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D'où vient que sitôt évanouie
sur l'écran la dernière image de Fleurs de Shanghai on soit
déjà entré dans la nostalgie de cet univers clos
qu'il va nous falloir quitter, et que le désir de séjourner
à nouveau dans ce monde feutré - où les affects restent
en suspension, où les éclats ne laissent pas de traces visibles,
sinon dans les âmes - nous étreint alors mêmes que
le lent générique rouge et noir n'a pas encore fini de se
dérouler? Sans aucun doute d'abord de la "beauté des
choses" qui constituent cet univers de luxe, calme et volupté
: somptuosité miniatures des décors, raffinement des objets
et des tissus, tactilité des matières. Et tout particulièrement
de la beauté des femmes qui habitent souverainement ces plans comme
les Femmes d'Alger la fameuse toile de Delacroix dont Auguste Renoir disait
qu'il n'y avait pas plus beau tableau au monde. D'une certaine façon,
on pourrait dire de ces Fleurs de Shanghai qu'il n'y a pas de plus belle
"enclave" (vouée à la célébration
de la mélancolie et de la beauté pure) à l'intérieur
du monde du cinéma, en retrait du monde réel auquel s'était
jusqu'à là consacré le cinéma de Hou Hsiao-hsien.
Degas, commentant les tableaux de Delacroix, parlait de l'avantage de
"dessiner ce que l'on ne voit plus que dans sa mémoire"
plutôt que dans l'instant même où on le voit dans le
monde. (...)
(...) Dans cette micro-société doublement fermée
(nous ne sortirons jamais de ces maisons de prostitution elle-mêmes
encloses dans les concessions internationales échappant à
la loi chinoise), les rapports langagier sont totalement affranchis des
rapports de dépendance (de quasi-esclavage) qui en règlent
lordre économique et social. Une courtisane peut faire la
morale à sa mère maquerelle, trop friande de jeunes amants,
alors quelle est sa propriété depuis que celle-ci
la recueillie à lâge de dix ans, et jusquà
ce quelle puisse racheter (avec une forte plus-value) sa liberté.
Une vieille gouvernante-servante peut donner son avis, en sa présence,
sur le comportement de tel riche client avec la courtisane-vedette de
la maison. Chaque personnage, quel que soit sont rang et son degré
dasservissement dans cet univers vénal des maisons closes,
est absolument libre de sa parole, et ne se prive pas néanmoins
sans une onde dhystérie duse de cette liberté,
acquise pour tous et imprescriptible. Ce droit permanent au commentaire,
car cest bien de cela quil sagit, crée une logosphère
étrangement douce où le langage des autres, loin dêtre
oppressant, protège les sentiments de ceux dont on parle, entourant
leur méditation silencieuse dun nuage feutré de conjecture
croisés. M. Wang, qui est le héros presque muet du film,
peut ressasser mélancoliquement ses états dâme
et de coeur pendant que les autres personnages
compagnons de jeu, maquerelles, servantes, apprenties prostituées
prennent en charge tout ce qui peut se dire sur sa situation dhomme
pris entre deux courtisanes. Cette ouate de mots qui lenvironne,
sans exercer la moindre pression sur ses décisions, lexonère
de toute injonction à parler : ça parle de lui, autour
de lui, mais le langage flotte dans la pièce comme les fumées
dopium et ce babil léger, sans conséquence, protège
sa méditation silencieuse et le dispense davoir à
affronter directement, avec ses mots, lune ou lautre des deux
femmes rivales. Tous ceux qui lentourent ne cessent dailleurs
de se faire les servantes empréssées de sa bouche (en lui
donnant à boire, à manger, à fumer) pour quil
puisse ne jamais parler sans pour autant avoir lair de se refuser
à le faire.
(...)
Nous participons avec nostalgie à l'utopie d'un monde - qui n'a
sans doute jamais existé, ni en Chine ni ailleurs - où nous
serions enfin allégé de l'obligation de cohérence
entre notre rôle social, le je qui nous dit aux autres et notre
moi qui aime et souffre. Un des charmes de ces Fleurs de Shanghai tient
à ce rêve d'une société où sur chacune
des trois scènes de l'argent, des mots et des sentiments, nous
pourrions jouer un rôle qui n'ait aucune obligation de cohérence
avec ceux que nous jouons sur les deux autres. Cet allégement de
l'obligation de coïncider avec soi-même, ce film nous en procure,
comme par l'effet d'une drogue ou de l'hypnose, une image-milieu dans
laquelle nous immerger : l'écrin est un bocal rempli d'une solution
de densité inconnue dans laquelle le je du spectateur peut faire
l'expérience délicieuse d'un état d'allégement
de soi et de flottaison inouïe du langage.
(
)
Dans la plupart des plans de ces Fleurs de Shanghai, la caméra
est littérallement fascinée par deux foyers lumineux (généralement
figurés par deux lampes à pétrole) dont la force
d'attraction égale, purement hypnotique, entraîne le regard
dans un mouvement pendulaire très largement indifférent
aux enjeux dramatiques de la scène. L'intervalle entre les figures
ne doit rien à la tension, chauffée à blanc, de l'intervalle
mizoguchien. La caméra n'est plus arrimée au sol, en un
point fixe, pour faire vibrer la mesure de cet intervalle, elle est comme
prise dans un champ magnétique à deux pôles qui exerce
sur elle une double attraction à laquelle elle s'abandonne avec
indolence, prenant visiblement son plaisir passif d'être ballottée
sans résistance entre ces deux foyers de la scène.
Cette abolition de l'espace comme étendue doit aussi beaucoup à
la bande-son, magnifiquement sensuelle dans sa pureté sans faille,
où le grain des voix, capté au plus près des visages,
ne tient aucun compte de la distance des corps à notre regard.
Chaque personnage, quelle que soit sa distance à la caméra,
semble nous murmurer à l'oreille à la façon de l'hypnotiseur
nous invitant à regarder le pendule lumineux qui va nous emporter
dans un demi-sommeil artificiel. Les lents fondus et ouvertures au noir
qui nous font passer d'un lieu à son semblable s'évanouissent
et s'ouvrent sur ces points lumineux réduits à leur pure
fonction hypnotique. La musique, répétitive et lancinante,
participe à ce décollage du spectateur, convié à
se dédoubler entre le je qui voit et le je qui entend, et qui a
compris dès le début qu'il n'a plus qu'à se laisser
bercer par le roulis narratif, à attendre passivement le retour
de ces figures qui tissent très lentement quelques fils d'une histoire
sans commencement ni fin, dont M.Hong, à la fois omniprésent
et hors-jeu serait la navette. Ce scénario, sereinement lacunaire,
fonctionne lui-même par attraction et double foyer: le jeune Zhu
est ballotté entre Jade et sa première femme; M. Wang est
ballotté entre Rubis et Jasmin; Emeraude oscille entre son désir
d'indépendance et son goût de jouer la générosité
des hommes. Les actes eux-mêmes peuvent être pris ans le jeu
d'un double foyer. "Je crois que Jade a fait ça à la
jeune Zhu et contre Trésor" : c'est ainsi que Perle analyse
avec une grande subtilité la double tentative de suicide de Jade.
La non-obligation d'unicité est bien au principe de l'état
de suspension flottante dans lequel nous plonge avec délice ce
film qui a irrésistiblement trouvé sa place, dès
son apparition, dans le club très fermé des "films
magiques", où l'austère Hou Hsiao-hsien n'était
pas forcément attendu.
Le dernier plan, muet, entre Wang et Rubis, qui se tournent autour sans
se regarder, chacun affairé à ses gestes et perdu dans ses
pensées, est rien moins que conclusif. Il est la négation
même d'une quelconque progression, depuis le début du film,
dans la relation entre cet homme et cette femme qui n'ont jamais pu choisir
entre résister ou céder à l'attraction mélancolique
qui les met en orbite l'un de l'autre dès qu'ils sont en présence,
aussi incapables de se manifester leur désir de se rapprocher que
celui de se détacher de l'autre. Notre rêve éveillé,
sous hypnose, fond au noir sur un monde sans dernier mot, où le
langage n'aurait jamais à conclure.
Alain Bergala
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fatale beauté
Les Fleurs de Shanghai est d'abord un pur objet de fascination, un objet
à la beauté si parfaite qu'on voudrait s'y engloutir tout
entier.
A la première vision, l'effet hypnotique déclenché
par les somptueux plans-séquences de Hou Hsiao-hsien fait que le
film épouse pleinement son univers de luxe et de volupté,
jusqu'à devenir un véritable trip, une expérience
hallucinogène qui semble abolir le temps et l'espace. On ne sait
plus depuis combien de temps ça dure, qui est qui, dans quelle
maison close on se trouve, on confond Rubis et Emeraude, M. Wang et M.
Hu, on flotte.
Il faut donc voir Les Fleurs de Shanghai deux fois, au moins. Pour approfondir
l'état de dépendance causé par sa projection et découvrir
que la somptuosité ordonnée par HHH ne se satisfait pas
d'elle-même, qu'elle recèle sa propre mise en cause et contient
l'aveu de son minutieux agencement. Les Fleurs de Shanghai obéit
donc au processus viscontien qui consiste à magnifier une cérémonie
sociale pour mieux révéler la cruauté indicible de
sa fonction profonde.
Récit à plusieurs voix enchâssé dans une somme
de rituels immuables, le film commence par transcender le risque de complaisance
décorative en refusant le plan d'ensemble pour s'attacher à
des visages et des corps qui occupent des fragments de territoire. Conçus
avec une grâce infinie mais sans aucune ostentation spectaculaire,
les longs plans-séquences amènent à la fois le "coulé"
propre à la cérémonie et le morcellement nécessaire
au récit. Rythmés par les nappes et les boucles sans fin
de la musique, ils découpent l'espace et les rapports entre les
personnages. Ils raccordent en glissant. Ce sont eux qui dévoilent
les tensions sentimentales et structurent les volumes de l'amour tarifé.
Clôtures supplémentaires au sein des enclaves des femmes,
ils achèvent de les transformer en enclos, en cellules de travail.
Car les courtisanes ne cessent jamais de travailler. Objets de plaisir
et de rêve, de consommation et de frustration, elles assument leur
rôle d'ornements fictionnels et ne peuvent interrompre, sous peine
de se détruire, la représentation de toutes les facettes
du désir, de la bouderie jalouse au désespoir suicidaire,
de la réconciliation éplorée à la trahison
éhontée. Les hommes riches viennent les voir pour vivre
des romans d'amour - et ainsi oublier leurs mariages arrangés
- plus que pour les consommer sexuellement. Si le sexe n'est jamais montré,
c'est qu'il n'est pas acquis d'avance, ce serait lassant. Il n'est qu'une
composante nécessaire de la griserie romanesque.
Comme la beauté, le roman a son prix. Et l'ornement, sa misère.
Filles achetées et patiemment formées pour fasciner les
hommes, femmes battues par leurs "patronnes" et appréciées
à l'aune de leur seule productivité, les courtisanes sont
des fleurs qui doivent être regardées et désirées
pour continuer à être jugées utiles. Sinon elles se
fanent. En décrivant la sauvagerie rouée des rapports d'argent
entre les vendeuses, leurs clients et de nombreux intermédiaires,
en insistant sur la cruauté de trafics de désir dignes de
Koltès, HHH teinte d'âpreté l'évidente splendeur
de son film. Car les hommes risquent de se lasser de toujours lire le
même livre.
Entièrement dépendantes, n'existant que dans le regard souvent
infidèle de leurs bienfaiteurs, les amoureuses professionnelles
doivent lutter pour ne pas être abandonnées. La cérémonie
est donc une lutte inégale entre ceux qui peuvent disposer librement
de leurs rêves et celles qui doivent veiller à ce qu'ils
ne soient jamais tout à fait satisfaits. Et le récit sera
une alternance de machinations métamorphiques et de tentatives
plus ou moins réussies d'un affranchissement définitif.
C'est en nous gorgeant de somptueux que Les Fleurs de Shanghai dévoile
la part la plus cruelle de la beauté, sa part maudite.
Frédéric Bonnaud
(
)
Cest un film sombre et grave qui senferme dans le décor
unique dune maison close (ladjectif na jamais été
aussi bien choisi) et laisse le monde extérieur à la porte
de ce théâtre surchargé de rideaux. Mais il suffit
de mettre le monde à la porte pour quil revienne par la fenêtre.
En effet, dans ce bordel de prostituées de luxe, tout est affaire
de rang, de contrats et de négociations. Le bordel nest absolument
pas une enclave à labri du onde mais une scène où
se rejoue de façon épurée lessentiel de ses
rouages, où ses mécanismes sont mis à nu avec la
crudité qui convient au lieu. En revanche, Hou Hsiao-hsien renvoie
hors-champ ce qui semblerait la raison dêtre dun tel
lieu : le plaisir. Dans ce lieu de prostitution, on attend, on parle,
on fume de lopium mais on ne baise pas. Les corps sont ensevelis
sous des voilages. Seul le manque structure cette petite communauté.
Dans ce film sur la frustration, on pourrait penser quil ne se passe
pas grand-chose. Cest faux. Le même matériau narratif,
avec ces intrigues de cour et ses amours déçues, aurait
pu donner lieu à une fresque romanesque trépidante filmée
par Chen Kaige. Mais si Hou Hsiao-hsien raconte, il le fait selon une
science singulière qui consiste à gommer toute hiérarchie
entre les temps vides et les temps pleins, et à laisser hors-champ
des épisodes importants. Cet art de la non-exposition laisse le
spectateur libre de faire un effort pour suivre lintrigue ou de
sabandonner. Sabandonner à quoi ? A un dispositif
diabolique denvoûtement par la forme. Jamais Hou Hsiao-hsien
navait été aussi loin dans lélaboration
dun dispositif formel totalement décanté. Chaque scène
équivaut à un plan-séquence et chaque plan-séquence
est isolé par un fondu au noir. Pour Hou Hsiao-hsien, un pan ne
se monte pas. Le film refuse de faire le moindre raccord. Même lorsque
deux plans montrent un personnage et ce quil voit, ces deux réalités
sont disjointe par un fondu noir. Le plan nest pas un maillon mais
un monde en soi, qui se déplie et se referme en corolle, comme
une fleur exotique. Et ces fondus au noir qui éteignent et rallument
le film à intervalles réguliers lui donnent létrange
beauté clignotante dune séance dhypnose.
Jean-Marc Lalanne
Jai eu envie de mettre un film asiatique, un film dHou Hsiao
Hsien qui est un cinéaste que jadmire et par hasard un ami.
Je crois que les Fleurs de Shanghai est son chef duvre. Cest
peut-être le plus grand film de lhistoire du cinéma
chinois. Cest encore une fois lexpression du passage du temps,
la manière dont le temps se dissout, sécoule et dont
il consume les êtres. Cest une inspiration à laquelle
Hou Hsiao Hsien est très sensible et quil a exprimé
avec une pureté et une crudité terrible, comme dans aucun
autre de ses films. Je suis très touché par cette anesthésie
que provoque lopium et qui permet, parce que les sens sont anesthésiés,
de dire les choses les plus cruelles ou de faire résonner les choses
les plus terribles entre les êtres humains, et entre les hommes
et les femmes en particulier. Cest un film qui en plus est dune
réussite plastique absolument supérieure.
Assayas
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Il n'y a pas de demi-mesure dans les réactions
que suscite le cinéma de Hou Hsiao-hsien : soit l' on s'ennuie
ferme (quand on ne s'endort pas purement et simplement), soit l'on se
pâme en lâchant des gros mots, sublime, magnifique,
chef-d'oeuvre. Hou évidemment s'en contrecogne, lui
qui encore cette année envoya aux sélectionneurs cannois
une cassette de son nouveau film pas fini Fleurs de Shanghai, non sous-titrée
et donc parfaitement incompréhensible. Cela ne l'a évidemment
pas empêché d'être en sélection officielle et
de briller au palmarès final par son altière absence. On
espère que le président Scorsese, qui le lendemain sortait
en France son Kundun tibétino-folklorique, s'en flagelle depuis
la conscience à grands coups de knout cinéphile. Parce que
pour qui aime le cinéma, c'est-à-dire le temps qui passe
et ne passe plus, le rêve éveillé sur des formes inédites,
la fuite en avant dans les trous noirs de l'âme, Fleurs de Shanghai
est et haut la main encore un must.
Stylistiquement, Hou impose un film uniquement construit en plans-séquences
mouvants, séparés par des fondus au noir. Donc, zéro
champ-contre-champ, nul plan de coupe alentour. A cette contrainte en
succède immédiatement une autre : le film se déroule
dans le huis clos des maisons de courtisanes, dans la concession anglo-saxonne
du Shanghai de la fin du siècle dernier. Soit quatre maisons différentes,où
règnent quatre de ces fleurs qui faisaient tourner
en bourrique les hauts fonctionnaires et les riches marchands d'alors.
Que l'un des plus fastueux paysagistes de ces quinze dernières
années décide de se claquemurer, passant au filtre de la
claustrophobie son agoraphilie galopante, et en découle un film
insidieux tel cet opium dont les personnages, entre deux nouilles sautées,
se chargent.
Film de défoncé, flottant sans recours dans des contrées
ténébreuses, vaste gynécée déliquescent
ou rocher à sirènes pour marin naufragé, Fleurs de
Shanghai , adapté d'un roman-fleuve de Han Ziyun, raconte comment
Wang (Tony Leung), client privilégié de Rubis (Michiko Hada),
se met à fréquenter une autre courtisane, Jasmin (Hsio Hui-wei).
La jalousie et la confusion sentimentale vont agiter ce microcosme feutré,
des contrats sont signés, d'autres rompus, les liens se font et
se défont silencieusement.
On connaît trop l'horreur lourde des films à costumes et
des reconstitutions d'époque pour ne pas s'émerveiller du
travail de l'ami Hou sur ce genre piégé. Travail d'atténuation
du luxe de la déco, qui sait être somptueuse sans exhaler
pour autant ce parfum de naphtaline parvenue si caractéristique
des uvres à tentures, travail chorégraphique d'une
sophistication folle sur les déplacements des comédiens
et de la caméra ; et enfin travail sur la musique, composée
par le jeune Yoshihiro Hanno, hip-hopper nippon qui a nimbé chaque
scène de nappes ambient décalées.
Le radicalisme de tous ces partis pris enracine les Fleurs de Shanghai
dans les plates-bandes évolutives de la modernité. Qu'il
filme ses souvenirs, l'histoire complexe de la Chine, la jeunesse de Taiwan
ou des maisons closes aux rites depuis longtemps abolis, Hou Hsiao-hsien
ne cesse jamais d'être à la pointe d'un cinéma excitant
et risqué. Fan d'Adieu ma concubine, d'exotisme dégriffé
et autres chinoiseries Pier Import, passe ton chemin !
Libération
Éventail (de M. Hou)
(
)
Le terme de plan-séquence , bien quil
soit aisément critiquable, possède au moins le mérite
de marquer une origine scénographique. On connaît la célèbre
distinction proposée par Bazin : dune part les cinéastes
qui croient à limage, de lautre ceux qui croient à
la réalité dun côté le côté
ontologiquement documentaire du cinéma, de lautre le formalisme,
pour le formuler dune façon plus brutale, comme cela a pu
être le cas dans certaines dérives de la théorie bazinienne
(Kiarostami = Rossellini ; comparaison HHH-Pialat). Cette bi-partition
ancienne, qui organise encore la majorité des discours sur le cinéma,
semble gagner en pertinence si on distingue plutôt les cinéastes
qui partent de la scène (qui nest pas le référent)
de ceux qui croient à limage cest-à-dire à
lécran disons Oliveira dun côté,
et Godard de lautre. Aussitôt posée, cette dichotomie
est évidemment sujette à la critique. Plus largement
sans doute, concédons-le, cette opposition demeure relative, bien
quelle possède au moins le mérite de déplacer
le classement usuel. (
)
Si, spontanément, à propos des Fleurs de Shanghai on est
ainsi conduit à évoquer le théâtre, cest
en raison de la grande proximité de tous les intérieurs
représentés dans le film, comme si une série de décors
se succédaient sur une scène identique. Cest dailleurs
une des nombreuses vertus de ce film de nous rappeler quau cinéma,
tout lieu est dabord et avant tout un décor que la projection
instaure et maintient. (
) Lidée du théâtre
est sans doute lartifice qui permet cette opération menant
au cur du film puisque cest à partir du dispositif
scénique même quest rendu possible le déploiement
de limage.
Une impression similaire de virtualité se dégage du traitement
des personnages : tous et toutes se ressemblent. Cette confusion
première ne se dissipe quen partie, même après
plusieurs visions du film, la différenciation des acteurs ne sopérant
que grâce à dinfimes variations. Elle indique surtout
cette capacité quauraient les figures de sauto-engendrer :
la première scène part de lamas des formes, de la
masse des convives attablés, et les personnages nexistent
réellement au sein du récit quaprès leur nomination :
le texte des cartons confère lexistence aux personnages mais
il faut encore un traitement lumineux pour que ce phénomène
dindividuation (relative) prenne son sens. Ainsi les lampes produisent
de discrètes anamorphoses, notamment sur le visage de M. Wang,
dune façon qui nest pas anodine : comme si le
passage à travers lappareil lumineux, en prélevant
une image, produisait un autre corps. Dans les fondus au noir ponctuant
le film, dune scène à lautre et parfois à
lintérieur dune même unité dramatique,
les lampes sont lultime présence qui insiste dans le plan,
en même temps quelles servent de rappel de dispositifs archaïques
de projection. Sous limage de seule demeure cette lumière
dorée qui refuse de séteindre.
(
)
Ce ballet envoûtant mené par HHH porte à son comble
lancienne notion de mise en scène pour la dépasser
en cela lidée du théâtre est essentielle :
prise au piège, la vue reste captive de ces efflorescences. Ce
film, dont on a tant vanté le pouvoir de fascination est sans doute
celui du cinéaste dans lequel la dimension théorique est
la plus fondamentalement présente.
Mais qui a prétendu que fascination et théorie étaient
nécessairement antagonistes ?
Mathias Lavin
pour
imprimer
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