Débauche

 

 
   CE VIEUX RÊVE QUI BOUGE
 

 

Il est déjà là. Attendant, regardant passer ceux qui lui rendent à peine son coup d’œil. Bientôt, un petit homme pressé le rejoint. C’est le patron, qui l’accompagnera dans l’usine. Notre homme, que l’on suit à l’intérieur, est celui qui arrive à l’endroit que tous les autres quittent. A la fin de la semaine, l’usine fermera. Quelques ouvriers désœuvrés y traînent encore. Une machine reste, qu’il faudra emporter. Notre homme la démontera, rangera les pièces dans des cartons, s’en ira à son tour.
Ce vieux rêve qui bouge s’inscrit entre ces deux moments : son arrivée (seul) et son départ (moins seul). Entre temps, on ne quitte pas l’usine. Mais, avec les ouvriers, on ne s’y sent pas enfermé. D’abord parce que c’est une usine à la campagne, qui plus est largement dépeuplée. Mais surtout, grâce à la manière dont Alain Guiraudie la filme. Econome en plans, prenant son temps, se contentant d’un nombre limité de cadrages qui reviennent avec une sereine régularité, et filmant de loin. Au fond, il y a de la place et puis, un mur, avec peut-être une ouverture, où quelqu’un s’avancera lentement. Guiraudie travaille sur la profondeur de champ. Sur la perspective, plutôt, tant ses plans ressemblent à des tableaux, magnifiquement éclairés (le soleil du matin, la lumière du soir), où l’homme s’installe avec précaution pour constater que cet espace n’attendait que lui, qu’il y est (encore pour un temps, exactement celui du film) chez lui. Les plans de Guiraudie, cinéaste que l’on ne croit pas longtemps naturaliste, sont donc des tableaux. Et ses interprètes, des acteurs de théâtre discrets, en demi-teintes. Les conversations que l’on surprend comme par hasard, comme si l’on passait par là – cette impression est l’un des bonheurs que procure le film -, sont à la fois extrêmement nettes et peu appuyées. Guiraudie ne ressent jamais et, à aucun niveau, le besoin de souligner.
Son cinéma modeste, alors qu’il n’en est qu’a deux moyens-métrages (le précédent était Du soleil pour les gueux) et quelques courts, paraît déjà assuré, comme souverain. Trois ouvriers s’approchent. Il est question de ce que l’un d’eux veut faire de sa prime de licenciement (acheter une ruineuse 4069), et ça s’arrête, les hommes ont continué, on n’est plus à portée de voix. Pas grave : on entendra sans doute la suite plus tard. On habite ici un monde et, en même temps, une petite portion d’univers plus vaste, que l’on devine à l’horizon.

 

de Alain Guiraudie (France, 2001, 50')
 

 

 

Mais revenons à notre homme. Il est l’étranger qui arrive en ville, dans la communauté ouvrière condamnée à se disperser. L’étranger, dans les westerns, est un héros ou un intrus, souvent les deux à la fois. Celui que l’on jalouse ou que l’on craint. Que l’on désire aussi, parfois – on y reviendra. Celui-ci marche les jambes un peu arquées, à la manière d’un cow-boy. A la place du saloon, quelques parasols, on s’installe sur l’herbe pour prendre un verre. Peu à peu, il sera admis parmi eux. Et encore, jusqu’au dernier moment, avec comme une hésitation, un remords réversible, car ça ne se fait pas. Il n’a pas vécu ce qu’eux ont vécu. Trente années à travailler ici pour l’un, mais on n’y pense pas au jour le jour, seulement à la fin que ça fait trente ans. Lui n’est là que pour les derniers jours, pour la seule raison que tout s’achève.
De fait, il ne reste pas grand-chose dans cette usine déjà désaffectée. Juste des ouvriers qui le sont aussi (ils n’ont, pour l’entreprise, plus d’utilité) et vont être justement affectés par l’arrivée de l’étranger. Il y a de l’affect, il n’y a même bientôt plus que cela, mais presque secret. Juste un regard furtif qui se pose sur une plage de silence, qui s’insinue jusqu’à ce qu’on le remarque. Alors que l’ouvrier s’active à démonter sa machine, le patron quasi burlesque apparaît, hésite, repart, revient, échange quelques mots, s’approche, se laisse toucher, s’enfuit. Ce vieux rêve qui bouge pourrait être un mauvais jeu de mots qui en dit long : le patron n’est pas une machine, il ne se laisse donc pas démonter – mais de justesse. Plus tard, ce sera dit : le désir, ça ne s’explique pas, c’est comme ça, c’est tout. Même si un homme aime les hommes, il ne désire pas forcément l’homme qui le désire. Axiome essentiel (et pas seulement homosexuel, même si l’homosexualité est un élément déterminant du film, comme le monde ouvrier et le Sud-Ouest). Alors, le western se mue, sans se laisser tout à fait démonter non plus, en comédie de la désaffection.

 

 
  
 

 

 
 

 

Et le mélodrame ? Il n’est pas loin, prêt à transformer encore une fois les évolutions dans l’espace – l’usine, le jardin, le vestiaire où l’on marche nu d’un air plus ou moins affecté. A la fin de la semaine, c’est entendu, ça sera la fin, les ouvriers seront débauchés. Débauchés? Attention, il n’y a ici aucun jugement moral. On peut être père de famille quinquagénaire et homo dragueur pas du tout refoulé, ce n’est pas un problème. C’en est peut-être un au sein de la famille, mais nous sommes à l’usine, entre hommes. Débaucher consiste à «détourner quelqu’un d’un travail, d’une occupation, de ses engagements» (Petit Robert). Pour l’affecter à autre chose.
Dans Ce vieux rêve qui bouge, on compte deux propositions d’embauche sexuelle. Toutes deux déclinées. Les refus laissent des regrets, mais ne sont aucunement décourageants, engendrant la grâce d’un inachèvement prometteur. Les offres, frontales ou muettes, insistantes ou diplomates, dessinent des lignes vers l’extérieur, vers l’avenir, qui dépassent l’espace de l’usine, du film. Une ligne offre la promesse qu’il y en aura bientôt une autre, à suivre. Le dernier jour à l’usine s’est achevé. Deux hommes s’éloignent sur la route en bavardant. Le générique de fin est une chanson de groupe. De quoi est fait alors, «ce vieux rêve» ? Il est multiple, changeant, irréductible, indéfinissable. Seul importe, évidemment, qu’il bouge.


Erwan Higuinen

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