Tout feu tout "Slam"

Slam avance à contre-courant. En marge d'une nouvelle vague de films de ghetto qui revendique agressivement son "authenticité" (Master P., Geto Boys...) et capitalise sur sa logique de l'enfermement et du no-future, le film de Marc Levin cherche en direct une issue de secours. Avec le concours de ses acteurs-poètes, il tire toutes les ficelles d'un cinéma-vérité pour miner de l'intérieur le système des vérités qui cimentent la culture rap. Le cinéaste blanc de Brooklyn choisit bien son endroit pour le faire: la prison, qui, depuis les années Reagan, gagne spectaculairement du terrain dans la vie de la communauté noire américaine.


 

 
     Slam
 

 

Réalité. Dans le feu de l'action, Marc Levin donne un numéro à son personnage principal, Ray Joshua, qui devient le n276 001 dans la liste des Blacks incarcérés au pénitencier de Washington. Ce chiffre fait écho à un rapport glaçant de 1990 qui notait qu'un quart de la population des jeunes "Afro-Américains" de 20 à 29 ans avait séjourné en prison (630 000 derrière les barreaux contre 436 000 sur les campus!). Dans son récent ouvrage Hip Hop America, Nelson George, chroniqueur vedette de la musique black US d'aujourd'hui, y voit les fondements d'une culture violemment paranoïaque qui a profondément déposé sa marque, au-delà des seuls ghettos américains: "La méfiance à l'encontre des femmes, la loyauté à l'égard de la bande, une froideur de façade, la haine de l'autorité thème majeur du gangsta rap doivent leur présence dans les paroles et leur impact sur le public au grand nombre de Noirs américains incarcérés dans les années 90." C'est sur ce terrain qu'agit Slam. En ouvrant les perspectives et en jetant la clé, en frottant le rap et la poésie, la scène hip-hop et la mouvance jungle (excellente musique signé DJ Spooky), la rumination d'un enfer quotidien et les appels d'air d'une "parole en action". L'argument du film en lui-même tient en une page de script bien tassé. Le rasta Ray joint les deux bouts en dealant de l'herbe dans un quartier de Washington, où il est plus occupé par son rôle d'écrivain public. Un chef de gang ami lui commande un sonnet pour sa belle et l'affaire tourne chiffon. Le soir où Ray vient lui livrer son texte de vive voix, il se retrouve pris dans une banale fusillade et se fait serrer dans la panique. Manque de bol, il a de l'herbe sur lui et le voilà confronté à une logique qui lui laisse le choix entre la prison et la prison. ("Deux ans si tu plaides coupable, dix ans si tu vas en procès", lui explique l'avocat noir commis d'office.)

 

    de Marc Levin (1 h 40)
 

 

Tourné au pénitencier de Washington. Marc Levin, rejeton militant de la contre-culture des années 60, s'est fait connaître comme documentariste avec un reportage primé sur les gangs dans la ville de Bill Clinton, Little Rock, et une incursion en prison pour un portrait des Prisonniers de la guerre des drogues. Dans Slam, il n'abandonne pas cette approche et a obtenu de tourner in situ dans l'immense pénitencier de Washington. Certaines scènes cruciales se sont montées sur le tas sans que les prisonniers soient au parfum. C'est ainsi que Ray, interprété par le poète Saul Williams, se lance dans une saisissante déclamation au centre de la cour principale, et parvient par la seule décharge de sa verve oratoire à gagner le respect des détenus qui voulaient le soumettre à leur loi. Sur les 130 prisonniers présents, dont quelques membres des gangs locaux, une quinzaine seulement sont dans la confidence du film. Cette menace tapie dans les plans et le besoin urgent de la neutraliser rendent la prise de parole de Ray-Saul extrêmement risquée. L'entreprise de maraboutage par le verbe emporte la scène et donne sa dynamique au film. ça passe ou ça casse, Le film, comme ses acteurs et personnages, se doit d'inventer une nouvelle forme de parole au détour de chaque plan pour donner vie à ses convictions, terrasser un ordre mortifère et enrayer la terreur fratricide. C'est, mine de rien, un retour aux bases communautaires du rap, voire du blues: la résistance par la prise de parole. Parce qu'on existe un peu plus lorsqu'on cesse de se taire, et aussi un peu mieux quand cette inspiration qui nous brûle sait enfin parler aux autres.

 

 
    avec Saul Williams, Sonja Sohn, Bonz Malone, etc.
 

 

A l'écoute de la parole. Si Slam est réussi et si cette réussite paraît à ce point atypique, ce n'est pas tant pour les embardées de style qu'expérimente Marc Levin au diapason d'une bande-son aventurière, mais pour une qualité d'attention pas si fréquente, en dehors de la classe des cinéastes du réel (de Claire Simon à Mike Leigh). Il trouve le calme et la modestie nécessaires à son sujet, donne à ses acteurs un cadre pour improviser et s'efface pour capter leurs voix. Le cinéaste distribue la parole comme on le fait des rôles, il ne mégote pas sur les pauses pédagogiques et ménage une progression dramatique par l'enchaînement des rythmes et des registres, par la virtuosité des intervenants du "slamming", scène de poésie orale qui a pris du poil de la bête ces dernières années. Galvanisé par ses interprètes (Saul Williams et la phénoménale Sonja Sohn), Slam, qui aurait pu se résumer à une enfilade de morceaux de bravoure, parvient à l'arraché à nous toucher pour de bon, et jusqu'aux larmes encore, voire, comme à Cannes, à déclencher une salve d'applaudissements au beau milieu de la séance. Car Slam, qui nous colle à son rythme, est un film live !.

DIDIER PéRON et LAURENT RIGOULET ( LIBERATION)

 

Saul Williams, acteur dans "Slam"

Pour son premier rôle au cinéma, Saul Williams, acteur-poète de son état, a d se soumettre à une audition peu commune. Pour la préparation de Slam, il s'est joint à l'équipe technique de Marc Levin, le réalisateur, qui tournait un documentaire sur "les prisonniers de la guerre des drogues" dans l'impressionnant pénitencier du district de Columbia ("Aussi grand que Cannes, dit l'acteur. Et peuplé à 90 % de jeunes Noirs qui me ressemblent..."). Levin, cinéaste militant blanc issu de la contre-culture, n'était pas très sr de son choix, il avait peur que le style sophistiqué de Saul, fer de lance de la scène poétique en vogue dans les clubs new-yorkais, ne colle pas à l'esprit de Slam, "film guérilla" qui part en mission expéditive de "cinéma-vérité" dans l'univers carcéral et les cercles les plus durs de l'Amérique noire à l'abandon. "Il m'a mis à l'épreuve dans des conditions on ne peut plus chaudes, raconte l'acteur. Pour voir si je relevais le défi de la rue". Dans la cour de la prison, un groupe de prisonniers endurcis, membres d'un des gangs du sud de Washington, s'était installé en cercle pour une séance de rap routinière. Levin, caméra au poing, leur a présenté son acteur et l'a guidé vers le centre de la ronde. Le jeune homme de 26 ans ne s'est pas dégonflé et s'est lancé dans une de ses improvisations riches et déroutantes: "Après un moment de flottement, ils se sont échauffés et me lanaient en réponse le nom de leur quartier : "Southside, Southside !" J'étais adopté." Quelques mois plus tard, il était de retour derrière les barreaux pour le tournage express de Slam (neuf jours), auquel participaient certains prisonniers dans une atmosphère plus ou moins détendue. "Quelques moments franchement terrifiants, dit Saul, mais tout s'est toujours réglé à force de palabres." (...) Slam était pour lui l'occasion rvée de faire coïncider son expérience d'acteur dramatique et de poète, et de transmettre "au grand public" ses vues sur la politique et la société américaines. "J'ai pensé que, si "Slam" sortait dans 700 salles, sourit-il, les remparts du système s'effondreraient." Marc Levin, auteur de Gang War: Bangin' in Little Rock, un documentaire multiprimé sur les gangs, souhaitait capter en toute liberté la parole des jeunes acteurs de son film. "Nous avons écrit l'intégralité de nos rôles, dit Saul. Les poèmes mais aussi tous les dialogues. Nous avons répété en "atelier" pendant neuf mois avec l'aide de la vidéo pour entrer dans les personnages, puis nous avons improvisé sur le tournage o nous nous inspirions au fur et à mesure de nos échanges avec les prisonniers." (...)

LAURENT RIGOULET ( LIBERATION)

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