ceux d'un Président qui a érigé en principes de gouvernement, le mensonge, le silence, et les fausses promesses. Quand paraîtront ces lignes, les Américains, ayant réélu Nixon pour 4 ans, éprouveront sans doute un vif sentiment de "délivrance". DéLIVRANCE est donc une oeuvre singulièrement lucide: John Boorman y met à nu l'hypocrisie de l'Amérique contemporaine, et en avoue la honte. (...)Ce serait cependant une erreur
de réduire DéLIVRANCE à un affrontement entre les
hommes de la ville et la nature, même si Boorman fait preuve d'un
sens aigu - et d'une "appréhension" - de la nature. La
partie de plaisir tourne au cauchemar, parce que les quatres citadins
- beaux spécimens d'une Amérique opulente et satisfaite
d'elle-même - sont brutalement confrontés à une Amérique
qu'ils ne connaissent pas - ou feignent d'ignorer: l'Amérique de
la misère. Dans DéLIVRANCE, les montagnards sont, non pas
les hommes de la nature (certes, ils s'y meuvent avec cette aisance qui
est donnée à ceux qui ne possèdent rien), mais les
hommes de l'extrême pauvreté. C'est à des Américains
sous-alimentés, édentés, vétus de loques et
vivant dans des taudis, que sont confrontés nos cadres bien nourris.
Claude Benoît
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