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Ensuite, pas par goût du contraste mais parce
que cest ainsi que se constitue un paysage cinématographique
intérieur (plutôt quune cinémathèque
imaginaire, javoue ne pas trop savoir ce que cette expression signifie),
je citerai volontiers un auteur qui est assez loin des Marx Brothers,
Hou Hsiao-Hsien. Sil faut choisir un titre, je dirai Un Temps pour
vivre, un temps pour mourir, à mes yeux, une de ses réalisations
les plus splendides. Il sagit dun film entièrement,
et même scrupuleusement autobiographique, mais dont la mise en scène
ne cesse de construire les possibilités de généralisation,
à léchelle de la nation taïwanaise auquel Hou
consacrera ensuite sa trilogie (La Cité des douleurs, Le Maître
de marionnettes, Good Men, Good Women). On y sent monter tout ce qui hante
une collectivité, une histoire, un rapport à une histoire
encore complètement imprégné des relations humaines
individuelles, sentimentales, de travail, familiales, des rapports du
présent au passé, des rapports à la nature, des rapports
entre les gens. Il y a une vitalité, une tendresse, une mélancolie,
une beauté plastique et une cruauté, tressées avec
une forme de génie qui semble tout simple.. Je pourrais dire des
choses assez proches dà peu près tous les films dHou
Hsiao-Hsien, mais celui-ci fait vraiment partie de ceux que jaime
énormément et cest un des premiers qui ma fait
découvrir ce réalisateur.
Frodon
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Il aura fallu quinze ans, et le succès public
éclatant des Fleurs de Shanghai, pour quUn Temps pour vivre,
un temps pour mourir (1985) soit distribué en France. Cest
un film éblouissant et on reste perplexe à lidée
quun cinéaste ait pu inventer une langue aussi belle et originale
sans que nous en sachions rien, quaujourdhui probablement,
dautres merveilles se font quelque part et que nous lignorons
tout autant. Ce genre de hiatus temporel, cette béance entre lindifférence
des événements lorsquils se produisent et le relief
quils prennent à posteriori, est précisément
le propos du film.
A-Ha, jeune garçon taïwanais des années 50, grandit
tandis que le monde glisse sur lui. Ses parents meurent, sa grand-mère
perd la raison, Taïwan se défait de la Chine continentale
; le temps passe. Avec ce récit largement autobiographique, Hou
Hsiao-hsien fait tenir ensemble deux niveaux de perception. Les grandes
étapes initiatiques (mort du père, de la mère, apprentissage
de la petite délinquance) sont tressées aux petits faits
quotidiens. Lessentiel et le futile co-existent sans quaucune
hiérarchie dramaturgique vienne les ordonner. Comme si le travail
de la mémoire navait pas encore opéré son irréversible
sélection. Pourtant, le moindre fruit gisant au sol, la pluie ségouttant
sur la vitre a la puissance affective de sensations resurgies. Le récit
est moins raconté au présent quarraché à
loubli. Cette restitution globale de lexpérience provient
dun énorme travail danamnèse libéré
par lécriture. Un temps retrouvé en somme ;
plusieurs peut-être, celui de vivre comme celui de mourir, qui ne
cessent de sentrelacer.
En 1985, Hou Hsiao-hsien avait déjà élu sa figure
privilégiée : le plan-séquence. Mais ce regard continu,
peu entravé par le découpage, ne permet en aucun cas de
mieux voir. Le monde est chicanes ; les panneaux coulissants, les encadrements
de portes, sont des pièges pour lil. Sans jamais franchir
le cadre, les personnages ne cessent de disparaître. La réalité
est une faible lueur, du sable filant au creux de la main. La grand-mère
semble se reposer sur un tapis, au centre de tous les plans et au croisement
de tous les regards, et, un jour, on constate son décès.
Cest tout le paradoxe du cinéma contemplatif de Hou Hsiao-hsien:
le plan-séquence ny révèle rien sinon lénigme
fondamentale du vivant, limpossibilité de percevoir ce qui
advient autrement quen différé. Lorsque les hommes
des pompes funèbres viennent emporter la dépouille de la
grand-mère, le corps déjà se décompose. Ils
larrachent du sol et un peu de chair putréfiée saccroche
au tatami. Lenfant regarde la trace, qui sinscrit en lui avec
la violence terrorisante des grandes images primitives. Cest un
des derniers plans du film et il délivre son sens profond. Tout
se défait en sourdine, mais avec le temps, quelque chose se dépose.
Cest au cinéma den fixer lempreinte.
Jean-Marc Lalanne
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Le maître du cinéma chinois retrace
son enfance dans Un Temps pour vivre, un temps pour mourir, tourné
il y a quinze ans : Hou Hsiao-hsien possédait déjà
ce style extrêmement distancié qui fait la beauté
de ses fictions atmosphériques.
"Je sentais que je faisais ce film pour parler essentiellement de
trois morts qui ont constitué les moments les plus importants de
ma vie",déclarait un jour Hou Hsiao-hsien. En l'occurrence
les décès du père, de la mère et de la grand-mère
du cinéaste taiwanais, entre la fin des années 50 et la
fin des années 60. Le sous-titre Souvenirs d'enfance- l'indique:
Un Temps pour vivre, un temps pour mourir, inédit de 1985, traite
de la jeunesse de Hou Hsiao-hsien. C'est le dernier volet d'une trilogie
autobiographique amorcée avec Les Garçons de Fenkuei (1982)
et Un Eté chez Grand-père (1984). Si, comme le dit HHH,
la mort de ses proches est l'aboutissement dramatique et nostalgique du
récit, qui a moins la forme d'un roman que d'une chronique, l'essentiel,
comme dans la plupart de ses uvres ultérieures, ne réside
pas dans la narration ni dans des événements précis,
mais dans l'environnement diffus et atmosphérique de la famille
Hou, qui vit dans une petite ville au sud de Taiwan après avoir
quitté la Chine continentale en 1948. Autrement dit, ici comme
ailleurs, le réel chez HHH constitue une sorte de gangue englobant
l'Histoire, les personnages, leurs destins, leurs bonheurs et malheurs,
ainsi que leur vie quotidienne. Mais à l'inverse d'un film résolument
historique comme La Cité des douleurs, on ne trouve pratiquement
aucun repère permettant une datation exacte. A peine un ou deux
vêtements, quelques informations à la radio sur des combats
aériens avec les frères ennemis communistes. Ce n'est pas
vraiment que son travail soit minimaliste ; non, il reste simplement distant,
sans tenter de focaliser l'attention du spectateur ou de diriger son regard.
Cinéaste moderne qui na pas connu le muet, HHH est l'antithèse
absolue d'Hitchcock ou d'Eisenstein. Jouer sur une dynamique, ménager
une tension à l'intérieur du plan qui rejaillirait sur laffect
du spectateur ne l'intéresse pas. On dira : c'est normal, c'est
un Oriental. Mais là n'est pas la question. On a vu récemment
des fictions orientales comme le très beau Fils adoptif ou Biographie
d'un accordéoniste qui, tout en traitant des sujets proches - l'enfance
dans une petite ville, la famille, les bandes de copains -, ne dépassaient
pas lanecdotique. HHH n'est pas un conteur. Construire un récit
pour faire vibrer la corde sensible du spectateur n'est pas son souci
majeur. Ce qu'il désire, c'est nous faire assister en direct à
la vie de ses protagonistes, en mêlant intimement les gestes les
plus insignifiants et quotidiens aux événements les plus
graves. Cela en ajoutant de la distanciation à tout bout de champ.
Au lieu de faire monter le soufflé comme ses collègues anglo-saxons,
il prend du recul, entrecoupe régulièrement le récit
par des plages de silence et des plans non signifiants : personnages au
repos, impassibles ; paysages ; natures mortes. En relativisant sans cesse
l'intensité dramaturgique, HHH procède à la manière
d'Ozu dernière période, qu'il venait de découvrir
: "Pendant et après le tournage dUn Temps pour vivre,
un temps pour mourir, explique-t-il, j'ai commencé à regarder
quelques grands classiques européens et japonais, comme Ozu par
exemple." Il est donc légitime de considérer le film
à l'aune de cette révélation tardive, qui n'est certes
qu'une influence parmi tant d'autres, mais qui explique cette tendance
à mettre les choses à plat, ce filmage frontal et ce goût
du plan-séquence. Mais dans un sens, HHH est plus radical encore
qu'Ozu : sa mise en scène n'est pas asservie à la psychologie
des personnages, son approche n'est pas didactique.
Par l'artifice de la fiction, il compose une sorte de documentaire idéal,
sans pour autant en faciliter l'accès. Il procède par allusions;
filme dans les coins, parfois du point de vue d'un hypothétique
intrus situé un peu en retrait. Cet intrus est aussi bien le cinéaste
que le spectateur, comme le montre une scène dramatique où
A-ha, surnom du cinéaste enfant, personnage principal du film,
regarde de loin, du lieu où il est en train de se laver, sa mère
pleurer dans une autre pièce, après la mort de son père.
Ce point de vue distant et parcellaire explique aussi la relative opacité
de certains passages. Souvent, comme on dit vulgairement, -on doit se
cotiser pour comprendre. Ainsi, on devine à peine que dans la deuxième
partie - A-ha a grandi et a environ 17 ans - le "héros"
se retrouve au bordel, tellement la scène est elliptique - A-ha
seul dans une pièce à moitié nu ; une jeune femme
dans un couloir avec une cuvette en métal. Une discussion entre
les copains de A-ha apporte a posteriori des précisions sur cette
scène, mais en faisant redoubler le mystère : "lia
eu l'enveloppe rouge. Puceau va !" Quid de cette enveloppe ? Nous
ne le saurons pas.
La plupart du temps, le cinéaste part du général
(le plan d'ensemble) pour arriver au particulier (le plan rapproché),
procédant souvent par recadrages, raccords dans l'axe sur un personnage
central. C'est plus un cinéaste du plan que de la scène
- d'où sa prédilection pour le plan-séquence. Même
s'il décrit la vie d'une collectivité (la famille) au sein
d'une plus vaste communauté (la petite ville), il a tendance à
dissocier les individus en les filmant séparément ou par
groupes de deux ou trois.
Comme chez Tsai Ming-liang, mais en moins extrême, un groupe de
personnes, même vivant sous le même toit, ne constitue pas
un tout, mais un assortiment d'individus remplissant chacun une fonction
précise et communiquant assez peu entre eux. Il est fréquent
qu'un personnage reste hors champ quand il relate un événement
récent ou ancien, pendant qu'à l'image, ses auditeurs se
livrent à une activité subsidiaire. La confrontation collective
est fort rare. Elle n'intervient, et encore, que lors d'un décès.
Cette dissociation constante se traduit par une indifférence des
plans, par leur caractère parfois aléatoire : A-ha est immobile
en train d'attendre ; immédiatement après, il soulève
des haltères dans un gymnase ; ensuite on le voit dans son lit,
au réveil. Il n'y a aucune relation de cause à effet entré
ces séquences enchaînées. Cette propension à
laisser une entière liberté au spectateur peut évidemment
dérouter des Occidentaux accoutumés dès l'enfance
à être téléguidés par des contes, des
spectacles (séances de guignol) structurés et coercitifs.
Le cinéaste taiwanais n'est pas comme Wong Kar-wai, son voisin
hong-kongais, un foutraque de la caméra. Alors, on prend parfois
la rigueur de sa mise en scène, de ses plans archicomposés
(chaque cadre est un tableau) pour de l'académisme. Fausse piste.
Ce grief est vite balayé quand on réalise que HHH dépasse
toutes les conventions pour aboutir inexorablement à l'abstraction.
D'où une certaine froideur dans son travail. Même s'il ne
se refuse pas aux scènes dramatiques (la douleur de la mère
et de la grand-mère à la mort du père), elles sont
très circonscrites. Pas de débordement, pas de glu sentimentale.
Le mélodrame a certes son intérêt, mais il a un côté
pathologique, totalement antithétique de l'univers ontologique
dans lequel HHH nous introduit de plein-pied. Avec lui, la distinction
entre documentaire et fiction tend à s'éclipser sur la pointe
des pieds. Son cinéma est beaucoup plus vaste et illimité
que de simples histoires, capsules de rêves et de fantasmes qui
la plupart du temps se désintègrent comme des bulles de
savon quelques minutes après leur vision. Il est clair que HHH
n'a qu'un but, le plus ambitieux : faire entrer toute la vie dans un film.
Vincent Ostria
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