Harmony Korine

 

 
 

Harmony Korine: deux films.

C'est un monde d'après la catastrophe, une tornade qui fut fatale à beaucoup et que rappelle une voix-off atone, mais aussi un traumatisme plus mystérieux et plus profond. Comme on l'entend dire à propos de deux frères qui auraient assassiné leurs parents, "quelque chose s'est mal passé", sans que l'on sache précisément quoi. Pour Gummo, dans un monde en ruine où tout s'est déréglé, Harmony Korine place un peuple d'adolescents crasseux irrévocablement mutants qui, sans jamais cesser de jouer, inventent une nouvelle stratégie de survie. Quelque part entre Kids -dont Korine est le scénariste- et Freaks, Gummo remet en cause la ligne de démarcation entre l'humain et le monstrueux.

Avec Julien Donkey-Boy, le cinéaste radicalise son approche, poussant ses idées plus loin pour aboutir à un film proche de certaines vidéos d'art contemporain et qui ne ressemble pas à grand chose de ce que l'on peut couramment voir en salles, sinon au film d'un Sokourov qui aurait écouter Sonic Youth plutôt que Gustav Mahler. Des flous, des images au gros grain: le réalisateur ne fera pas le point, la beauté naîtra des mouvements et des transformations des formes. Il y a là une forte dimension religieuse, une croyance en la possibilité constante d'une apparition sidérante. A la fois très loin et au cœur de la mêlée, annihilant toute amorce de psychologie, Korine invente un monde dénué de normes. C'est moins un "famille, je vous hais" qu'un traité ultraconcret sur les métamorphoses de la matière et sur quelques reflets changeants. C'est là sa limite et, en même temps, ce qui le rend si précieux. On sait parfaitement où l'on est, et on l'oublie soudain pour basculer dans la contemplation émerveillée. On en retient des moments qui sont moins des scènes que de fragiles parcelles oscillant entre le plan et l'image et redevenant l'un quand elles semblent le plus tenir de l'autre. Une magnifique séquence de patinage, un affrontement sans pitié entre le lutteur et une poubelle... Une lumière, des couleurs, de la matière, un écrin, un lieu où, pour quelques instants qui valent des films entiers, s'impriment en beauté des fragments de vie.

Erwan Higuinen in Cahiers du Cinéma, 1999-2000.

 

 

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