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Que reste-t-il de nos amours ?
Un homme, jeune, meurt loin des siens. Accident de voiture, dit-on. Son
frère Pau est appelé à la morgue pour reconnaître
son corps. Rituel avorté de funérailles hâtives. Un
ouvrier arrache les ferrures d'un cercueil, le pousse sur ses rails vers
l'incinérateur, gueule ouverte de flammes. Les cendres sont recueillies
dans une boîte. C'est fini, tout accompli à gestes précis,
cliniques, sous l'oil froid de la caméra. On est dans un film,
comment dire, tout à fait naturaliste. Et puis il y a le métro
- ou un bus, un transport en commun en tout cas - qui ramène Pau
chez lui. Visages fermés d'une fin de journée, absence des
corps, c'est la même caméra indifférente qui se pose
sur ce petit échantillonnage d'humains, un jour comme les autres
à Barcelone, lorsque, entre deux passagers, apparaît assis,
nu, le frère mort, Alex, de qui l'on a vu peu avant la tempe éclatée,
sur le drap blanc d'un tiroir de la morgue.
Alors commence le film, recherche non des causes d'une mort inattendue,
mais de ce qui peut rester d'un homme qui fut vivant, hors la poignée
de cendres grises de laquelle un lourd électro-aimant aura extrait
tout débris métallique, toute matière étrangère
à ce qui, chair, sang, os, peau, trembla un jour sous les frissons
de l'amour. Poignée de cendres qu'une boîte-cadeau de whisky
suffira à transporter au loin et dont on n'est même pas sûr
qu'elles iront nourrir la terre où elles seront répandues
au pied d'un jeune chêne, une main négligente ayant remplacé
ces cendres par celles d'un foyer éteint. Dérision. Cela,
cette substitution comme cet ensevelissement se passent en effet dans
les Pyrénées où Pau et sa mère sont partis
en quête des traces d'Alex qui vécut là la dernière
année de sa vie sur un chantier routier, après avoir été
marin pêcheur. Ils y rencontreront une jeune femme qu'il aima, les
hommes qui furent ses compagnons de travail.
Et c'est dès lors des vivants qu'il sera question dans ces montagnes,
vallées brumeuses, sommets déchiquetés, chapelle
aux pierres rousses, poignante beauté de l'indifférence,
où rien ne garde trace de ce garçon qui un jour se roula
nu dans la neige. Rien, sinon une bande vidéo d'amateur retrouvée
par Pau dans la maison qu'habita son frère, tentative tremblotée
pour dire qu'un jour, en ces lieux mêmes, un garçon et une
fille jouèrent au " Loup, y es-tu ? " de leur enfance
avant de faire l'amour. Que reste-t-il de nos amours, et que sait-on de
ceux qui nous furent le plus proche, quand l'une, une amante jette dans
un torrent clair, la poudre blanche des voyages qu'on ne fera plus à
deux, quand l'autre, une mère, ne veut pas entendre ce qu'elle
devrait savoir de la mort de son fils ?
Ainsi avance le film, au pas même de ces vivants en recherche, trois
hommes, trois femmes, dans le huis clos de montagnes écrasantes
de majesté, sous le très lointain regard de celui qui n'est
plus là, car il reparaîtra, ce mort qui prit un jour au tout
début du film, sa place dans les transports en commun. Et ces brèves
apparitions - mais le spectateur sera-t-il sûr, à chaque
fois, de l'avoir vu, ce fantôme, et c'est la force du film de jouer
sur cette équivoque ? - donnent au film son sens. Sans qu'il soit
besoin d'autre discours : si ces traces d'un vivant sont à ce point
fugaces, que restera-t-il de ceux-la mêmes qu'on voit vivre sous
nos yeux, qu'on voit s'aimer, ou croire s'aimer, qu'on entend rire quand
vient de s'écraser une larme ? C'est à ces imperceptibles
frémissements de vie nés des rencontres de chaque jour,
inattendues ou recherchées que s'attache le film. Ainsi de Pau
avec les deux jeunes femmes rencontrées dans sa quête d'Alex
mort, l'une avec qui pour peu de temps il vit, l'autre qui aima son frère.
Ils fument, ils boivent, ils se regardent et, par jeu, tondeuse en main,
se coupent mutuellement les cheveux, admirent le travail. Tout cela est
filmé de très près, la caméra en tiers dans
cette intimité un peu moite de désir. Et puis un rire s'éteint,
et puis une nuit passe. Au matin une jeune femme est partie, l'autre s'en
va. Pau est seul. Seul comme cette ombre à la crête d'une
montagne, qui se retourne après un dernier regard à la vallée
des hommes : son frère. C'est la dernière image du film.
Elle n'aurait pas cette force qui est la sienne, amère, si le film
de bout en bout n'avait été fait de ces menues scènes
entre vivants, comme jouées pour et avec la caméra par des
hommes et des femmes gourmands de vie. Que reste-t-il de leurs amours
?
Pau et son frère, film franco-catalan de Marc Recha, sélection
officielle Cannes 2001.

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