LA BÊTE LUMINEUSE
 

 


Un groupe de chasseurs, exerçant dans la vie des professions urbaines, mais liés par une enfance partagée à Maniwaki, se retrouvent pour plusieurs jours dans une des ces cabanes relativement confortables que les Québécois appellent un camp (un "campe") pour chasser l'orignal.
Il y a là Stéphane-Albert, professeur et poète, beau-parleur, tireur à l'arc, mais non chasseur, et Bernard, chef de chasse et cuisiner, qui a roulé un peu partout sa bosse et sa langue acérée. Ils sont liés par une amitié profonde et conflictuelle.
la vie est faite de sorties en forêts, infructueuses le plus souvent, et de scènes d'intérieur, bruyantes et généreusement arrosées. peu à peu, la chasse se transporte de l'extérieur vers l'intérieur. tandis que l'orignal mythique se dérobe au fond du bois, Stéphane-Albert, d'abord mystifié par ses amis impitoyables (très belle scène d'affût à l'arc qui se termine en farce), devient le gibier traqué par Bernard avec l'approbation tacite des autres chasseurs.
Le film culmine en une scène d'affrontement d'une rare violence, dans le clair-obscur d'une salle commune encombrée de reliefs de repas et de cadavres de bouteilles. Le poème dédié par
Stéphane-Albert à Bernard est repoussé dans un langage direct et cru.
L'explication a lieu au moment du départ, dans la lumière plus apaisante du matin, auprès d'un petit lac.
Ainsi raconté, au plus près de ses péripéties, le film ne se distingue pas vraiment d'un film à scénario. La conduite narrative ménage les tensions et les temps faibles, les pauses et les rebondissements. On pourrait presque dire: le suspense, comme si un scénariste avait subtilement mené le jeu.
Or, il n'y a pas de scénario, au moins un scénario écrit. Le processus a même été carrément inversé: le réalisateur du film a transcrit fidèlement les répliques, y apportant notes développées relevant de ce qu'on pourrait appeler à postériori scénographie, mise en scène et dramaturgie. (...)

 

    de Pierre Perrault (Canada, 1982, 127')
 

 

Car ce film a bel et bien été tourné en direct. L'équipe de tournage a accompagné les chasseurs, vécu avec eux le temps de leur séjour, et suivi l'évolution de la situation. Ce qui s'est passé relève d'une vérité des rapports entre les personnages, tels qu'on pouvait les apprécier avant le tournage, ce qui enlève au conflit final, aux yeux du cinéaste, une part de son imprévu. Le montage ici, s'il souligne quelques effets, est bien le prolongement logique du tournage, ramenant toutefois trente-cinq heures de matériel à deux heures de film.
Ajoutons que Perrault, comme on s'en doute, n'est pas parti au hasard. Au début, il s'intéressait à la chasse, ses rituels et son ivresse (mot à prendre au double sens). Chasseur lui-même, cinéaste toujours à l'affût, il se devait un jour d'associer intimement les deux quêtes. Séduit ensuite par le personnage de Stéphane-Albert et sa naïveté généreuse, il découvrit rapidement la charge explosive cachée dans les rapports entre ce professeur au verbe haut et le rusé Bernard. Comme le dit lui-même Boulais, qui a consacré un livre à cette aventure. "... Enfants, nous jouions aux cowboys sur la colline en face de chez moi. Je faisais l'Indien, il faisait le chef de gang; dans La bête lumineuse, il continue à faire le chef de gang, et moi l'Indien." La chasse devenait un détonnateur, de toute façon un révélateur.
Ce film est donc un récit, comme l'est la relation d'un événement... quand le conteur a du talent. Il se vit dans le registre classique du récit, mais il se vit plus encore comme ces témoignages que leur accent authentifie (mais l'accent se falsifie). Fascination du conte et vérité du témoignage: voilà qui explique sans doute que ce film soit pour certains spectateurs littéralement insupportable. Insupportable parce que vrai, et fascinant parce que conduit selon les règles de l'art. Film inclassable en tout cas, objet exceptionnel qui fait voler en éclats l'opposition académique documentaire-fiction.

 

    
 

 

(...)
Ainsi proposé aux spectateurs ignorants de l'avant-texte, ce film se présente comme une sorte de cas-limite du réalisme cinématographique, une expérience du genre de celle qu'Antoine avait imaginée pour le théâtre, avec de vrais morceaux de viande sur l'étal. Peu approprié à notre cinéma de salon. Climat de violence et de tendresse, d'amitié et de sexualité, de masochisme et de cruauté, que le critique québécois Gilles Marsolais a parfaitement défini comme "un cas d'anthropophagie cinématographique". Tout ce qu'on prête au "cinéma de fiction", un mot que Perrault déteste, car pour lui (il pense à Hollywood) la fiction, c'est le mensonge.
Sa chasse à lui, à coup sûr, ce fut celle de la parole, captée, ou plutôt piégée, à la source, quand elle ne fait qu'un seul être poétique avec les corps en qui elle résonne et s'incarne.


Guy Gauthier

 

 

pour imprimer