PAU ET SON FRèRE

Marc Recha
(Espagne-France, 2001, 110 min)

avec David Selvas, Nathalie Boutefeu, Marieta Orosco, David Recha

 

 
 


 
Que reste-t-il de nos amours ?
 
Un homme, jeune, meurt loin des siens. Accident de voiture, dit-on. Son frère Pau est appelé à la morgue pour reconnaître son corps. Rituel avorté de funérailles hâtives. Un ouvrier arrache les ferrures d'un cercueil, le pousse sur ses rails vers l'incinérateur, gueule ouverte de flammes. Les cendres sont recueillies dans une boîte. C'est fini, tout accompli à gestes précis, cliniques, sous l'oil froid de la caméra. On est dans un film, comment dire, tout à fait naturaliste. Et puis il y a le métro - ou un bus, un transport en commun en tout cas - qui ramène Pau chez lui. Visages fermés d'une fin de journée, absence des corps, c'est la même caméra indifférente qui se pose sur ce petit échantillonnage d'humains, un jour comme les autres à Barcelone, lorsque, entre deux passagers, apparaît assis, nu, le frère mort, Alex, de qui l'on a vu peu avant la tempe éclatée, sur le drap blanc d'un tiroir de la morgue.
Alors commence le film, recherche non des causes d'une mort inattendue, mais de ce qui peut rester d'un homme qui fut vivant, hors la poignée de cendres grises de laquelle un lourd électro-aimant aura extrait tout débris métallique, toute matière étrangère à ce qui, chair, sang, os, peau, trembla un jour sous les frissons de l'amour. Poignée de cendres qu'une boîte-cadeau de whisky suffira à transporter au loin et dont on n'est même pas sûr qu'elles iront nourrir la terre où elles seront répandues au pied d'un jeune chêne, une main négligente ayant remplacé ces cendres par celles d'un foyer éteint. Dérision. Cela, cette substitution comme cet ensevelissement se passent en effet dans les Pyrénées où Pau et sa mère sont partis en quête des traces d'Alex qui vécut là la dernière année de sa vie sur un chantier routier, après avoir été marin pêcheur. Ils y rencontreront une jeune femme qu'il aima, les hommes qui furent ses compagnons de travail.
Et c'est dès lors des vivants qu'il sera question dans ces montagnes, vallées brumeuses, sommets déchiquetés, chapelle aux pierres rousses, poignante beauté de l'indifférence, où rien ne garde trace de ce garçon qui un jour se roula nu dans la neige. Rien, sinon une bande vidéo d'amateur retrouvée par Pau dans la maison qu'habita son frère, tentative tremblotée pour dire qu'un jour, en ces lieux mêmes, un garçon et une fille jouèrent au " Loup, y es-tu ? " de leur enfance avant de faire l'amour. Que reste-t-il de nos amours, et que sait-on de ceux qui nous furent le plus proche, quand l'une, une amante jette dans un torrent clair, la poudre blanche des voyages qu'on ne fera plus à deux, quand l'autre, une mère, ne veut pas entendre ce qu'elle devrait savoir de la mort de son fils ?
Ainsi avance le film, au pas même de ces vivants en recherche, trois hommes, trois femmes, dans le huis clos de montagnes écrasantes de majesté, sous le très lointain regard de celui qui n'est plus là, car il reparaîtra, ce mort qui prit un jour au tout début du film, sa place dans les transports en commun. Et ces brèves apparitions - mais le spectateur sera-t-il sûr, à chaque fois, de l'avoir vu, ce fantôme, et c'est la force du film de jouer sur cette équivoque ? - donnent au film son sens. Sans qu'il soit besoin d'autre discours : si ces traces d'un vivant sont à ce point fugaces, que restera-t-il de ceux-la mêmes qu'on voit vivre sous nos yeux, qu'on voit s'aimer, ou croire s'aimer, qu'on entend rire quand vient de s'écraser une larme ? C'est à ces imperceptibles frémissements de vie nés des rencontres de chaque jour, inattendues ou recherchées que s'attache le film. Ainsi de Pau avec les deux jeunes femmes rencontrées dans sa quête d'Alex mort, l'une avec qui pour peu de temps il vit, l'autre qui aima son frère. Ils fument, ils boivent, ils se regardent et, par jeu, tondeuse en main, se coupent mutuellement les cheveux, admirent le travail. Tout cela est filmé de très près, la caméra en tiers dans cette intimité un peu moite de désir. Et puis un rire s'éteint, et puis une nuit passe. Au matin une jeune femme est partie, l'autre s'en va. Pau est seul. Seul comme cette ombre à la crête d'une montagne, qui se retourne après un dernier regard à la vallée des hommes : son frère. C'est la dernière image du film.
Elle n'aurait pas cette force qui est la sienne, amère, si le film de bout en bout n'avait été fait de ces menues scènes entre vivants, comme jouées pour et avec la caméra par des hommes et des femmes gourmands de vie. Que reste-t-il de leurs amours ?
 
Pau et son frère, film franco-catalan de Marc Recha, sélection officielle Cannes 2001.
 

 

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