Enquête et mort à Winterthur
 

 

Au début des années quatre-vingt, quand la jeunesse de Zürich s’essouffle dans la révolte, celle de Winterthur prend le relais. À cette époque, la ville est considérée comme étant très ennuyeuse: dès 23 heures, les rues se vident, il est de bon ton de se coucher tôt, afin d’être plus performant au travail. Sur le plan économique, Winterthur dépend des sociétés Sulzer et Rieter et une des plus grandes manifestations de ces années de tension s'adresse directement contre la société Sulzer, plus précisément contre l’exportation des installations hydrauliques (qui pourraient servir à la production de matières premières pour des armes nucléaires) livrées à la junte militaire d'Argentine.
 
En 1984, des radicaux de gauche regroupés sous l’appellation "cellules autonomes" commettent plusieurs dommages à la propriété, entre autres la mise à feu de véhicules militaires. Des tags et graffitis changent l’image de la ville et beaucoup de jeunes s'opposent à la répression de l’autorité. Ils tentent de trouver d'autres modes de vie et d’habitation et développent des réseaux communautaires pour vivre leur propre culture. Le restaurant Widder, créé dans cet esprit, a été rapidement mis sous surveillance par la police.

 

    de Richard Dindo (Suisse, 2002 , 102 min.)
 


Le 20 novembre 1984, 21 jeunes sont arrêtés et 6 autres recherchés. Beaucoup passent plus d’un mois en isolement, ils se font insulter et menacer lors des interrogatoires. Le 18 décembre, Gabi, 23 ans, se pend dans sa cellule après un interrogatoire de 8 heures, dont le protocole trop bref semble comporter des lacunes. Son ami, le peintre Aleks Weber, est considéré comme l’un des cerveaux des "événements de Winterthur" et reste en détention.
 
En 1985, lorsque le journaliste zurichois Erich Schmid effectue des recherches sur ces événements, il est surveillé et menacé par la police. En 1986 paraît son livre "Enquête et mort à Winterthur".
 
Quinze ans plus tard, Richard Dindo tourne son film avec le même titre. Un film qu’il aurait déjà voulu tourner depuis longtemps, mais dont les protagonistes principaux ont été durs à convaincre : les "Wintis", les jeunes de l’époque, reprochent à Dindo une vision unilatérale, et souhaitaient participer d’avantage à la réalisation. Du côté de la partie adverse, les juges et policiers n’ont pas été plus accueillants. Pour d’autres raisons, que l’on peut imaginer.

 

 
    
 

 

Dindo remédie à ce manque d’interlocuteurs en se tenant proche du livre "Enquête et mort à Winterthur", au moins en ce qui concerne le début du film. Il remet en scène des événements que le journaliste Erich Schmid a vécus lors de ses travaux de recherches. Vers la fin du film, Dindo se concentre sur le peintre Aleks Weber en décrivant sa vie jusqu’à sa mort en 1994. Ses tableaux montrent l’ambiance hystérique de l’État policier ainsi que l’horreur de sa vie en isolement. Trois de ses amis de l’époque, ainsi que sa mère - une femme qui ne s’est manifestement pas laissée intimider .- apparaissent dans le film et complètent l’image d’Aleks et des "Wintis". La jeune Gabi, qui est morte en prison, est représentée par une actrice qui se balade en ville sur son vélo. Elle a l’air perdue, comme l’était sans doute la réelle Gabi. Le gardien de prison qui avait servi un thé à Gabi la nuit de sa mort ne nous en apprend pas beaucoup plus. De son côté, on trouve encore le commandant adjoint de la police de l’époque et Rudolf Friedrich, ancien conseiller fédéral, pour lequel les « Wintis » ont bricolé une bombe qui a explosé au bord d’une fenêtre de sa villa.
 
Le film de Dindo n’a pas la prétention de décrire les événements de Winterthur en détail et encore moins de dire "la"  vérité. Il s’agit plutôt d’une approche personnelle du cinéaste qui est censé provoquer chez le spectateur un travail de réflexion politique qui dépasse le cadre des événements de Winterthur.
 
Romed Wyder

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