| |
Les clochards célestes
En 1992 Gert Bastian tire une balle dans la tempe de sa compagne Petra
Kelly, endormie à ses côtés, avant de se donner la
mort. Compagnons de lutte politique pendant de nombreuses années,
Petra et Gert étaient les fers de lance du parti politique des
Verts en Allemagne. Petra Kelly fut la première députée
des « Grünen » à siéger à
lassemblée allemande et fut également élue
au Parlement Européen.
Elle rencontre Gert Bastian en 1980 et le convertit au pacifisme et aux
idées écologistes. Cet ancien membre de la Wehrmacht suivra
Petra comme son ombre, autant dans ses combats politiques que dans sa
vie personnelle. Ensemble, ils défenderont ardemment la cause tibétaine
et inviteront le Dalaï-Lama pour la première fois en Allemagne.
Ils protestent leur vie durant contre la prolifération des armes
nucléaires et contre le déploiement de missiles nucléaires
américains sur le sol allemand.
Petra Kelly, grâce à sa personnalité originale et
charismatique fut la figure de proue du parti des Verts. Ses dons linguistiques
lui permettèrent dentretenir une relation privilégiée
avec les médias et son succès international fit pas mal
démules au sein du parti, qui lui reprochait de ne pas céder
sa place aux jeunes.
Dans ce film étrange, aéroporté et sensuel, Thomas
Imbach nous transporte dans lesprit de Petra Kelly, au moment de
sa mort, le temps dune balle dans la tête. Il ne cherche pas
à raconter à la lettre, le parcours de cette militante hors
pair, mais plutôt à représenter un "au-delà"
imaginaire. Il crée un espace filmique post-mortem, dans lequel
ses personnages voguent à leur guise, confrontant la réalité
contemporaine à leur passé.
Le film commence sur Linda Olsansky, alias Petra Kelly, en chemise de
nuit, perdue au milieu dun aéroport international propre
et brillant. Elle porte à la tempe la cicatrice dun impact
de balle et se fait interroger par une femme douanier. Tout commence comme
un rêve aseptisé, que les images accélérées
davions et autres machines accentuent. Le réalisateur nous
fait glisser lentement dans un univers surréaliste, suspendu, intemporel.
Lorsque Herbert Fritsch, alias Gert Bastian rejoint ce rêve éveillé
et retrouve Petra, celle quil vient de tuer, le film prend son véritable
envol. Ils s'étreignent dans une chambre sans fenêtre, enfermés
malgré eux dans la zone de transit de laéroport, et
tentent de reproduire des gestes de leur quotidien passé. Ce sont
des retrouvailles sans fin que le réalisateur laisse se développer,
tout au long du film. Petra ne comprend pas le geste de Gert et cherche
à le convaincre de linutilité des armes. Thomas Imbach
déclare avoir réalisé ce film pour "donner à
Petra Kelly la possibilité de comprendre sa mort." Imbach
dévoile, au fil de cette histoire damour et de mort, une
sorte de kaléidoscope chorégraphique, tournant autour de
ses comédiens en leur laissant une liberté grandissante.
Le couple ressucité parle, sembrasse, se sépare, et
se revoit lors délocutions télévisées
ou à lassemblée fédérale allemande.
Ses souvenirs de leur parcours politique sont renforcés par des
images darchives de la vraie Petra Kelly. Cette juxtaposition synchrone
montre à quel point les deux acteurs incarnent leurs personnages,
à quel point ils leur ressemblent, non seulement dans l'apparence
mais jusque dans leurs expressions.
Il semble que les interprètes se soient fondus dans leurs personnages
qu'ils incarnent avec intensité et humour. Linda Olsansky dira:
"à un moment donné, vers la fin du tournage, Herbert
et moi avions trouvé un langage particulier et propre à
nous qui rendait le contact avec le monde extérieur impossible
Sans rien évoquer, c'était une évolution qui conduisait
vers la mort. Deux personnes qui n'étaient plus capables de fonctionner
dans la société, se sont mutuellement poussées dans
ce monde clos sans savoir se sauver. A la fin aucune des deux n'avait
la possibilité de s'échapper vers l'extérieur. Et
ce fut le point culminant, où le coup de feu a du se déclencher."
Thomas Imbach, en encrant ses personnages dans un contexte des plus réalistes
(un aéroport moderne), vise à sonder le monde contemporain
et n'hésite pas à utiliser le personnel de l'aéroport
pour jouer son propre rôle. Dans cette zone de transit, des fantômes
circulent, des voyageurs anonymes se pressent et un chanteur entonne la
même chanson en boucle. Petra se retrouve confrontée aux
clandestins qui errent dans l'aéroport en attente dune expulsion
probable. Ces réfugiés politiques, africains pour la plupart,
attendent le verdict dune administration insensible, violente et
cruelle, parqués dans des dortoirs inhumains et en proie à
l'angoisse du retour au pays. Lorsque Petra se lie d'amitié avec
l'un deux, la fiction rejoint le documentaire. Elle passe quelques coups
de fil pour tenter d'obtenir sa libération et écoute avec
douceur les récits des autres "détenus". Ce retour
à la réalité nous renvoie aux absurdités de
la politique d'asile contemporaine et pose la question suivante: en parquant
les réfugiés dans une zone de transit, ne les condamnons-nous
pas à l'ignorance, et donc à la non-existence? Car l'endroit
dans lequel ils survivent est bien le même que celui de Petra et
Gert, un entre deux mondes, un "au-delà" imaginaire,
la mort?!
Joelle Bertossa
retour
|
|