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Lorsqu'en 1927 Jean Painlevé apparaît
pour la première fois derrière la caméra pour tourner
"L'uf d'épinoche ", film qui devait accompagner
une communication à l'Académie des Sciences, se doutait-il
qu'il débutait là un "job" qu'il allait poursuivre
jusqu'à la fin de sa vie? Il laisse derrière lui une filmographie
comportant près de 200 films, pour la majorité des films
dont le sujet est le monde d'animaux marins: crevettes, pieuvres, oursins
et autres crustacés et mollusques. Comment se fait-il que lui,
fils de Paul Painlevé, placé en des observatoires si propices
pour filmer les grands de ce monde, ne l'a-t-il pas fait? Pourquoi s'être
obstiné à fixer son objectif sur des vedettes qui n'en sont
pas selon les critères habituellement admis? Une énigme
pour certains chercheurs et historiens de cinéma. Je n'ai pas de
réponse à donner. Painlevé était-il plus à
l'aise avec ses animaux qu'avec ses pairs ? Ou peut-être la question
n'est-t-elle pas tout simplement bien posée.
Les films de Jean Painlevé s'inscrivent dans un mouvement de révolte,
de rébellion contre l'ordre, ce n'est donc pas par hasard si la
présence animale est si envahissante. De tous les temps, quand
l'homme veut exprimer ses doutes, son espoir, il se sert des animaux.
Jean Painlevé est élevé par sa tante, Marie, veuve
et sur de Paul Painlevé, après que sa mère,
Marguerite Petit de Villeneuve est emportée par la fièvre
puerpérale peu de temps après sa naissance. Ses études
se déroulent de façon peu spectaculaire. Il ne chahute pas
en classe, tout simplement il n'écoute pas. Plus tard, il sèche
les cours pour aller au Jardin d'Acclimatation où il aide le gardien
à s'occuper des animaux. "Au lycée, mes camarades me
détestaient. Ils détestaient les marginaux, comme Vigo,
fils de l'anarchiste Almereyda, Pierre Merle, fils d'Eugène Merle,
Directeur du Merle Blanc. Moi, j'étais le fils d'un Boche, de ce
Painlevé qui s'était battu pour Sarrail, seul et unique
général républicain, et qui avait relevé de
ses fonctions Nivelle pour le remplacer par Pétain ". Il finit
donc ses années de lycée à l'écart de "
ces pauvres malheureux qui étaient comme des commerçants
dans leur négoce ". Parmi ses rares copains, on trouve le
futur critique de cinéma, Georges Altman, l'écrivain et
spécialiste en pierres précieuses Armand Moss (Moschowitz),
que l'on voit en 1927 comme figurant dans Mathusalem. Finalement, il doit
abandonner la préparation à l'Ecole Polytechnique, car il
ne comprend rien aux mathématiques.
Plus tard, quand en 1935, l'Association des anciens élèves
du Lycée Louis Le Grand écrit à Jean Painlevé
en vue de les nommer, lui et son père, membres d'honneur, il accepte
pour son père, mais décline pour lui-même: "J'ai
l'intention de contribuer, avec mes modestes moyens à l'abolition
complète de l'éducation secondaire qui m'a toujours profondément
dégoûtée", écrit-il au Président
de l'Association, "N'ayant jamais fréquenté mes camarades
à l'école, je n'ai nullement envie de les fréquenter
maintenant."
En 1921, Painlevé entame des études de médecine.
Deux ans plus tard, il claque la porte au nez du professeur Delbet après
un désaccord sur le traitement d'un patient hydrocéphale,
traitement estimé cruel par Painlevé. Il se tourne alors
vers la biologie. Et commence à fréquenter la Station Biologique
de Roscoff où il rencontre "Ginette" Hamon, fille d'Augustin
et d'Henriette Hamon, traducteurs de George Bernard Shaw. Ginette sera
sa compagne à vie. Ty an Diaoul, la maison des Hamon à Port
Blanc devient rapidement une seconde maison pour Painlevé. Il y
reçoit ses amis, parmi lesquels Boiffard, rencontré
à la Sorbonne, Pierre Prévert qui passe son temps à
dessiner des cadavres exquis, Eli Lotar qui plus tard assistera Painlevé
à la caméra et Alexander Calder. "Ses inventions étaient
sans limites", dira de lui Painlevé, "il transformait
immédiatement tout: cuillères, couteaux, antennes, horloges".
Les journées sont passées à la mer, Painlevé
et Boiffard prennent des photos, les soirées à Ty an Diaoul,
où on joue au poker "avec des haricots et beaucoup de zèle".
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Vers cette époque Painlevé se lie d'amitié à
Ivan Goll avec qui il collabore à la sortie du premier (et unique)
numéro de la revue Surréalisme. Plus tard, leur
amitié se soude par leur commune aversion au mouvement surréaliste
orthodoxe, rallié autour d'André Breton. Pour Painlevé,
le refus de Breton d'accorder quelque importance à la musique est
une raison suffisante pour se distancer. En tout état de cause,
Painlevé s'incommode vite dès qu'il s'agit de renoncer un
tant soit peu à sa liberté. En 1926, Painlevé jouera
un petit rôle et s'occupera de la réalisation des six séquences
filmées et projetées sur un fond de nuages blancs lors de
la représentation de la pièce de théâtre "Mathusalem"
d'Ivan Goll dans une mise en scène de René Sti. ("
Sti comme stimulant "). En 1926, Painlevé avait fait la une:
"Le fils du Président du Conseil fait du cinéma pour
aider le laboratoire d'anatomie comparée de la Sorbonne".
Il s'agit du film - inachevé - "L'Inconnue des six jours"
de René Sti où Painlevé joue aux côtés
de Michel Simon. Ce n'est qu'après ces intermèdes que Painlevé
se tourne vers la réalisation. Entre 1928 et 1930, il tourne une
dizaine de films, dont plusieurs destinés au grand public : "La
Pieuvre", "L'Oursin", "Le Bernard l'Ermite",
"Crabes et Crevettes", "Caprelles et Pantopodes",
"Hyas et Sténorinques".... Sur l'insistance de Robert
Lyon, directeur de la Salle Pleyel, Painlevé rencontre Maurice
Jaubert et commence à sonoriser ses films tout en conservant les
intertitres. A Paris, le public est celui, restreint, des salles d'avant
garde. Restreint, mais de qualité : quand le cinéma Les
Miracles ouvre ses portes le 23 décembre 1930, la crédibilité
scientifique de Painlevé se transforme en légitimité
artistique. Le public est venu nombreux pour voir "Hallelujah"
de King Vidor, "Disque 957" de Germaine Dulac et "Caprelles
et Pantopodes" de Painlevé. La presse est très généreuse.
Fernand Léger dit que c'est le ballet le plus beau qu'il ait jamais
vu. Marc Chagall loue le film de Painlevé comme une source d'inspiration
en raison de sa "richesse plastique incomparable" et sa rigueur:"du
vrai art sans chichi". Mais le seul film qui bénéficie
d'une distribution digne de ce nom est "L'Hippocampe" dont Bernard
Natan de Pathé-Natan financera la sonorisation (Painlevé
avait fait une version muette avec intertitres). Il sera montré
dans le circuit des salles Pathé Consortium du même groupe,
donc une diffusion inespérée. Painlevé n'est pas
loin de se faire ce prénom dont il a tellement besoin. Cinéaste
de l'apparence, Painlevé, comme d'autres contemporains, ne s'attache
qu'aux caprices des formes et aux jeux de la lumière, et ne s'aventure
pas dans le terrain d'hypothétiques spéculations psychologiques
sur ses effigies. Il y a chez Painlevé une heureuse réciprocité
entre l'animal et l'humain, toute dépourvue de condescendance.
Si le scientifique est là pour nommer, comme Adam dans le jardin
d'Eden - et Painlevé "joue" volontiers au scientifique
(parfois il en rajoute même) - , il ne se cantonne pas dans ce rôle,
il se fait surtout le porte-parole des animaux qu'il enregistre et rend
visible des phénomènes jamais vus à l'il nu
grâce au microcinéma ,à l'accéléré,
au ralenti...
Une de ses grandes déceptions est de ne pouvoir enregistrer les
scènes immédiates, imprévisibles qui, rares et fugaces,
le laissent pantois, comme ce paillon qui "assomme à coup
d'aile une femelle et la piétine un peu pour lui donner un avant-goût
du ménage". Son travail, Painlevé le décrit
avec son habituel sens de la litote : "Le métier comporte
ses joies pour ceux qui aiment la mer, pour ceux qui l'aiment jusqu'à
l'exclusion de toute autre possibilité de joie naturelle. Patauger
jour et nuit par n'importe quel temps même où l'on sait ne
rien trouver, de l'eau au nombril ou aux chevilles, fouiller partout,
algues ou pieuvre, s'hypnotiser sur une mare sinistre où tout vous
guette alors que rien n'y vit - extase de n'importe quel intoxiqué
y compris le chien de chasse kilométrant en tous sens avec un plaisir
infini le champ dont chaque repli cache, au plus, une vieille patate".
Dans ce bestiaire, on est en effet frappé par la consistance de
la curiosité presque jubilatoire avec laquelle Painlevé
aborde ses sujets, dans un registre qui va de l'instinct, à l'agressivité,
en passant par la tendresse... Il y a là une forme d'engagement
de l'humanité à travers l'animalité. Quel étonnant
assemblage de couleurs, de fonctions et de formes chez ces animaux, et
quels curieux comportements ! Si par certains côtés les humains
peuvent s'identifier avec eux - surtout quand ces côtés sont
appuyés par ses images, ses commentaires et la musique qu'il a
choisie -, ce n'est pas toujours le cas, loin de là. On est alors
saisi par un sentiment d'inquiétante étrangeté. Quelque
chose nous dépasse devant la multitude de comportements plus curieux
les uns que les autres qu'il nous donne à voir. C'est sans doute
le jeu anthropomorphique que pratique Painlevé qu'on lui a le plus
reproché. Il s'en explique : "Et combien de légendes
à détruire ! Tout est matière à l'anthropomorphie
la plus saugrenue, tout a été fait pour l'homme et à
l'image de l'homme et ne s'explique qu'en fonction de l'homme sinon"
ça ne sert à rien"... Mais les dispositifs utilisés
par Painlevé ne ressemblent en rien à ceux utilisés
par exemple dans les films d'un Walt Disney qui projète sans détours,
au premier degré, les émotions et comportements humains
sur les animaux qu'il met en scène. Chez Painlevé, l'anthropomorphisme
est mitigé par une forte dose d'ambiguïté et devient
un outil de confrontation, souvent une juxtaposition du grotesque et de
la beauté.
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Les films de Painlevé sont réalisés en dehors de
l'économie normale du cinéma. Painlevé est son propre
producteur, il crée en 1930 les Documents Cinématographiques,
il écrit et enregistre les commentaires, effectue le montage, choisit
la musique (quand il ne la compose pas lui-même comme pour "Oursins":
des bruits organisés en hommage à Edgar Varèse)...
Il écrit des poèmes en prose présentant ses vedettes
pour les plaquettes de programmation de ses films. Il cohabite même
avec les animaux placés dans des aquariums dans les lieux qui lui
servent d'habitation. Il n'a donc pas d'équipe à proprement
parler, mais il y a Ginette, sa fidèle assistante et compagne,
André Raymond - rencontré lors du tournage de "L'Inconnue
des six jours" - Eli Lotar pour quelques films tournés en
1929, Pierre Merle, assistant de Vigo, Pierre Achille Dufour "le
meilleur truqueur de l'époque", et pour Oursins (1954) c'est
Claude Beausoleil qui l'assiste. Quand Léo Sauvage visite la ménagerie
entretenue par Painlevé dans "L'Institut dans la Cave"
en 1935, il déclare qu'il y a "quelque chose de bohême,
quelque chose de frais, de jeune, de vivant, de grouillant et de non-conformiste
qui doit faire la pige de la façon la plus insolente à la
science momifiée de l'Académie".
En effet, Painlevé fait du "cinéma scientifique"
; outre des films spécialisés de recherche pure, il fait
du cinéma scientifique pour le grand public. Un peu l'équivalent
du biologiste allemand, Jakob von Uexküll, qui, en littérature,
pour expliquer la biologie au grand public, avait écrit un recueil
de lettres à une amie fictive. Painlevé, grâce au
cinéma, veut montrer la vie grouillante du monde sous-marin à
un " public non averti. "Pour financer ses réalisations,
Painlevé fait des tournées de conférences, en France
et à l'étranger." Des centaines. Trois par jour quelquefois,
et pas toujours dans le même patelin. Les boîtes de films
étaient moins dures que certains wagons de troisième classe
appartenant à des pays où je me rendais en 36 heures de
claque-fesse. Comme l'Odéon reprenait " L'Arlésienne
" quand la caisse se vidait, je reprenais " L'Etoile du Nord
" pour joindre le pays où les esprits sont aussi cultivés
que les tulipes... ".
Comment définir le "film scientifique" ? André
Bazin disait que les limites de celui-ci étaient homothétiquement
aussi indécises que celles du film "documentaire", et
que l'essentiel n'était pas qu'on les définisse, mais qu'on
les réalise. Painlevé lui-même revendique le terme
peu valorisant et peu porteur de "cinéma scientifique"
pour ses films, entendu comme un sous-genre de la classification générale
de "documentaire", dépourvu des notions de cinéma
expérimental, cinéma pur ou d'avant garde. En août
1954, Henri Langlois invite Painlevé à s'associer à
la manifestation de films d'avant garde qu'il prépare à
Zurich, en préparant une programmation qui comprend "...aussi
bien votre propre uvre, celle de Marey et des réalisateurs
individuels de films scientifiques". Il continue "J'ai supprimé
le mot "cinéma scientifique" du programme, en le remplaçant
par un euphémisme [avant-garde], qui, tout en rendant hommage à
un homme que nous vénérons, permet de traiter du cinéma
scientifique sans le nommer ".
Dans "La Castration du Documentaire", une diatribe contre la
médiocrité, et l'indigence des documentaires programmés
en "première partie" dans les salles commerciales, Painlevé
rappelle la définition du documentaire sur laquelle s'étaient
mis d'accord les membres fondateurs de l'Union Mondiale du Documentaire
en 1947: "Tout film qui par des moyens rationnels ou émotionnels
et à l'aide des prises de vue de phénomènes réels
ou de leur reconstitution sincère et justifiée a pour but
d'accroître consciemment les connaissances humaines ainsi que d'exposer
les problèmes et leurs solutions au point de vue économique,
social et culturel.".
Dans ce même article, il note que tous les " déchets
" présentent les mêmes problèmes : manque de
goût cinématographique, méconnaissance des lois élémentaires
régissant l'exposé pour un public adéquat (un documentaire
est fait quand on a déterminé pour qui et pourquoi), suppression
de toute résonance entre le réalisateur et le sujet.
Painlevé sait bien de quoi il parle : ses programmations
de films (les siens et ceux des autres), commencées au début
des années trente au Musée Pédagogique de la rue
d'Ulm, poursuivies plus tard au Palais de Chaillot et au Palais de la
Découverte, attirent un public nombreux, séduit par le malicieux
mélange des genres qu'on retrouve dans sa propre uvre. Les
films de Painlevé montrent que la bâtardise est un terreau
fertile qui peut inspirer de futurs cinéastes.
Brigitte Berg
© Les documents Cinématographiques
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