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Quest-ce qui a motivé votre passage
à la réalisation ?
Je pense que cela remonte à très très loin. Cest
une envie qui vient du théâtre aussi bien que de la littérature
ou de la lecture des bandes dessinées dHergé, voire
même des séries télévisées que je voyais
lorsque jétais enfant, en particulier Tarzan. Je citerais
également un film qui a joué le rôle de détonateur
et après vision duquel je me suis dit quil y avait vraiment
moyen de faire quelque chose et que tout était possible ;
cest Le Dieu noir et le Diable blond de Glauber Rocha.
Ce qui mintéresse avant tout, dans le cinéma,
cest de raconter des histoires. Je mattache avant tout à
la fiction, à la fable tout en restant préoccupé
par les affaires socio-politiques. Mais je fais partie des gens qui pensent
que le cinéma ne peut se contenter de sen tenir au champ
socio-politique, quil doit dépasser la simple reproduction
du réel. Je tiens à explorer le fantasme et lutopie
et ce nest pas pour rien si, comme par un effet de vases communicants,
mon désir de filmer sest accru au moment où mes activités
de militant politique commençait à me décevoir.
Je fais partie de cette génération des années 80
qui a vu seffondrer les idéaux de la décennie précédente,
qui a connu le matérialisme et le règne des gagnants, lapologie
de Bernard Tapie et la Chute du mur de Berlin. Dans ce contexte difficile
et libéral est arrivé un moment où lon débouchait
sur une impasse : les horizons ne se débloquaient pas et plus
aucune perspective collective ne se dégageait.
Pour moi, le cinéma a été une façon de partir
à la recherche de ce qui me manquait dans la vie sociale dalors.
A propos de Du soleil pour les gueux, un critique a cité cette
phrase de Kierkegaard : « Du possible, sinon jétouffe. »
Cest très juste. Il nous faut essayer de créer du
possible, de modifier les rapports entres les hommes. Et, à défaut
de le faire dans la vie réelle, faisons-le sur grand écran,
amenons les gens du côté de lailleurs et libérons
les horizons.
Comment, au niveau de lécriture,
travaillez-vous ce déchirement entre réalisme et désir
de fiction, de fabulation ?
Dans le cas de Ce vieux rêve qui bouge, javais très
envie daborder la fin dun certain monde ouvrier. Je dis bien
un certain monde ouvrier car, pour moi, le monde ouvrier existe encore.
Je voulais parler de petites villes dune dizaine de milliers dhabitants
dont la vie était liée à une industrie,en général
celle des bassins houillers, du charbon, et qui, au moment de la révolution
industrielle et des grosses mutations de la fin des années 70 et
du début des années 80, ont vu tout un monde ouvrier, contraint
à loisiveté, devenir moribond et dépressif.
Ce sujet me tenais à cur dautant plus questhétiquement
il se déroule dans un décor industriel qui ne peut quévoquer
des espèces de cathédrale post-modernes.
Cela dit, même en restant réaliste, je suis persuadé
que le malheur de louvrier qui est licencié à la fin
de la semaine ne se ressent pas au quotidien. Jai vu mon père
dans cette situation et, honnêtement, il a commencer à déprimer
quun an après avoir été mis au chômage.
Il a dabord profité dune bonne période doisiveté
et nétait pas mécontent de ne plus avoir à
travailler. Nombreux étaient ceux qui touchaient de jolies primes
de départ et allaient sacheter des 406.
Une fois ce contexte posé, je tenais également à
parler dhomosexualité, de drague entre hommes qui aient lieu
autre part que dans le 3ième et 4ème arrondissements de
Paris, dexporter la thématique dans le milieu ouvrier. Je
ne sais pas doù vient lidée de faire se télescoper
ces deux univers qui a priori nont rien à voir mais je suis
convaincu que, dune certaine manière, cela permet de
restituer le climat de la fin du siècle, de notre époque
crépusculaire.
La machine que vient démonter louvrier semble, elle, être
un pur produit de votre imagination
Oui, la machine a carrément été fabriquée
pour loccasion. Jaime bien jouer sur le vrai et le faux. Ainsi,
au début, lorsque le chef du personnel fait visiter les lieux,
il y a de nombreuses choses invraisemblables dans ce quil
dit. Cela fait partie de mes préoccupations dinsuffler une
dimension fantaisiste dans un cadre réalise. Au moment de lécriture,
javais décrit une aciérie telle quelle est réellement
et lon mavait reproché de prendre dès le départ
une voie documentaire. Jai alors eu lidée den
faire du faux documentaire, de documenter quelque chose qui nexiste
pas. On a donc aussi inventé la machine. On voulait en faire un
engin très bidouillé, une sorte dalambic : on
sait par où ça rentre, par où ça sort mais
on ne sait pas à quoi ça sert. Ca me plaisait beaucoup,
cette espèce de machine un peu branlante, imprécise, pas
très technique.
Dailleurs, cest amusant parce que dans plein dendroits
toute lindustrie de pointe est produite à partir dun
matériel assez semblable et tout aussi précaire. Quand on
voit pour la première fois un laminoir, on ne peut quêtre
déçu et se dire que ce nest que ça, quun
pauvre truc sans allure. Lesthétique que jai choisie
pour cette machine renvoie à mon idée initiale, celle dun
panorama de la France qui perd, dune France out, qui na plus
droit de cité. Bien sûr, on parle delle dans les journaux
quand il y a des grandes vagues de licenciements mais qui y va ?
Qui sintéresse à elle ?
Le désir circule de façon tangible
dans le film mais la rencontre sexuelle na jamais lieu, pourquoi ?
En fait, cette histoire se passe à lusine mais pourrait se
dérouler dans les salons parisiens. Ce nest en tous cas pas
lhomosexualité qui fait débat. Je la pose comme admise
par tout le monde et elle lest, indéniablement, par les trois
protagonistes principaux. Je ne suis pas très ghetto et le clivage
homosexuel-hétérosexuel mexaspère. Faire avancer
les choses dans ce domaine ne consiste pas à se focaliser sur cette
opposition. Je rencontre souvent des paysans, des ouvriers, des maçons
homosexuels ; ils sont presque tous mariés avec des enfants.
Je poserais donc plus le problème en terme de rapports de classe.
Il est évident quun homosexuel qui gagne 50 000 francs par
mois rencontre moins de problème et sassume plus facilement.
Ce qui mennuie profondément cest toute une frange du
cinéma qui aborde le sujet et qui fonctionne encore sur la culpabilité
de lhétérosexuel face à lhomosexuel.
Le discours sur le désir est universel.
Ce vieux rêve qui bouge, que jai écrit avant Du soleil
pour les gueux, est un peu le pendant post-moderne de ce dernier. Les
deux sont assez imbriqués. Je tenais à ce que dans ce film-ci,
les relations entre hommes débouchent sur un échec, que
cela ne fonctionne pas, que celui qui désire nobtienne
pas ce quil veut. Dans du soleil pour les gueux, lacte était
consommé mais, à larrivée, linsatisfaction
était la même quici, où jai voulu quil
ne se passe rien de sexuel entre les personnages, que les désirs
se croisent sans se réaliser. Cet échec de la rencontre
mintéresse car moi-même je fonctionne beaucoup sur
linsatisfaction. Parfois, jen arrive à me dire que
cest le moteur de ma vie et de mon cinéma. Dans la mesure
où elle me nourrit, elle ne peut, je crois, que nourrir mes personnages.
Quel sens donner au titre ?
Je voulais un titre qui évoque le monde ouvrier. Il ma été
inspiré par la chanson Les Barbares de Bernard Lavilliers. Dans
un couplet, il dit « bourgeois adolescents aux mythes ouvriers,
militants acharnés de ce vieux rêve qui bouge, qui serez
un beau jour de gauche bien rangés, tricolore et tranquille, la
zone cétait rouge. » Lexpression « rêve
qui bouge »me plaisait beaucoup, elle désigne lutopie
collective qua été le communisme ainsi que la croyance
en un monde meilleur. Et si les gens continuent à faire des enfants,
même dans des périodes les plus sombres de notre histoire,
cest que la croyance perdure. Mais de toute façons, un titre
comporte toujours quelque chose de secret ; il est souvent plus évocateur
pour soi-même que pour les autres.
Dans vos films, le monde se divise entre nomades et sédentaires
Jaime cette opposition, cette vision du monde réduite à
ceux qui attendent et ceux qui cherchent, ceux qui cherchent en attendant
et ceux qui cherchent en cherchant. Je pense que cest un clivage
plausible. On retrouve ces deux aspects chez chacun dentre nous.
Dautre part, jaime bien lidée de la classification
comme chez les guerriers : le guerrier de poursuite, le guerrier
de combat, le guerrier dattente, etc. En jouant sur ces distinctions,
je ne cherche pas à réexpliquer le monde mais simplement
à laborder sous un angle différent. Par ailleurs,
il est vrai que japprécie lattachement des gens
à leur terre natale, même si cette terre cest Bobigny.
Je ne défends pas lAveyron pour lAveyron. A lheure
de la mondialisation galopante, de lurbanisation du monde, je trouve
cela sain que les gens décident de rester dans leur village en
Afrique, dans les montagnes de lHimalaya ou dans la Creuse. De toute
façons, il est entièrement possible dêtre en
phase avec le monde et de le comprendre tout en étant éloigné
des grands centres culturels et urbains.
Ressentez-vous lenvie de filmer des paysages urbains ?
Je veux bien filmer des villes mais pas de plus de 20 000 habitants (
rires). La France qui mintéresse, comme je lai déjà
dit, se situe loin des gagnants ; elle est out : cest
celle des petites villes. Je ne suis pas un urbain mais un rural. Je pense
à filmer une histoire de mafieux et de truands mais qui règneraient
sur des localités de dimension réduite, sur des sous-préfectures.
Mon prochain film sera un road-movie qui ne dépassera pas les limites
du Tarn et de lAveyron ; les communes traversées sappelleront
Glasgow ou Buenos Aires mais seront orthographiées différemment.
Quoi quil en soit, je me vois mal tourner ailleurs que chez moi.
Jagrandis mon territoire petit à petit mais en restant dans
mon pays, jai limpression quil ne pourra rien marriver
de mal. Je ne me sens pas un cinéaste régionaliste pour
autant. Dailleurs dans mes films, ilny a pas que des accents
du pays ; il y a des mélanges et laction nest
pas déterminée avec précision géographiquement.
Jutilise mon pays comme un décor dailleurs et de nulle
part car je tiens beaucoup au caractère universel et intemporel
de mes fictions.
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