Questionnaire  proposé par Nicolas Philibert :

 

     Patrizio Guzman
 

 

Ton film est une oeuvre personnelle et forte, complexe dans sa forme, qui travaille simultanément sur plusieurs registres, plusieurs temporalités, proposant d'incessants allers-retours entre le présent de l'enquête, les témoignages, de vraies archives, des bribes de reconstitution, des images d'actualités, etc... J'imagine par conséquent qu'un projet comme le tien repose pour une grande part sur le montage, et je voudrais bien savoir à quoi ressemblait ton projet initial ?
 
Chaque fois que j’ai la chance de commencer un film documentaire, j’écris d’abord un “script imaginaire” où je développe l’histoire d’une manière idéale comme si le film était déjà fait. C’est très utile pour le producteur parce qu’il peut déjà s’imaginer le film. Mais c’est aussi nécessaire pour moi : je suis obligé de conter “une histoire” dès le début devant des spectateurs également imaginaires. En même temps il me faut développer une structure narrative compréhensible pour le public. Un peu plus tard, pendant les repérages, l'évolution se poursuit au contact des lieux de tournages et des personnages principaux et tout au long du processus jusqu’au jour du mixage son. Mais si j’arrive à voir clair dans ma tête, la “ligne de développement” et celle de “l’intrigue”, l’histoire même ne changera pas beaucoup. L’utilisation de plusieurs agents narratifs (les témoignages, de vraies archives, des bribes de reconstitution, etc.) ne me pose pas trop de soucis si “l’histoire” est capable de les fondre à l’intérieur de “l’unique ligne de l’intérêt” du film.
Comme presque toujours dans le documentaire, la table de montage est le lieu où se fait tout cela : le script se réécrit, la structure définitive se recherche et le film se fait.
 
 
 
Jusqu'aux derniers jours du montage, ni toi ni personne ne pouvaient savoir quel sort serait réservé à Pinochet : allait-il mourir à Londres ? Serait-il ou non extradé ? En d'autres termes, pendant toute la durée de fabrication du film, tu n'en connaissais pas la fin... Dans quelle mesure cette part d’inconnu a-t-elle pesé sur ton travail ?
 
Il est toujours compliqué de travailler sur un sujet “sans fin connue”, non seulement pour moi mais aussi pour les producteurs. Quand le film a finalement démarré nous avions déjà des faits établis : Pinochet avait perdu son immunité de chef d’Etat deux fois devant "la Chambre des Lords" et aussi perdu le procès d’extradition. Je m’appuyais sur ces deux jugements sans me préoccuper du fait que les hommes politiques allaient “pardonner” Pinochet pour des "raisons de santé". L’autre point d’appui était les victimes, parce qu’elles se rappellent très bien ce qu’elles ont souffert.

 

 

Les femmes qui témoignent tout au long du film ont-elles accepté facilement de parler devant la caméra ?
 
Elles ont toutes voulu participer et m’ont offert dès le premier jour leur confiance et leur temps. Faire ces interviews a été pour moi la chose la plus importante et la plus difficile autant comme réalisateur que comme individu. Ils m’ont aussi poussé à réfléchir sur l’instant précis où “l’interview” devient une “séquence”. Je crois que ce moment se produit quand la profondeur d’un témoignage et le temps de tournage dépassent le cadre d’une “rencontre” et se transforment en une autre chose complètement différente.
Au tournage, ces images se sont métamorphosées en séquences sans contrainte de temps ou d’espace. La caméra a filmé les souvenirs qui remontaient peu à peu d’un passé lointain. Il s’agit aussi des images d’une défaite politique, militaire, morale, personnelle qui a été "gelée" dans le cœur des gens pendant 25 ans de silence. Tout cela se passait devant nous, avec de longs moments de tristesse mais aussi de tendresse, d’optimisme  et de confiance mutuelle.
La restitution de ces confessions, faite avec rigueur et beaucoup de douceur, donne la meilleure compréhension de l’esprit des victimes d’une part, et de l’esprit de la dictature pinochettiste d’autre part.

 
 
Qu'est-ce qui t'a poussé à faire ce film pour le cinéma, alors que l'immense majorité des documentaires sont produits par et pour la télévision ?
 
Malheureusement il s’agit d’un terrain qui chaque jour  est moins contrôlé par les réalisateurs et de plus en plus par les producteurs et diffuseurs. Comme cinéaste j’aurais tout accepté pour pouvoir faire ce film. S’il sort finalement en salles, c’est grâce à l’acceptation du projet par Canal + Cinéma.
En tout cas, la situation idéale est de continuer à faire des documentaires pour les salles et les passer ensuite à la télévision.

 

Aujourd'hui, il y a souvent une sorte de méfiance vis à vis de tout ce qui ressemble à l'engagement, comme si l'engagement (d'un cinéaste, d'un homme de théâtre, d'un musicien, etc...) le disqualifiait en tant qu'artiste...
 
Je n’ai jamais ressenti une dichotomie ou une possible dislocation entre ce qu’on appelle “engagement” et la personne elle-même. Dans mon cas je me suis toujours senti engagé.
 

 

 

Peux-tu me dire à quoi ressemble la situation du cinéma au Chili, en matière de production, de distribution, d'exploitation ?
 
Je peux seulement parler de la situation de mes collègues documentaristes parce que c’est avec eux que je maintiens une relation de travail régulière. Depuis 5 ans je dirige un petit festival international de cinéma documentaire à Santiago du Chili. Je l'organise avec la collaboration de mes collègues chiliens et le soutien à Paris du département de Marie Bonnel au MAE1 et plusieurs maisons de production. Jusqu’à présent nous avons projeté quelques 200 films documentaires, en provenance principalement d’Europe, des Etats Unis et du Canada. En ce moment les cinéastes documentaristes chiliens ont créé leur propre association professionnelle (ADOC CHILE) et ils ont à leur disposition une bonne salle qui projette leurs films dans la ville avec un public très intéressé. La télévision chilienne est très conservatrice et montre beaucoup de méfiance envers le documentaire d’auteur ; heureusement la situation commence à changer grâce à la pression exercée par les cinéastes. La source principale de financement de la production documentaire est une fondation d’Etat (FONDART) et quelques producteurs indépendants. Ils produisent ensemble plus au moins 4 documentaires par an de 52 minutes ou plus, et beaucoup de 30 minutes. Je suis vraiment convaincu que les documentaires chiliens occuperont bientôt une bonne place dans la production d’Amérique Latine.
 
 
Quels sont tes projets ? 
 
En décembre je ferai un “VOYAGE, VOYAGE” pour Arte sur la ville de Madrid et je travaille aussi sur d’autres projets.

 
          pour imprimer