LE RèGNE DU JOUR
 

 


Sans l'aide de Michel Brault, Pierre Perrault filme, dans ce nouvel épisode des "Aventures ordinaires de la famille Tremblay", le viel Alexis de l'Ile aux Coudres (Pour la suite du monde) visitant la France avec sa femme et son fils Léopold. Bien qu'elle ne soit pas le sujet unique du film, la recherche des traces fournit à l'oeuvre son point de départ: remontant le temps et l'arbre généalogique de ses ancêtres, le viel homme (mort en mai 1967) vient chercher en Bretagne les vestiges attestant le départ des premiers Tremblay pour le Canada.

 

 
    de Pierre Perrault (Canada, 1966, 118')
 

 

Alexis a entrepris ce voyage avec une foi inébranlable. Mais si pour lui la France est sacrée parce que berceau de la famille Tremblay, l'image réaliste de Perrault est moins aveuglée d'amour que les propos du vieillard. Aussi, pour chaque séance, le réalisateur montre-t-il successivement la France puis le Canada tout en superposant aux faits les commentaires - souvent contradictoires - des deux époux. Tout événement (la saignée du cochon aussi bien que les services religieux) se trouve donc envisagé temporellement et spatialement (différence entre l'époque moderne et l'ancien temps d'une part et entre la France et le Canada d'autre part), tandis que la parole d'Alexis ajoute une dimension supplémentaire en permettant la confrontation du mythe (ce qu'il pense de la France) et de la réalité.
Grâce à un montage par idées refusant la plate chronologie du reportage, Perrault compose son film en tableaux mouvants, l'image étant plus souvent tributaire du son que l'inverse. D'ailleurs, bien qu'il soit poète, l'auteur filme sans aucune recherche esthétique consciente mais la poésie jaillit souvent spontanément de manière beaucoup plus pure que s'il y avait travail acharné. Le langage est pour Alexis constante source d'étonnement: on ne parle pas en France comme au Canada... il est vrai que, comme le lui fait remarquer son vieil ami au retour, il y a aussi de grandes différences entre Montréal et l'île aux Coudres...et entre chacun des habitants de cette île!

 

 
    
 

 

L'acharnement avec lequel Alexis poursuit l'acquisition puis le transport et l'installation dans sa cuisine d'une énorme pendule à balancier traduit assez bien l'esprit volontaire du vieux Canadien, enjoué, plein de sagesse... et toujours catégorique dans ses jugements! sa forte personnalité écrasait, dans Pour la suite du monde, celle des autres habitants de l'île. Dans Le règne du jour au contraire, Perrault s'attarde plus longuement sur son épouse aux jugements plus nuancés et à l'esprit plus ouvert aux réalités de son temps. Un peu comme la vieille dame indigne de Brecht, Marie Tremblay décide après 76 ans de douceur et d'effacement, de profiter de l'occasion offerte par Perrault pour s'exprimer de manière personnelle, rejetant devant la caméra comme elle ne l'avait sans doute jamais fait dans la vie la tutelle de son autoritaire - et affectueux - mari: il s'agit alors bien de "cinéma-vérité", la vérité des âmes et des coeurs.


René Prédal/Jeune cinéma, janvier 69

 
 

 

pour imprimer