Les règles de l'Harmony

 

 

 

   JULIEN DONKEY-BOY

 

 

 

Poseur ou génie? Brillant metteur en scène ou manipulateur hors pair? Grosse tête ou tête à claques? Voilà quelques unes des questions qui se posent face à Harmony Korine alors que s'apprête à sortir son deuxième long métrage, JULIEN DONKEY-BOY, enncore plus cinglé que le premier, GUMMO.

Deux ans après GUMMO, son premier long métrage, cinq ans après KIDS, le fameux scénario qu'il a écrit à 18 ans pour Larry Clark, Harmony Korine est de retour avec son premier film dogme, JULIEN DONKEY-BOY, un ovni qui lui ressemble: génial et fiévreux, poseur et arty. Celui qui a fait du cinéma white trash punk un label tout personnel est à la hauteur de sa réputation: on ne s'ennuie pas une seconde en sa compagnie, même (et peut-être surtout) quand il raconte n'importe quoi.

Comme toutes les vraies stars, il a déjà une légende. Ainsi, selon les bios, il serait né à Solinas, Californie, ou à Nashville, Tennesse. On lui demande donc quelle version est la bonne, et sa réponse est déjà du hors-piste: "pour être le plus honnête possible, les deux sont justes." Le petit Korine est tellement unique que dès la naissance il possède le don d'ubiquité? "Non, mais ma mère a accouché dans un avion qui volait entre la Californie et le Tennessee." Quant à son âge, il n'y a bizarrement qu'une seule version: 26 ans. A propos de ses parents, il se régale à raconter comment, trotskistes tous les deux, ils se sont rencontrés en 1969 pendant une action terroriste et ont continué à balancer des bombes dans les maisons vides. "Mon père m'a un peu désavoué parce que je refusais de faire de la proagande marxiste, mais ce sont des gens bien."

Donc "Harmony" et "bombe" sont deux mots qui ne vont pas bien ensemble? "Au contraire. Le soir du passage à l'an 2000, j'ai été très déçu qu'il n'y ait aucune grande action terroriste dans aucun pays. J'étais assis sur le toit de ma maison avec un fusil à pompe pour pouvoir participer au massacre. Chloë (Sevigny, sa fiancée officielle et son égérie) était avec moi. Elle aussi avait un fusil, mais était effrayée à l'idée de s'en servir. J'ai prié Dieu pour qu'il y ait une apocalypse: inutile de dire à quel point j'ai été décu." S'apercevant du sourcil circonflexe de son interlocuteur, il pousse le bouchon encore un peu plus loin: "J'ai beau n'appartenir à aucun culte religieux, je déteste l'idée d'integration, je préfère celle de séparation." Sic.

Quand on lui demande de raconter son enfance avant la découverte du cinéma, Harmony ne peut retenir un sourire: "Je m'asseyais dans les arbres et je crachais sur les gens quand ils passaient dessous. Ou bien je parlais aux nuages. Ou bien j'essayais de me pendre à une branche avec un de mes lacets."

 

    de Harmony Korine (USA, 1999, 94')
 

 

A 10 ans il découvre Godard, Bresson et Buster Keaton à la cinémathèque locale. De ce choc sismique, il gardera de nombreux stigmates. A commencer par les tatouages sur les mains (Satan sur la droite et un crucifix sur la gauche), en souvenir de Robert Mitchum dans LA NUIT DU CHASSEUR. Ou encore un embonpoint récent mais prometteur, qui évoque le jeune Orson Welles. Et sa cinéphilie est proche de l'extase: "Dans les mauvais films, c'est comme si les intentions du metteur en scène crevaient l'écran. Alors que dans les chefs-d'oeuvre de Dreyer, Ozu, Bresson ou LA NUIT DU CHASSEUR, on a l'impressoin que le film a toujours existé, que c'est un morceau de la Bible, qu'il est tombé du ciel." La Bible? Diable: ce fils de trotskistes serait-il croyant? "Bien sûr: je dois tout à Dieu. C'est Lui qui a fait ce que je suis aujourd'hui." Dieu mis à part, chaque phrase de Korine, chacune de ses idées n'est jamais loin d'un souvenir cinéphilique. Ainsi, dans JULIEN DONKEY-BOY, il a donné le rôle du père à l'un de ses cinéastes préférés, Werner Herzog. Le film lui a été inspiré par l'un de ses oncles qui a passé toute sa vie dans un hopital psychiatrique. "Je voulais qu'il joue dans le film, mais ils n'ont jamais voulu le laisser sortir." Ce n'est pas si grave: La composition de l'acteur Ewen Bremner est brillante. Tourné en DV, c'est un film Dogme 95. "Sans le savoir, j'ai tourné GUMMO en respectant plus ou moins les préceptes du Dogme. Puis j'ai rencontré Thomas Vinterberg, sans avoir vu aucun de ses films: on a eu une longue discussion sur l'esthétique et l'anti-esthétique. Il m'a expliqué le système de règles très précises. Ayant grandi sans règles, j'ai bien aimé l'idée d'avoir à en suivre tout à coup. Et ça m'a aidé à faire le film que j'avais envie de faire." Plus tard, Harmony a découvert les films du Dogme et les a appréciés, ce qui n'était pas gagné d'avance puisque depuis qu'il tourne lui-même, il n' a "plus beaucoup de goût pour les films des autres. Les cinéastes contemporains n'essaient pas de faire quelque chose de différent. Ils n'utilisent que 5% du potentiel du cinéma." Et la rencotre avec Lars von Trier? "Il a tout de suite voulu savoir si ma bite était plus grosse que la sienne. On a donc sorti nos queues. Et on a fini par se compisser mutuellement. Immédiatement après s'être urinés dessus -il portait un short et moi un pantalon-, on savait qu'il y avait un grande comprehension entre nous." Ce sera tout sur Lars von Trier: manifestement, sur ce sujet, Harmony préfère parler pipi que cinéma.

Mais sur le Dogme lui-même, Korine n'est pas si clair que ça. Par exemple, alors que le Dogme se veut un modèle de transparence, lui revendique la manipulation: "Tout metteur en scène prétendant qu'il ne manipule pas est un menteur. La vérité n'existe pas au cinéma. Le cinéma, c'est 24 mensonges par seconde. Même les metteurs en scène obsédés par la recherche de la vérité ne peuvent pas l'atteindre parce que dès que la caméra est braquée sur le sujet, c'est de la représentation. Admettons à la limite que vous filmiez un aveugle sur la pointe des pieds pour qu'il ignore votre présence. Dans la salle de montage, vous allez bien donner votre point de vue. Il y a toujours manipulation. Tout ce qui a l'air vrai dans mon film est de la manipulation." Comme par hasard, c'est lorsqu'il dit ça qu'Harmony paraît le plus sincère.

Exemple de manipulation: sur le tournage de son film, Harmony a attaché une caméra espion sur la tête des acteurs. "On voulait que JULIEN DONKEY-BOY ressemble a un artefact, qu'il donne l'impression de venir d'une époque inconnue. Ca ne ressemble ni à de la vidéo ni à du cinéma: c'est peut-être de la peinture que c'est le plus proche. On dit que mon cinéma est "déconstruit" ou "postmoderne". Pour moi, les films fonctionnent surtout à un niveau émotionnel. La technique, ce n'est pas si important, j'ai toujours pensé que la substance et le style étaient la même chose".

Comme il n'est pas à un paradoxe près, juste après avoir taillé un short à la "technique", Harmony explique qu'il est le prochain Lumière: "Je suis en train d'inventer une nouvelle caméra avec les ingénieurs optiques de chez Kodak. Grâce à cette caméra, je pourrai enfin faire les films dont j'ai envie, et qui seront définitivement différents. C'est très dur: on a déjà dépensé 3 millions de francs -pas les miens, bien sûr- et ça fait deux ans qu'on est dessus. Mais maintenant, je crois que c'est pour bientôt." En tout cas suffisamment tôt pour le projet JOKES, un décalogue sur lequel il travaille avec Chris Cunningham, clippeur pour Madonna et Aphex Twin, et Gus van Sant. On en verra le premier opus au festival de Venise.

Obsédé par l'idée qu'on le prenne au sérieux comme cinéaste, il clame "je fais des films parce que je ne sait rien faire d'autre." Et une demi-heure après, avec décidemment un sens du paradoxe hors du commun, il se dépeint comme un showman, listant ses multiples activités: danseur de claquettes, joueur de banjo, auteur de livres (A CRACK UP AT THE RACE RIOTS et THE BAD SON), réalisateur du clip Sunday pour Sonic Youth, photographe sur le thème du mal avec des photos de stars pornos ou de Macaulay Culkin (ce qui est un peu la même chose), auteur d'un disque de bricolages sonores, SSAB SONGS, etc. La liste est longue.

 

          avec Ewen Bremner, Chlo‘ Sevigny, Werner Herzog

 

 

Si l'on avance le risque de l'éparpillement, il se raidit et lâche sur un ton dramatique "le cinéma, c'est tout ce que j'ai. Je pense que c'est le seul moyen pour moi de communiquer avec les gens sans leur pisser dessus ou qu'on me pisse dessus." là, il s'énerve, se la joue rebelle: "Ma seule motivation, c'est la colère." Et chloë, elle n'est pas un réconfort? "C'est ma copine. Parfois elle me soutient, parfois, c'est comme si elle essayait de m'étouffer avec un sac en papier avant d'y mettre le feu. Mais je n'ai pas besoin d'elle pour continuer. Elle n'est qu'une extension de moi. Le couple que nous formons est un lien et une limite (du jeu de mots intraduisible en français: "a bound and a boundary"). Disons que dans les bons jours, je l'accepte." Là, on se dit que Chloë ne doit pas se marrer tous les jours. Du coup, on l'oriente sur les raisons qui le pousse à en faire son actrice fétiche: "sûrement parce que je couche avec elle", résume-t-il. Au rayon paradoxe encore, il se dit autiste alors que sa bio officielle mentionne ses amitiés avec Leonardo DiCaprio ou Tobey Maguire. Et de passage à Paris, il s'inquiète de savoir s'il pourra voir ses amis Claire Denis et Leos Carrax. Il est reçu comme une star par une autre amie, agnès b., mais fait mine de s'en foutre: "Je ne connais pas le sentiment de fierté." Et celui de reponsabilité? "Je ne vote pas parce que je suis un anarchiste, au premier sens du terme. Même s'il fallait choisir entre Gandhi et Hitler, je ne me déplacerais pas. Je laisserais les autres se démerder." Le cocktail Harmony Korine: un mélange de provocation facile et d'éclairs de génie. On s'agace quand il explique que donner des interviews l'emmerde, qu'il n'accepte cette concession que pour pouvoir tourner ses films, alors qu'on retouve sur son site internet (www.angelfire.com/ab/harmonykorine) la liste exhaustive des papiers parus sur lui. On s'amuse quand on apprend qu'il a dû interrompre son nouveau projet, FIGHT HARM, où il était filmé à distance par une caméra cachée, en train de s'attaquer à des personnes plus fortes que lui qu'il provoquait afin qu'elles le fappent. L'équipe n'était autorisée à intervenir que lorsqu'il était en péril, mais c'est Korine lui-même qui a jeté l'éponge après plusieurs bastons, ses chevilles ayant sévèrement morflé - ce qui aurait fini par le faire renoncer aux claquettes. On s'émeut quand il âche une dernière phrase: "Je me suis toujours senti différent. Ce que la plupart des gens trouvent affreux, je le trouve magnifique, et vice versa. J'ai su que mon cinéma était bon quand il a commencé à me faire peur."

Olivier Nicklaus (les Inrockuptibles)

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