POUR LA SUITE DU MONDE
 

 


Comme chez Leacock, l’enregistrement du son et de la parole sera pour Pierre Perrault l’instrument décisif dans l’établissement d’une stratégie filmique. On rejoint là cette caméra incitative que prônent Jean Rouch et Luc de Heusch, élément dans la constitution d’une situation anthropologique, établissement et poursuite d’une conversation où l’observateur éclaire ses objectifs en se mettant en position attentive d’écoute. L’incitation est une nécessité pour engager une conversation qui ne soit ni unexposé, ni une confession mais qui permette de passer la parole aux actes et d’agir avec la parole

 

    de Pierre Perrault (Canada, 1963, 105')
 

 

Le projet de Pour la suite du monde, réalisé avec Michel Brault, se situe dans cette perspective de provocation relative. Il propose aux paysans d’une île du fleuve Saint Laurent, de reconstituer la pêche au marsouin, abondonnée depuis presque quarante ans. Le choix de cette pêche a été guidé par la connaissance qu’avait Perrault de cette Île-aux-Coudres, lui permettant d’y reconnaître un lieu d’investissement identitaire et affectif important. Les îliens se donnèrent passionnément à cette reconstitution, occasion pour eux de s’exprimer, réalisant ce " cinéma vécu " préconisé par Perrault et Brault. Raconter la pêche est une façon pour les îliens de parler d’eux-mêmes naturellement, de rendre compte de leur conception du monde, de leurs croyances, de leurs représentations, au fil des saisons et des phases de la pêche. Le synchrétisme religieux impossible à reconnaître délibérément dans une
communauté blanche chrétienne, apparaît naturellement au détour des gestes se combinant aux paroles, il ne s’explique pas, ne se justifie pas, s’exprime directement ; les relations entre les générations transparaissent au travers d’interrogations furtives, mises en doute discrètes d’un savoir et donc, éventuellement, d’une autorité…

 

 
    
 

 

Perrault s’explique ainsi : " Petit à petit le magnétophone m’a enseigné ses usages (…) La parole soudain se condense. Elle prend une valeur nouvelle du fait d’être fixée, de pouvoir être isolée, répétée… Un dialogue vécu doit être tiré de la substance même des personnages et il n’est possible que dans la mesure où ils sont susceptibles de se dresser les uns contre les autres ou contre un tiers (…) Les gens de cette Île-aux-Coudres vivent. Leur parole n’est pas spéculative (…) elle est acte. Et même leur pensée : ils ne se réfléchissent pas eux-mêmes, ils ne se psychanalysent pas. Ils ne se posent pas de questions. Leur vie est une oeuvre. " (Entretien avec G. Gauthier, Image et son, 1965). Perrault est certainement emporté dans cette déclaration par le désir de s’opposer à des cinéastes comme Rouch auquel il reproche de donner trop de part à l’expression spéculative et de faire ce qu’il appelle un " cinéma-miroir ". C’est pourquoi, il va jusqu’à dénier toute réflexion sur eux-mêmes à ses propres héros dont on voit bien au contraire qu’ils pensent leur existence et le monde, et cela, en l’occurrence, très largement provoqués par la réalisation du film.


(Marc Henri Piault, Anthropologie et cinéma, Nathan, 2000)

 

 

pour imprimer