Delbaran, sur la route.

 

 
    DELBARAN
 

 

Abolfazl Jalili, comme tous les cinéastes iraniens, a des motifs. Des motifs à piquer des colères, que l'on imagine nombreuses, contre son pays, contre ses autorités. Dans ses dix films, cela le travaille: un enfant qui ne cesse de courir envers et contre tout. Et qui, à galoper de la sorte, finit par arpenter la moindre parcelle d'un territoire aussi géométriquement vaste que riquiqui pour celui qui ne tient pas en place. On finit par donner un sens à cette course, les films (Danse avec la poussière, Don) s'ajoutant les uns aux autres, telles des bornes kilométriques, épuisant la figure, l'accélérant, l'entêtant, tandis que jamais la poussière ne retombe. Ce ne serait que ça, Jalili aurait la palme de la persévérance mais aussi de la monotonie. Il vaut mieux: depuis Kiarostami, c'est le cinéaste iranien dont les films commencent à former une oeuvre, évolutive, pleine de magnétiques promesses.

 

 
  de Abolfazl Jalili (Iran, 2001, 96')
 

 

Patchwork. Delbaran est sans doute son film le plus émouvant. Par l'assurance du trait, Jalili donne enfin confiance à son style, accordant à son ressentiment une place moins importante qu'à l'invention proprement dite. On a décrit ses plans comme des bouts de tissu destinés à composer un patchwok. Quand ça ne marchait pas entre les images, on se disait qu'il se prenait les pieds dans son propre tapis. Cette fois, l'autonomie de ses plans est intacte, l'ensemble tient avec  force et, pour la première fois, ses images entrent en querelle avec les sons, déplaçant sa colère vers un lyrisme musical quasi godardien.
Jalili a trouvé sa route: la "Delbaran", qui borde la frontière entre l'Iran et l'Afghanistan. Il y a perçu des choses sans attendre le 11 septembre, avec un peu plus de finesse que ce balourd de Makhmalbaf. L'enfant de Delbaran est afghan. Son père combat les talibans dans les rangs de l'Alliance du Nord. C'est tout ce que l'on sait de lui. Jalili n'en montre pas une image. Il filme le reste: ce qui est camouflé. L'enfant vit le long de Delbaran, côté Iran, travaille sur des moteurs de bagnole, entouré de types répétant à longueur de journée que les Afghans sont des cons. Aucun de ces Iraniens ne se pose de questions. Quand ils font une sieste, ils écoutent France Gall (!), quand ils prient, Jalili fait passer au-dessus de leur turban des sons d'avion. La catastrophe est proche.

 

  
 
Ruse. Lorsqu'on fait un film à cheval sur deux pays, le moindre champ-contrechamp devient un casse-tête juridique. Or il y a beaucoup de champ-contrechamp dans Delbaran. Jalili a dû tricher un peu, retourner sa caméra en faisant mine de filmer depuis l'Afghanistan. C'est ça être un cnéaste dans cette région du monde, aujourd'hui: faire une image sans craindre de ruser avec les limitations politiques. C'est savoir les frontières variables et perméables.


Philippe Azoury

 
 

 

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