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Qu'en est-il de la situation de Taiwan au vingtième siècle
? Pour résumer très brièvement, suite au "Traité
de Shimonoseki" (Ce traité marque la fin de la guerre sino-japonaise,
1894-1895), l'île devient une colonie japonaise pour une période
de cinquante ans. A la suite de la capitulation du Japon à la fin
de la Seconde Guerre mondiale, Taiwan est libéré et rejoint
la Chine, alors sous le contrôle du parti nationaliste chinois:
le Kuomintang. C'est à ce moment que débute sur le Continent
la guerre civile entre les nationalistes de Chiang Kai-chek (CKS) et les
communistes de Mao Zedong, guerre qui s'achève en 1949 par la proclamation
de la "République populaire de Chine". CKS et ses troupes
émigrent alors à Taiwan, où est instaurée
la "République de Chine".
Entre 1945 et 1949 ont donc lieu la décolonisation japonaise et
l'instauration d'un nouveau pouvoir, le pouvoir nationaliste. Ces cinq
années sont de douloureuses années de transition et sont
à l'origine de nombreux questionnements identitaires. Les Taiwanais
vont espérer une représentation dans le nouveau gouvernement
de l'île puisqu'ils retournent sous l'autorité de la "mère
patrie", mais les Chinois nationalistes vont considérer Taiwan
comme base militaire temporaire, en vue d'une offensive pour récupérer
la Chine continentale "abandonnée" aux mains des communistes.
De plus, ils ne peuvent faire confiance à la population qui doit,
selon eux, être"pervertie" par cinquante ans de colonisation
japonaise. C'est pour cette raison que persistent des mesures discriminatoires
entre autochtones et nouveaux arrivants. Les habitants de l'île
perçoivent finalement la venue des Chinois continentaux comme l'instauration
d'une "autre relation coloniale". Si, durant la colonisation,
une identité s'était formée, les autochtones se sentant
comme des "chinois" soumis aux Japonais, c'est une identité
définitivement taiwanaise qui va vouloir s'affirmer après
l'arrivée de leurs soi-dits compatriotes. Ces "tensions"
vont s'exacerber jusqu'au paroxysme du 28 février 1947 ("l'incident
du 2-2-8"), où celles-ci s'expriment dans toute leur violence.
Cet incident "incarne la collision entre décolonisation et
réintégration" et aura pour conséquence la mise
en place d'une loi martiale qui ne sera levée qu'en 1987, date
à laquelle la version officielle de l'Histoire pourra enfin être
rediscuté.
Les films produits à Taiwan avant les années 1980, appelés
"healthy realism" (soit "réalisme sain"), ne
montraient jamais la société telle qu'elle était
mais plutôt telle que les dirigeants acceptaient de la percevoir.
Ces films étaient produits par le C.M.P.C (Central Motion Picture
Company), un organe du GMD qui régissait et contrôlait toute
la production cinématographique de l'île. Autrement dit,
il s'agissait soit de films de propagande (anti-communistes, surtout pendant
les années 1950), soit de films "légers" comme
des comédies musicales ou des films d'amour dans lesquels un optimisme
béat prédominait et dans lesquels le gouvernement, s'il
n'était pas remercié pour ses bienfaits, n'était
en tout cas jamais remis en cause, ou enfin de films de kung-fu dans lesquels
ce dernier était utilisé pour valoriser l'esprit national.
A l'heure actuelle, les intellectuels taiwanais parlent de ces films comme
"escapist" soit "recherchant à échapper à
la réalité".
Paradoxalement, c'est le président même du C.M.P.C qui décida
de recruter, au début des années 1980, de nouveaux réalisateurs,
surtout parce que les films d'alors lassaient de plus en plus l'audience
qui se tournait vers les films de kung-fu de Hong Kong et les comédies
hollywoodiennes qui avaient plus d'attrait.
Nous pouvons donc affirmer qu'il s'agissait principalement de nouveaux
débouchés commerciaux qui étaient recherchés,
et que du point de vue du pouvoir, le cinéma et son renouveau était
plus d'ordre économique que culturel. Il fallait créer un
"nouveau cinéma" qui éviterait la concurrence
: un cinéma dans lequel le public pourrait se reconnaître.
Nous pouvons résumer cette époque par cette citation de
Liao Gene-Fon qui synthétise particulièrement bien ce qui
fait la particularité de ce cinéma :
"On peut dire que le nouveau cinéma taiwanais est la première
tentative par des réalisateurs d'après-guerre de faire face
à leur histoire par le biais du cinéma. Dans un environnement
où le Kuomintang essayait de supprimer la culture locale, la contribution
du nouveau cinéma fut audacieuse et importante [...] ils ont reconstruit
l'Histoire d'après-guerre à l'écran. [...] Ils ont
utilisé le cinéma comme un moyen de communiquer aux habitants
de Taiwan que, sans tenir compte des ancêtres, ils faisaient face
à un problème commun: 'Qui suis-je ? D'où est-ce
que je viens ?'[...] Ils créèrent une identité historique
partagée avec les autochtones. C'est quelque chose qui n'était
jamais arrivé dans l'histoire de la culture cinématographique
de Taiwan."
Nous allons ici rapidement énumérer la filmographie de HHH,
en ne nous arrêtant que brièvement sur les films qui mettent
en évidence les thèmes principaux et régulièrement
abordés dans son oeuvre.
Au début de sa carrière, HHH réalise trois films
dits "commerciaux"; Cute girl (1980), Cheerful wind (1981),
et Green green grass of home (1982).
C'est le film à sketches L'homme-sandwich (1983) qui marque le
début du "Nouveau Cinéma". Les thèmes traités
sont inédits: on y trouve d'une part une critique de l'impérialisme
(Taiwan ayant été colonisé par le Japon puis économiquement
par les U.S.A.), d'autre part une réaction envers la censure des
médias, qui a par ailleurs concerné ce film, et enfin, l'émergence
d'une certaine "réalité" taiwanaise, montrée
pour le première fois à l'écran (utilisation du dialecte
taiwanais, chômage, précarité). Ces thématiques
rejoignent les principales préoccupations du mouvement littéraire
"des racines", ou "nativiste"( Ce mouvement est communément
appelé "Shantu Wenshi" ("Retour aux racines")
et remettait en cause l'ordre socio-politique en place ), qui, depuis
les années 1970 déjà, "affirme la spécificité
taiwanaise qui critique implicitement la thèse officielle de la
réunification". Aussi L'homme-sandwich marque-t-il le début
de la collaboration entre les réalisateurs et ce groupe d'écrivains,
dont les oeuvres vont être adaptées à l'écran.
Certains d'entre eux vont d'ailleurs s'investir davantage dans le monde
du cinéma et travailler en tant que scénaristes.
Après ce coup d'envoi du "Nouveau cinéma", HHH
réalise les cinq films qui ont trait, selon William Tay au thème
de "l'initiation". Le passage de l'adolescence à la maturité
est souvent mis en parallèle avec une opposition campagne/ville,
qui représente, respectivement, la nostalgie d'un temps perdu,
d'insouciance et la découverte d'un monde urbain où se perdent
les illusions. C'est le développement de Taiwan entre 1960 et 1980
qui est représenté en toile de fond, c'est-à-dire
la période qui marque son passage d'une société essentiellement
agricole à une société industrielle. C'est, par ailleurs,
avec ces cinq films que la spécificité du cinéma
de HHH commence à être mise en évidence: présenter
les changements de la société au travers d'individus et
de leurs expériences particulières. Ces dernières
étant souvent largement inspirées des siennes, HHH puisant
surtout dans son propre passé la matière qu'il traite.
La première de ces tentatives de film dit "initiatique"
ou "pseudo-autobiographique" est Les Garçons de Fengkuei
(1983), l'histoire de quatre adolescents, voyous à temps partiel,
quittant leur village pour tenter leur chance en ville. Il réalisera
ensuite Un Eté chez Grand-père (1984), où il dépeint
une campagne idyllique. Vient ensuite son film le plus clairement autobiographique
Un Temps pour vivre, un temps pour mourir (1985), qui pose les questions
d'identité si propre à Taiwan. Ces propres paroles résument
ainsi les conflits générationnels: "Pour la génération
de mes parents, Taiwan n'était qu'un lieu de passage, pas leur
pays. Leurs ancêtres n'y reposaient pas. Pour moi, dans mon enfance,
la Chine continentale, cela ne représentait rien !". Avec
Poussières dans le vent (1986), c'est l'affirmation de l'importance
des personnes âgées comme garants des souvenirs et de la
mémoire qui est posée. Le jeune protagoniste va effectivement
faire le chemin campagne - ville mais pour mieux revenir, au terme du
film, à ses "racines", vers son grand-père, joué
par Li Tien-Lu. Ce vieil homme est l'un des acteur fétiche de HHH,
car il représente pour lui un véritable lien entre le passé
et le présent.
En 1987 est tourné un film de transition: La Fille du Nil. Le premier
qui montre un Taipei contemporain. On y découvre les jeunes en
perte de leur identité culturelle, oubliant le système de
valeurs traditionnel, submergés par la société de
consommation et par l'américanisation de Taiwan.
Avec ces cinq films dits "d'initiation", HHH traite donc principalement,
au travers de destins d'hommes et de femmes ordinaires, des transformations
de la société taiwanaise, ces dernières étant
accompagnées de véritables questionnements sur ce que la
Chine peut signifier pour la génération d'après-guerre,
que lui-même représente.
En 1988, reconnaissant qu'avec les films précédents, en
parlant de son passé, il parlait aussi de l'Histoire de Taiwan,
il décide "d'explorer plus à fond cette Histoire".
Après la mémoire individuelle, c'est à la mémoire
collective qu'il va s'intéresser. En effet, juste après
la levée de la loi martiale (1987), il entame ce que l'on appellera
sa "trilogie historique". Celle-ci inclut La Cité des
douleurs (1989), le premier film qui traite de "l'incident du 2-2-8"
et dont le scénario a été écrit avec Wu Nien-Jen
(Ecrivain du courant "Shantu Wenshi", devient scénariste
puis réalisateur) et Chu Tien-Wen (Ecrivaine et scénariste
de HHH depuis Les Garçons de Fenggui). Ce fut aussi le dernier
succès à Taiwan de ces films dits "nouvelle vague".
Le film traite d'une période de transition (1945 1949),
la plus trouble de l'île puisque c'est à ce moment qu'elle
cesse d'être une colonie japonaise pour retourner à la "mère
patrie". Le Maître des marionnettes (1993) retrace l'histoire
de la colonisation japonaise entre 1895 et 1945, au travers du discours
de Li Tien-lu, définit comme étant "une encyclopédie
vivante de la tradition chinoise" (Peggy Chiao, "History's subtle
shadows" in "Cinemaya", n.21, p.4 Nous devons ajouter un
mot à son propos. Chiao Hsiung-ping est véritablement considérée
comme étant "l'ambassadrice du cinéma taiwanais dans
le monde", pour reprendre l'expression des "Cahiers du cinéma".
Elle a signé le "manifeste" en 1986 mais n'en a aucune
mémoire, n'est plus critique mais se concentre désormais
sur sa maison de production). Nous pouvons ici noter que HHH illustre
une fois de plus très justement les propos de Marc Ferro: "la
mémoire populaire et la tradition orale permettent au cinéaste
historien de rendre à la société une Histoire dont
l'institution l'a dépossédée".
Enfin Good Men, Good Women (1995) qui traite de la période du pouvoir
nationaliste allant de 1949 jusqu'à la date de sortie du film,
soit pour une grande partie de la "Terreur Blanche" des années
1950 (Une véritable "chasse au sorcière" des communistes
et des intellectuels de tendance gauchiste. Nous parlons de milliers de
morts et d'autant de disparus), en mettant cette fois en application l'affirmation
d'Antoine de Baecque selon quoi: "dire le malheur, c'est en détourner
l'habituelle représentation cruelle, héroïque ou fataliste
pour suggérer ses blessures, montrer leur incrustation dans le
corps social."
C'est aussi une rupture avec le passé, pour un réinvestissement
du présent qui clôt ces questionnements identitaires.
En 1996, Goodbye South Goodbye, résolument contemporain, est un
nouveau tournant dans l'oeuvre du cinéaste. Il est acclamé
par la critique occidentale pour son traitement de thèmes beaucoup
moins spécifiquement taiwanais, plus "universalistes"
(ennui, envie de changer de vie, de fuite...). Puis il adapte Les Fleurs
de Shanghai (1998), d'un roman de Han Ziyun. Un film "en retrait
du monde réel auquel s'était jusque-là consacré
le cinéma de HHH", puisqu'il traite du microcosme des maisons
closes de Shanghai de la fin du XIXème siècle. Enfin son
tout dernier film, Millenium mambo, présenté au festival
de Cannes 2001 confirme
(Il est par ailleurs fort intéressant de noter que HHH a aussi
servi de "producteur exécutif" pour Epouses et concubines
(1991), de Zhang Yimou, parce que le producteur du film craignait que
le réalisateur n'ait pas accès à la culture chinoise
traditionnelle. Il a donc fait appel à un Taiwanais pour donner
son avis sur le scénario.)
Lionel Baumann
Du haut de l'arbre, je ressentais fortement
l'espace et le temps. Et une certaine solitude. C'est peut-être
pour ça que je fais des films. Comme si d'un angle donné
on s'arrêtait pour regarder, et qu'on se sentait immergé
dans l'espace et le temps. Hou Hsiao-hsien
Chinois et moderne
En haut du manguier de Fengshan, immergé
dans lespace et le temps.
Septembre 1989, Hou Hsiao-hsien reçoit le Lion dor au Festival
de Venise pour son dixième film, La Cité des douleurs. Ce
prix ne récompense pas seulement une uvre magnifique. Et
il ne signale pas seulement au monde la reconnaissance d'un grand artiste.
Il consacre la mise en forme, systématique et inspirée,
d'une pensée de la réalité construite au point de
rencontre de deux grandes histoires humaines, l'histoire chinoise et l'histoire
du cinéma: l'uvre de Hou Hsiao-hsien constitue ainsi l'une
des plus importantes propositions contemporaines d'une alternative à
la manière de voir et de raconter le monde élaborée
par l'Occident.
(...)
Un loubard chez les lettrés.
(...) Un événement va transformer l'ancien jeune loubard
macho devenu un des bons professionels de l'industrie locale du loisir
en un des garnd artistes de l'époque: la rencontre avec Chu Tien-wen.
Si Hou est confronté d'emblée aux ambivalences indentitaires
mentionnées plus haut, Chu Tien-wen, elle, les porte en elle de
manière génétique. Elle est en effet la fille d'un
poète chinois "continental", très engagé
dans une littérature patriotique au moment de l'occupation japonaise,
et d'une intellectuelle taiwanaise, professeur et traductrice, dont la
famille vit dans l'île depuis plusieurs générations.
(...) Chu Tien-wen a décidé de devenir également
scénariste après avoir rencontré Hou, et celui-ci
va être profondément transformé par le travail avec
sa nouvelle collaboratrice. Elle l'initie à la littérature
et à la réflexion sur l'esthétique, leur proximité
de vue sur le monde traduit la convergence entre la révolte instinctive
de Hou et l'esprit critique de Chu. Celle-ci l'introduit dans les cercles
d'intellectuels anticonformistes, Hou Hsiao-hsien y fait la connaissance
de lettrés modernistes, dont Chu Tien-tsin, la soeur de Chu Tien-wen
la plus politisée (à gauche) et son mari, également
écrivain, le scénariste Wu Nien-jen et le critique Chen
Kuo-fu (tous deux futurs réalisateurs), mais aussi des gens du
cinéma ayant étudié à l'étranger (essentiellement
aux Etats-Unis), notamment la critique et publiciste Peggy Chiao et les
réalisateurs Edward Yang, Wang Jen et Cheng Chuang-hsiang. (...)
Les étapes dune oeuvre cohérente.
On peut sans difficulté proposer une périodisation de l'oeuvre
de Hou jusqu'à 1999. Elle comprendrait d'abord les films commerciaux
ou de distraction (Cute Girl, 1980, Cheerful Wind, 1981, Green, Green
Grass of Home, 1982), la transition au cinéma d'auteur moderne
avec L'Homme-Sandwich (1983), les films autobiographiques (Les Garçons
de Fengkuei, 1983, Un Eté chez grand-père, 1984, Un Temps
pour vivre, un temps pour mourir, 1985, Poussières dans le vent,
1986), un film de transition, La Fille du Nil en 1987, puis la trilogie
historique embrassant l'histoire de Taiwan durant le 20ème siècle
(La Cité des douleurs, 1989, Le Maître de marionnettes, 1993,
Good Men, Good Women, 1995), enfin deux films en quête d'un nouveau
rapport, avec le présent dans Goodbye South,Goodbye (1997) ou avec
un passé plus ancien et plus global dans Les Fleurs de Shanghai
(1998). Quoique lui-même et ses exégètes en aient
dit, il n'y a pas de véritable rupture dans cette oeuvre, mais
une série d'évolutions qui s'apparentent davantage à
des glissements qu'à des sauts.
Il n'en reste pas moins qu'un glissement majeur a lieu après la
réalisation de L'Homme-sandwich, avec le premier long-métrage
de ce qui constituera son oeuvre d'auteur, Les Garçons de Fengkuei.
Hou Hsiao-hsien dira devoir à Chu Tien-wen la découverte
du chemin à suivre pour le réaliser. Comme si elle lui avait
permis de retrouver, par d'autres voies, le point de vue découvert
lorsquun enfant, il grimpait dans le grand arbre devant la préfecture
de Fengshan pour manger et voler des mangues (l'enfance, la gourmandise
et le vol ont leur rôle dans le regard de Hou sur le monde). "
Je ne savais pas comment filmer Les Garçons de Fengkuei. Chu Tien-wen
m'a donné l'autobiographie de l'écrivain Chen Cong-wen,
dont la lecture m'a suggéré des solutions de mise en scène.
Je découvrais chez lui un regard distant, comme s'il observait
les malheurs du monde avec détachement. Sur le tournage des Garçons
de Fengkuei, je n'allais cesse de répéter au chef opérateur:
"Recule. Plus loin". Je voulais voir les choses de manière
la plus distanciée et la plus froide possible".
Dès lors, Hou Hsiao-hsien élabore, plus consciemment qu'il
n'aime à le reconnaître, un système formel dont chaque
film marquera une étape. Sans jamais en remettre en cause la cohérence
profonde. Celle-ci tient au rapport intime qu'entretient le cinéaste
avec ses films, et qui fait de lui un "auteur", au sens de la
"politique des auteurs", au sens où sa personnalité
donne forme à ses mises en scènes - comme le démontrent
les films "commerciaux" du début.
Un rapport intime à lhistoire.
Ce trajet atteint un nouveau tournant majeur avec La cité des douleurs,
et les échos suscités par ce film qui revient sur les épisodes
douloureux du passage de Taiwan sous la coupe de Tchang Kai-chek. Réalisé
deux ans après la levée de la loi martiale, alors que la
censure s'est assouplie mais que les habitudes prises sous la dictature
perdurent, il joue un rôle politique important en provocant une
libération de la parole des Taiwanais sur leur propre histoire,
une redécouverte de leur réalité occultée
par le Kuomintang. Hou poursuivra en ce sens, passant de "l'autobiographie
vue de loin" d'une personne (lui-même, Cuh Tien-wen, Wu Nien-jen)
à ce qu'on pourrait appeler une autobiographie collective",
conservant le même parti pris de recul, mais inventant des dispositifs
nouveaux - la polyphonie narrative de La Cité des douleurs, le
passage de la mémoire d'un témoin-guide (Le Maître
de marionnettes), un prisme temporel et narratif complexe (Good Men, Good
Women), etc. - sans rien perdre du caractère intime de cette approche
de la réalité.
De chroniqueur à l'échelle individuelle, Hou Hsiao-hsien
s'est fait historien, intervenant de plein-pied dans l'existence réelle
de son pays en même temps que dans la représentation imaginaire
que celui-ci se forge lui-même. Chroniques personnelles ou fresques
historiques, ses films renvoient à l'histoire de leur auteur, histoire
placée, répétons-le, sous le signe d'un grand nombre
d'ambivalences, sinon de contradictions: Taiwan / Chine continentale;
une famille restée liée au continent / une enfance ancrée
dans l'île; le conflit entre la Chine nationaliste et la Chine communiste,
mais aussi le hiatus entre la réalité dun repli dans
le réduit taiwanais d'un régime vaincu et l'omniprésente
mise en scène de l'imminente reconquête; une jeunesse dans
la rue / la rencontre avec l'intelligentsia; un rapport profond à
la culture chinoise / la découverte du langage cinématographique
élaboré en Occident. Par sa longueur et l'hétérogénéité
des éléments qui la composent, cette liste (non limitative)
suggère quelque chose qui correspond à la narration de tous
les films de Hou Hsiao-hsien: dans sa vie comme dans ses oeuvres, il n'y
a pas de scènes primitive, pas de moment-clé. pas de principe
causal ni de climax où tout se résoudrait.
Un cinéaste calligraphe, donc politique.
Le cinéma de Hou Hsiao-hsien échappe à toute la dramaturgie
classique et, au-delà, à tout le système rhétorique
qui, du langage parlé à lécriture, au théâtre
et au cinéma, a structuré lidée même
de récit. Le cinéma selon Hou Hsiao-hsien compose un rapport
au monde très différent de celui élaboré par
la civilisation hélléno-judéo-chrétienne.
Hou est par excellence le cinéaste dune autre relation au
réel et à la symbolisation, élaborée par la
civilisation chinoise à travers sa philosophie, sa littérature,
sa peinture et sa musique, mais qui navait guère trouvé
à saccomplir au cinéma jusquà présent,
alors même quil est possible que le cinéma soit lart
lui offrant les meilleures possibilités de sexprimer. (...)
Le cinéma de Hou Hsiao-hsien, davantage sans doute que celui d'aucun
autre cinéaste chinois, correspond à cette cosmogonie, et
lui a inventé les équivalents dans le domaine des images
animées et sonores. Logiquement, son oeuvre constitue la remise
en cause la plus radicale de la syntaxe classique du cinéma inventé
par Griffith et Eisenstein. Cette syntaxe a été développée
depuis dans d'innombrables directions par tous les grands cinéastes
du monde, mais en restant sous l'emprise d'une idée générale
du récit, de la construction narrative et de la représentation,
issue de la tradition du Livre, de Platon et d'Aristote. Une tradition
dont on se risquera à résumer l'immense complexité
sous le signe ultra-simplificateur de la séparation. Axiome de
base, commun au Tamuld et à Socrate: "a" n'est pas "b".
La philosophie chinoise repose sur une autre démarche, que François
Cheng résume en insistant sur le rôle essentiel dévolu
au Vide comme force de dépassement des oppositions binaires: Dans
l'optique chinoise, le Vide n'est pas, comme on pourrait le supposer,
quelque chose de vague ou d'inexistant, mais en élément
éminemment dynamique et agissant. Lié à l'idée
des souffles vitaux et du principe d'alternance Ying-Yang, il constitue
le lieu par excellence où sopère les transformations,
où le Plein serait à même datteindre la vraie
plénitude. Cest lui en effet qui, en introduisant dans un
système donné discontinuité et réversibilité,
permet aux unités composantes du système de dépasser
lopposition rigide et le développement en sens unique, et
offre en même temps la possibilité dune approche totalisante
de lunivers par lhomme.
(...)
La pensée chinoise traditionnelle, une idée
moderne du cinéma?
La remise en jeu de toutes les composantes fondamentales du cinéma
et la rupture avec la tradition héritée du romanesque et
des arts du spectacle européen (a fortiori avec le culte rentable
de l'accélération et de la fragmentation du showbiz hollywoodien)
semblent inscrire le travail de Hou Hsiao-hsien au cur des interrogations
modernes du cinéma. De la "robe sans couture du réel"
chère à André Bazin à "Image-temps"
chère à Gilles Deleuze, la mise en scène de Hou Hsiao-hsien
accomplit de manière exemplaire les ambitions de la pensée
moderne du cinéma. Mais la modernité de son uvre ne
résulte pas d'une évolution, Hou n'est pas un moderne au
sens où les modernes héritent du classicisme et le remettent
en question: l'univers très riche dont il est issu - la civilisation
chinoise abordée depuis le point d'intersection entre un lieu (Taiwan)
et un moment (aujourd'hui) - est pratiquement vierge de passé cinématographique.
Les films de Hou font du cinéma avec l'histoire, la géographie
et la culture chinoises, pas avec d'autres films. En ce sens, il est plus
proche des grands créateurs de forme des années 20 et 30,
de Lang, Murnau, Dreyer et des formalistes soviétiques, que des
animateurs des Nouvelles Vagues jaillies au sein des cinématographies
de longue tradition (France, Etats-Unis, Italie, Japon) à partir
du milieu des années 50.
Inspiré par ses liens avec sa culture d'origine plus que par une
réflexion interne au cinéma, l'apport esthétique
de Hou Hsao-hsien prolonge, recoupe et dépasse nombre de propositions
les plus en pointe des avant-gardes cinématographiques actuelles.
Mieux, occupant une position qui ne dépend pas de ce qui le précède
dans l'histoire du cinéma, il s'affranchit de la dichotomie qui,
au sortir de l'âge classique du cinéma mondial (occidental,
blanc), s'est instaurée depuis le milieu du siècle
entre la simplification toujours croissante du programme hollywoodien
et la complexité toujours accrue du cinéma d'art "à
l'européenne". Le cinéma venu de Chine, typiquement
celui de Hou Hsiao-hsien, propose un autre chemin, transversal à
cette voie unique parcourue en sens inverse par ces deux forces - par
ailleurs inégales - que sont les cinémas dits "commerciaux"
et "artistiques". De certains films d'art martiaux (King Hu
beaucoup, Tsui Hark un peu, John Woo moins encore, la plupart des autres
à peine) à Wong Kar-wai et de Tsai Ming-liang à Lin
Cheng-cheng, le cinéma chinois récent multiplie les propositions
esthétiques suggérant une affinité profonde entre
l'esthétique chinoise et la mise en scène moderne. Cette
irruption d'un nouveau système formel correspond au moment historique
où se pose la question d'une redistribution des puissances de production
des images et des récits à l'échelle planétaire.
La Chine, au sens large (qui inclut la Chine continentale, Hong Kong,
Taiwan et la diaspora chinoise) constitue certainement, avant même
l'Europe, l'hypothèse la plus crédible d'un pôle de
production de récits et de représentations susceptibles
de s'opposer un jour à la tendance à l'hégémonie
dHollywood. Que le monde chinois, modernisé sans renier ses
origines et ses singularités, puisse être porteur "naturellement"
des valeurs formelles vers lesquelles tend la modernité cinématographique
est une étrange promesse, pas seulement pour le cinéma.
L'uvre de Hou Hsiao-hsien est d'ores et déjà porteuse
de l'hypothèse que ce qui aura été la marge moderne
en Occident puisse devenir un jour le "centre" en Orient. Que
semblable phénomène s'accomplisse ou pas dans l'avenir,
cela définit la place stratégique occupée par Hou
dans la géopolitique des images contemporaines.
Jean-Michel Frodon
Mister Hou et lexpérience du regard
À moto, ils roulent sur une petite route en côte, serpentant
le long dune colline verdoyante. Ils bougent bien, tranquilles,
sereins, sans forcer ni leur machine ni leurs sensations, juste pour le
plaisir de bouger, le vent sur le visage, la route défilant sous
les roues, le transport placide. Goodbye South, Goodbye est rythmée
par ces courses sans enjeu, par ces déplacements à vide,
comme lentrée en matière de Poussières dans
le vent, succession de tunnels le long dune voie ferrée,
ces déplacements queffectue aussi le spectateur, avec la
même sérénité, un identique bien-être,
offert, les sens ouverts aux affections douces du spectacle du monde.
Dans cet état dabandon, de disponibilité absolue,
lesprit se vide, parfois zébré par une question intérieure
surgissant à limproviste. Où veut-il en venir, Hou
Hsiao-hsien, avec ces films systématiquement en retrait ?
Question évidemment sans réponse, car elle semble trop directe,
trop mécanique. Il est certain, en revanche, quil vient de
quelque part, de loin, chargé dun regard fait dexpérience ;
il est sûr quil a traversé, contemplé, compris
beaucoup de lieux, de gestes, de frères humains. Il vient de loin :
dix-sept films réalisés depuis 1980, lorsquil saffirma
comme le jeune fer de lance de la nouvelle vague taiwanaise, films imbriqués
les uns dans les autres, tournés selon un dispositif formel extrêmement
cohérent qui, par répétitions, reprises, déplacements,
maturations, a pourvu Hou Hsiao-hsien dun regard singulier. La plus
belle façon de comprendre et de laisser à distance ce lointain,
consiste sans doute à prendre mot pour mot les titres originaux
des films, par exemple celui-ci : Jirai reprendre
avec mélancolie le chemin poussiéreux de la vie
(
) Si ce regard suit, avec une étrange et sensuelle fixité,
les déplacements des personnages cest pour mieux se poser,
comme si les trajets, les transbordements, ressemblaient à des
traits dunion dessinés entre deux latences. Hou Hsiao-hsien
se tient entre la fadeur de situations, de paysages et de personnages
absolument neutres, et la résurgence des émotions, parfois
violentes, souvent épiphénoménales : cet écart
est précisément la condition et le produit de son regard,
sensible à la moindre variation, mais peu enclin à hiérarchiser
les impressions. Doù cette idée de film
sans enjeu , jugement hâtif de critiques occidentaux
trop pressés. Ce regard, plan-cadre, où les choses peuvent
(mais aussi peuvent ne pas) advenir, est surtout une manière dexpérimenter
une distance et un temps : à quelle distance faut-il se placer
pour mieux voir ce qui ne bouge pas, combien de temps faut-il pour que
débute ou sachève un imperceptible mouvement ?
Dès lors, telle une faculté hypnotique, ou une force dimprégnation,
lécran devient une porte entrouverte sur le temps et lespace
du plan, une porte dont le seuil est une musique, un son, une voix, ce
qui vous prend par la main et vous guidelà où limage
vous laisse à distance.
Il sagit donc toujours, pour Hou Hsiao-hsien, dévider
les personnages, lintrigue, le récit de leurs repères
classiques, psychologiques ou narratifs, pour renforcer la seule présence.
Lenregistrement ne saisit que cela, une manière dêtre,
donc une défaite des réponses fac aux triomphes des énigmes.
(
) Cest pourquoi Hou Hsiao-hsien aime observer, de loin, rigoureusement,
les rituels dune culture qui nen manque pas : naissances,
repas, initiations, négociations, échanges, veillées
funèbres, enterrements
De même, le cinéaste
sattache aux attentes, aux déambulations, aux conversations,
aux cuites (et après-cuites) de ses personnages, ces moments de
temps perdu, de temps faibles et despace quelconques, ces fatigues
aux désolations vagues. Toutes ces cérémonies organisent
le plan, quelles soient très formalisées ou informes,
lui offrent une composition : vides et pleins, mouvements et immobilités,
taches de couleurs, surface opaques ou transparentes.s Hou Hsiao-hsien
est un virtuose de la composition, équilibrant ou déséquilibrant
sciemment ses plans, fixant son cadre comme sil découpait
dans lespace un fragment de nature.
(
) Hou Hsiao-hsien ne fait pas du cinéma chinois pour le
reste du monde. Il a trouvé, simplement, naturellement, une forme
pour exprimer un système de pensée, celui de la Chine ancienne
et moderne.
Le plan, chez Hou, se construit par exemple sur le modèle de lestampe
chinoise. Dans lesquelles les zones vides peuvent contenir
énormément de choses (HHH, 1990), ces uvres
en retenues, aux traits comme suspendus, aux silhouettes suggérées,
aux objets esquissées, mais où chaque trace acquiert cependant
une singulière présence. Tout vide, toute absence aide à
porter, transporter, orienter le regard, ou à lapaiser. Cette
insipidité du sens demeure ce quil y a de plus précieux
dans les films de Hou Hsiao-hsien, ces longues plages où la fadeur,
le vide, le neutre exigent notre abandon, suspendent notre avidité
pressée de sens et de savoir. Barthes avait senti combien, si le
Japon était poésie, la Chine était prose : le
premier est lempire des signes, la seconde désignifie
par le plat, le pâle, le silence et la distance, pays où
la signifiance est discrète jusquà la rareté,
où un champ nouveau se découvre, celui de la délicatesse,
ou mieux encore, de la fadeur . Cette valeur du neutre possède
dans les films de Hou Hsiao-hsien, un pouvoir sans fin, celui dabsorber
dans la contemplation les sentiments, les affects de son spectateur. Et
les accès de violence, les éclats de sens qui troublent
parfois le plan sont les saillies nécessaires à la purgation
des passions, telle une soupape que le cinéaste ouvre régulièrement,
par sécurité, vers sa propre vie.
(
) Comment faire luniversel avec du si particulier ?
La question fut posée au cinéma au milieu des années
50, lorsque lon découvrit au festival de Venise les films
de Mizoguchi. Rivette, critique, y répondit alors par un concept
absolu : la mise en scène. Mizoguchi ne parlait pas seulement
japonais, il usait du Mizoguchi , cest-à-dire
une manière particulière de regarder bouger des corps dans
un espace, idiome universel de cinéma. Hou Hsiao-hsien utilise
aussi la mise en scène : le hou , sa
langue de cinéma, peut parler à tous car elle met en regard
dune façon unique les éléments les plus localisés
dune vie et dune culture.
Cette langue fait donc partager une expérience. Le plan, chez Hou,
nest pas un aveu ni un interrogatoire mais une expérience :
le cadre est dabord le lien expérimental du cinéma,
de sa présence, et dautre part, le spectateur peut y faire
lexpérience dun ailleurs, dune histoire et dune
culture différentes. (
) Il fait se rencontrer des expériences,
donnant à chacun son temps, le cadrant dans son espace, échos
mêlés des mémoires et des vies dun cinéaste,
dun personnage et du spectateur. Hou Hsiao-hsien confie alors un
présent inestimable au cinéma, car tous ne font que regarder
mais chacun est responsable de son regard.
Antoine de Baecque
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