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Poussières dans le vent offre lune des plus belles réponses
quil soit à la question qui, depuis Rossellini, hante le
cinéma : comment donner un sentiment à la réalité ?
Car grâce à une idée de mise en scène élémentaire :
prendre du recul, le cinéma de Hou Hsiao-hsien exprime un rapport
naturel au réel, un équilibre parfait
entre le documentaire et la fiction. Ici, pas de moments dramatiques autour
desquels convergent le scénario. Pas de perspective qui hiérarchise
le regard. Si Hou Hsiao-hsien sinscrit évidemment dans la
tradition dOzu et celle de la peinture chinoise, cest plus
profondément le taoïsme dans son respect absolu du cosmos
qui structure toute la vision du cinéaste taiwanais : pourquoi
troubler lordre du monde, pourquoi agir sur le réel pour
filmer, puisquil est harmonie en soi, suggère lesthétique
de Poussières dans le vent.
(...) Car Hou Hsiao-hsien conçoit le cadre de la caméra
comme une espèce de sonar qui se contente de détecter tout
signe de vie sans jamais chercher à pénétrer en profondeur
le réel : lécho a toujours été
plus porteur dimaginaire que lémission elle-même.
Une légèreté, un art deffleurer les choses
que lon retrouve dans la construction impressionniste du film. Chaque
plan est une touche sagement et méticuleusement apposée,
participant de la même manière à la vie du film. Tout
le plaisir est dobserver lensemble prendre forme petit à
petit, de voir la vie sinstaller, circuler entre les plans. A la
fin, lorsquon croit enfin maîtriser luvre, le
film se dérobe dans un ultime mouvement : restent quelques
impressions fugitives, une sensation dharmonie qui, comme une empreinte,
sefface tout doucement.
Le motif ici, cest linitiation. Le cinéaste taiwanais
réduit le scénario a sa plus simple expression : A
Yuan, un jeune garçon qui habite un village de mineurs dans la
montagne décide daller travailler à la capitale Taipei,
en compagnie dA Yun, sa jeune amie. Une fois parti à larmée,
il apprend quelle sest mariée. Trois ans après,
il rentre enfin dans sa famille. Histoire apparemment banale, mais le
sujet est ailleurs. Car, au-delà de léchec amoureux,
ce quil découvre véritablement, cest le Temps.
Cest toute la singularité de Poussières dans le vent :
au lieu dune révélation métaphysique du Mal,
sujet commun aux films occidentaux sur le passage à lâge
adulte, le jeune héros fait plutôt lexpérience
de lEternel Retour. Le parcours initiatique consiste ici à
éprouver trois formes de temps et à chaque stade, à
souvrir progressivement jusquà une prise de conscience
intime du mouvement naturel de lunivers.
Tout dabord, le temps individuel rythmé par les allers-retour
en train entre la campagne et la ville, lenfance et lâge
adulte. Temps de la rupture avec tout ce qui représente le passé :
la famille, la communauté rurale, la nature. Avec pour horizon :
le travail, la solitude et lagressivité de la ville. Cest
la perte didentité, la fuite en avant devant un monde qui
lui échappe. Ensuite, le temps collectif. Temps du renouement.
En effet, tout le projet de Hou Hsiao-hsien est dinfluer progressivement
dans un temps au présent, une mémoire collective. Cest
une remontée aussi bien temporelle que spatiale vers lorigine
perdue : la Chine. Comme en témoigne cette scène :
sur lîle de Kinmen (île la plus proche de la Chine),
A Yuan recueille pendant son service militaire une famille de pêcheurs
chinois égarée. Temps des retrouvailles. Avec la tradition,
le taoïsme (la Fête des Fantômes) que lui transmet son
grand-père. Tandis que la relation avec son père se limite
à lhéritage dun briquet et dune montre.
Cest le grand absent du film, celui qui a rompu avec le culte des
ancêtres (il a refusé de donner à son fils un nom
conforme à la tradition), à limage de la génération
du boom économique de laprès-guerre, en partie responsable
du désarroi de la nouvelle génération. A cet immobilisme,
A Yuan oppose un élan, une volonté de jeter un pont au-dessus
de loubli pour retrouver un le passé chinois. Tel est le
sens de la scène finale qui illustre toute la ténuité
de lart du cinéaste taiwanais : le petit-fils et le
grand-père, filmés en plan large, se rencontrent enfin après
des années de séparation ; moment dune extrême
banalité où le grand-père, comme sils sétaient
quittés la veille, donne des nouvelles de son potager mais où
pourtant perce en filigrane, à travers la beauté diffuse
de la nature, une espérance.
(...)
Jean-François Pigoullié
(...)
Poussières dans le vent est la chronique dune sortie de ladolescence.
Non plus celle dun groupe, avant léchéance du
service militaire (Les Garçons de Fengkuei), mais celle dun
couple. Amis denfance, A Yun et A Yuan quittent leur village de
montagne pour Taipei où elle travaille dans un atelier de couture
et lui dans une imprimerie puis comme livreur, avant son départ
à larmée. Le film alterne séjours à
la ville et à la campagne, qui sont pour les jeunes amoureux une
suite de rendez-vous manqués : elle sans lui, puis lui sans
elle.
(...)
Poussières dans le vent souvre sur A Yun et A Yuan dans le
train. Plus loin, leur retour ensemble au village, en provenance de Taipei,
rappelle ce moment, sauf que le jeune homme la quitte à la gare.
La rupture du couple se traduit par le plan sur la plage, où se
rend A Yuan, parmi les vagues, la brume, le rocher au loin, île
dans l'île. Un nouveau paysage s'engouffre dans le film, qui annonce
celui de l'armée avec les réfugiés chinois. Vient
ensuite cet endroit (un commissariat ?) où A Yuan, en mangeant
devant la télévision, a son malaise. À croire que
l'écriture syncopée du film, composée de blocs narratifs
soutenus par de doux fondus au noir, serait provoquée par des moments
de nourriture. On ignore si A Yuan s'évanouit parce qu'il n'a pas
assez mangé, comme l'enfant à la gym, ou bien à cause
des images qui lui rappellent l'accident de son père à la
mine. Quand l'image dans le poste recouvre tout l'écran et montre
ce souvenir traumatisant, avec la mère et l'enfant en contrejour
dans l'entrée de la galerie, ce sont d'autres images qui reviennent
en mémoire pour le spectateur. Celles du train en ouverture, sillonnant
un paysage de montagne, au rythme des entrées et des sorties de
tunnel, entre lumière et obscurité. L'obscurité du
tunnel, dans lequel le train s'engouffre avant que le récit ne
commence, esquisse d'emblée la dépendance du fils au travail
de son père, au fond de la mine, et la volonté de s'en démarquer.
Le passage à l'armée d'A Yuan, tel qu'il est filmé
par Hou Hsiao-hsien, rappelle la mine. On le voit creuser des tranchées,
comme un mineur dans une galerie, tandis que l'endroit où les réfugiés
mangent, un abri militaire filmé en contrejour, ressemble à
l'entrée d'un tunnel. Les images du train qui ouvrent le film sont
un indice de verticalité. La lumière du ciel opposée
au tunnel sombre, écho aux galeries souterraines de la mine. L'obscurité
est du côté du père, d'une défaillance transmise,
de l'accident dans la mine au malaise devant la télévision.
Jusqu'à ce plan sur A Yuan, allongé sur le dos dans l'obscurité,
qui vient d'apprendre par lettre que sa fiancée l'a quitté,
et qui s'achève par un contrechamps vertigineux, avec cette contreplongée
en faux raccord sur des fils électriques, avec ces nuages chassés
par le vent dans le ciel bleu. (...)
Charles Tesson
(...)
Dans la première partie de Poussières dans le vent, A Yuan
rend service à une voisine en écrivant, sous sa dictée,
une lettre où elle demande de l'argent à son fils parti
travailler à Taipei. Plus tard, A Yuan partira à son tour,
et à son tour joindra quelques billets aux lettres adressées
à sa famille restées au village. Toujours à Taipei,
une scène le montre légèrement à côté
de la plaque comme Nelly, M. Wang et les autres, assistant sans mot dire
au repas donné par un camarade avant son départ pour le
service militaire, où le futur bidasse évoque la douleur
de quitter les siens, la dure vie qui l'attend. Lorsqu'A Yuan aura lui
aussi été incorporé, on n'oubliera pas ces adieux,
bien que ce ne soit pas les siens. Deux fois le film use de la prémonition
décalée, détour de type mizoguchien. Les Amants crucifiés
en contient un, superbe: au début, l'héroïne, Ossane,
voit passer sur la route deux amants illégitimes qu'on conduit
à l'exécution, en une préfiguration exacte du destin
qui l'attendra au dernier plan, elle et Moheï, dont à cet
instant elle ne se soucie pas encore. Et le dernier film de Mizoguchi,
La Rue de la honte, en contient toute une série, répartis
en de multiples endroits. Dans Poussières dans le vent, les scènes
d'A Yuan à Taipei puis à l'armée, rétroagissant
sur celles de la lettre et du dîner, créent un vertige. On
est ému d'une manière spéciale parce que, au terme
de ce trajet en sens inverse, voire interdit, la tristesse d'A Yuan, non
dite par lui, non montrée par Hou Hsiao-hsien, est devenue la nôtre.
C'est une émotion proposée, et non provoquée. Elle
ne s'exerce pas contre lui, mais à son insu, dans son dos.
(...)
Emmanuel Burdeau
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