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Ton film est une oeuvre
personnelle et forte, complexe dans sa forme, qui travaille simultanément
sur plusieurs registres, plusieurs temporalités, proposant d'incessants
allers-retours entre le présent de l'enquête, les témoignages,
de vraies archives, des bribes de reconstitution, des images d'actualités,
etc... J'imagine par conséquent qu'un projet comme le tien repose
pour une grande part sur le montage, et je voudrais bien savoir à
quoi ressemblait ton projet initial ?
Chaque fois que jai la chance de commencer un film documentaire,
jécris dabord un script imaginaire où
je développe lhistoire dune manière idéale
comme si le film était déjà fait. Cest très
utile pour le producteur parce quil peut déjà simaginer
le film. Mais cest aussi nécessaire pour moi : je suis obligé
de conter une histoire dès le début devant des
spectateurs également imaginaires. En même temps il me faut
développer une structure narrative compréhensible pour le
public. Un peu plus tard, pendant les repérages, l'évolution
se poursuit au contact des lieux de tournages et des personnages principaux
et tout au long du processus jusquau jour du mixage son. Mais si
jarrive à voir clair dans ma tête, la ligne de
développement et celle de lintrigue, lhistoire
même ne changera pas beaucoup. Lutilisation de plusieurs agents
narratifs (les témoignages, de vraies archives, des bribes de reconstitution,
etc.) ne me pose pas trop de soucis si lhistoire est
capable de les fondre à lintérieur de lunique
ligne de lintérêt du film.
Comme presque toujours dans le documentaire, la table de montage est le
lieu où se fait tout cela : le script se réécrit,
la structure définitive se recherche et le film se fait.
Jusqu'aux derniers jours du montage, ni toi
ni personne ne pouvaient savoir quel sort serait réservé
à Pinochet : allait-il mourir à Londres ? Serait-il ou non
extradé ? En d'autres termes, pendant toute la durée de
fabrication du film, tu n'en connaissais pas la fin... Dans quelle mesure
cette part dinconnu a-t-elle pesé sur ton travail ?
Il est toujours compliqué de travailler sur un sujet sans
fin connue, non seulement pour moi mais aussi pour les producteurs.
Quand le film a finalement démarré nous avions déjà
des faits établis : Pinochet avait perdu son immunité de
chef dEtat deux fois devant "la Chambre des Lords" et
aussi perdu le procès dextradition. Je mappuyais sur
ces deux jugements sans me préoccuper du fait que les hommes politiques
allaient pardonner Pinochet pour des "raisons de santé".
Lautre point dappui était les victimes, parce quelles
se rappellent très bien ce quelles ont souffert.
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Les femmes qui témoignent tout au long
du film ont-elles accepté facilement de parler devant la caméra
?
Elles ont toutes voulu participer et mont offert dès le premier
jour leur confiance et leur temps. Faire ces interviews a été
pour moi la chose la plus importante et la plus difficile autant comme
réalisateur que comme individu. Ils mont aussi poussé
à réfléchir sur linstant précis où
linterview devient une séquence.
Je crois que ce moment se produit quand la profondeur dun témoignage
et le temps de tournage dépassent le cadre dune rencontre
et se transforment en une autre chose complètement différente.
Au tournage, ces images se sont métamorphosées en séquences
sans contrainte de temps ou despace. La caméra a filmé
les souvenirs qui remontaient peu à peu dun passé
lointain. Il sagit aussi des images dune défaite politique,
militaire, morale, personnelle qui a été "gelée"
dans le cur des gens pendant 25 ans de silence. Tout cela se passait
devant nous, avec de longs moments de tristesse mais aussi de tendresse,
doptimisme et de confiance mutuelle.
La restitution de ces confessions, faite avec rigueur et beaucoup de douceur,
donne la meilleure compréhension de lesprit des victimes
dune part, et de lesprit de la dictature pinochettiste dautre
part.
Qu'est-ce qui t'a poussé à faire
ce film pour le cinéma, alors que l'immense majorité des
documentaires sont produits par et pour la télévision ?
Malheureusement il sagit dun terrain qui chaque jour
est moins contrôlé par les réalisateurs et de plus
en plus par les producteurs et diffuseurs. Comme cinéaste jaurais
tout accepté pour pouvoir faire ce film. Sil sort finalement
en salles, cest grâce à lacceptation du projet
par Canal + Cinéma.
En tout cas, la situation idéale est de continuer à faire
des documentaires pour les salles et les passer ensuite à la télévision.
Aujourd'hui, il y a souvent une sorte de méfiance
vis à vis de tout ce qui ressemble à l'engagement, comme
si l'engagement (d'un cinéaste, d'un homme de théâtre,
d'un musicien, etc...) le disqualifiait en tant qu'artiste...
Je nai jamais ressenti une dichotomie ou une possible dislocation
entre ce quon appelle engagement et la personne elle-même.
Dans mon cas je me suis toujours senti engagé.
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Peux-tu me dire à quoi ressemble la
situation du cinéma au Chili, en matière de production,
de distribution, d'exploitation ?
Je peux seulement parler de la situation de mes collègues documentaristes
parce que cest avec eux que je maintiens une relation de travail
régulière. Depuis 5 ans je dirige un petit festival international
de cinéma documentaire à Santiago du Chili. Je l'organise
avec la collaboration de mes collègues chiliens et le soutien à
Paris du département de Marie Bonnel au MAE1 et plusieurs maisons
de production. Jusquà présent nous avons projeté
quelques 200 films documentaires, en provenance principalement dEurope,
des Etats Unis et du Canada. En ce moment les cinéastes documentaristes
chiliens ont créé leur propre association professionnelle
(ADOC CHILE) et ils ont à leur disposition une bonne salle qui
projette leurs films dans la ville avec un public très intéressé.
La télévision chilienne est très conservatrice et
montre beaucoup de méfiance envers le documentaire dauteur ;
heureusement la situation commence à changer grâce à
la pression exercée par les cinéastes. La source principale
de financement de la production documentaire est une fondation dEtat
(FONDART) et quelques producteurs indépendants. Ils produisent
ensemble plus au moins 4 documentaires par an de 52 minutes ou plus, et
beaucoup de 30 minutes. Je suis vraiment convaincu que les documentaires
chiliens occuperont bientôt une bonne place dans la production dAmérique
Latine.
Quels sont tes projets ?
En décembre je ferai un VOYAGE, VOYAGE pour Arte sur
la ville de Madrid et je travaille aussi sur dautres projets.
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