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MABOULE DE "GUMMO" |
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| GUMMO | ||
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Un enfant morveux déplace sur un mur des cadres de tableaux. On croit d'abord qu'il les ajuste d'une main hésitante; en fait, sans doute en quête d'une bonne gifle, il s'amuse à les foutre de traviole, délogeant dans l'entreprise des centaines de cafards qui n'avaient pas pronostiqué cette soudaine remise en cause du goût général pour les châssis d'aplomb... Perte de l'équilibre et du confort, débandade du sens commun, tête enfarinée des cafards, l'ensemble résume assez bien l'ambiance, et l'effet sur le spectateur non averti, de Gummo. Placé d'entrée de jeu sous le signe de l'ouragan qui dévasta la petite ville de Xenia (Ohio), c'est d'ailleurs tout le film qui se barre de biais. On aperçoit dans le prologue vidéo un chien accroché à une antenne de télé, une voix raconte que les habitants de Xenia, fauchés par le vent mauvais d'on ne sait quelle colère biblique, eurent les os rompus, les membres disjoints. Après la catastrophe, Gummo récupère les morceaux et accommode les restes. Devenu culte en deux ans, à raison de dizaines d'articles dans la seule presse branchée qui compte (Londres-Tokyo-New York), Gummo était coincé dans les tuyaux de la distribution française. Son expulsion panique aujourd'hui est un événement.
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| Harmony Korine (USA, 1997, 95 min) | ||
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Il semblerait qu'Harmony Korine, qui a bel et bien écrit un scénario à un moment donné, ait décidé de l'abandonner en cours de route au profit d'une forme de digression libre à partir des éléments composites du tournage et de l'humeur du jour. Multipliant les supports (photo, vidéo, Super 8, 35 mm), les angles d'approche (docu, clip, ready-made...), utilisant avec une complète désinvolture les registres disponibles (amorce de comédie, séquence de film d'horreur, esquisse de psychodrame, etc.), on ne sait guère sur quel plan prendre appui, ni si cet enchaînement ivre doit jamais nous mener ailleurs qu'au bord glacé de l'écœurement et de la migraine. Mais, après tout, est-ce qu'on lit sereinement et sans perdre pied les livres des meilleurs romanciers US du moment, type William T. Volmann? Et qui a écouté, intégralement, au casque "et en y prenant plaisir!", le dernier album d'électro crève-tympan d'Add N to (X)? On est bête, mais pas au point de vouloir fusionner sans délai avec tout ce qui nous passe sous les yeux ou dans les oreilles. On aime quand même encore un peu quand la logique de l'artiste est celle d'une attaque à corps perdu, au risque du ridicule, quand l'usage pousse plutôt les auteurs, ces temps-ci, à la protection défensive de leur discours, de leur crédit et de leurs petites névroses. (...) Pataugeant dans des nappes huileuses de crasse, arpentant des kilomètres de détritus, de monceaux de vêtements hors d'usage, de carcasses de voitures pourries, les individus clochardisés de Gummo font l'expérience du monde comme décharge publique. Ce fond de déchéance et d'indifférenciation maximum des objets devient la condition nécessaire pour que se détachent les créatures du rêve de Korine, nain black, Lolitas cassées, mongoliennes en crinoline, skinheads rieurs, ados décharnés. Cette succession de freaks trahit l'ambition du film et la façon dont le jeune cinéaste affronte son propre voyeurisme, jauge sa sincérité et sa crapulerie, scrute la validité de ce qu'il range dans son flamboyant marché aux puces de la marginalité tous azimuts. Là, l'exercice n'est plus seulement de style, il faut franchir un cap. Harmony Korine retrouve les questions cardinales posées par les photos-portraits de Diane Arbus ou, plus récemment, par un film comme Ossos, de Pedro Costa.
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| avec Jacob Reynolds, Nick Sutton, Chloë Sevigny | ||
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Selon le critique américain Kent Jones dans un texte décisif intitulé la Terreur, l'un des symptômes manifestes du malaise qui gangrène l'intégralité du ciné US réside dans la disparition, écrit-il, "du spectacle de la chair, considéré comme quelque chose de vivant [...], des corps possédant chacun leur beauté particulière". Du moins, Gummo ne renonce pas à la chair, voire à la viande, ni à la matière quasi fantastique et mutante des corps, qu'il traite comme un véritable enjeu critique et comme une pensée alternative, qui, disait Diane Arbus, nous oblige à réfléchir tranquillement à ce que nous allons devenir, "tous tant que nous sommes". Lors de sa sortie anglaise, Gummo suscita les cris d'effroi d'une certaine presse anglaise tel le Sunday Times, qui déclarait n'avoir pas vu un film aussi dépravé depuis Crash, de Cronenberg. Mêmes causes, mêmes effets. Didier Péron in Libération, 1999.
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