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Après Le
ciel monte et Larbre aux cerises, tous deux
découverts à Locarno, vous arrivez à Cannes, mais
le grand public ne vous connaît pas encore. Comment pourriez-vous
vous présenter ?
Je suis un autodidacte récalcitrant, un franc-tireur du cinéma,
qui navigue avec la bannière de pirate plantée sur le pont.
Comment travaillez-vous ?
Jaime réinventer le film au tournage, mettre en valeur la
notion de cohabitation entre les acteurs et léquipe technique.
Sil ny a pas de complicité et de générosité
entre nous, le film nexiste pas. De notre rapport naissent des petites
choses invisibles, une naturalité qui entre directement dans les
images et les sons. Ainsi, ce film nous a changé ; il nous
a permis de grandir en tant quêtre humain.
Pourquoi le choix dun tournage en caméra
portée ?
Ce nest pas une intention esthétique. Je tourne en caméra
portée pour être plus proche des personnages, pour explorer
le paysage du visage humain. Jen appelle modestement à des
cinéastes comme Rossellini, Eustache, Cassavetes, Erice ou même
Welles pour qui le cinéma est une chose fragile qui sinvente
par défaut. Pour moi, le cinéma cest tout simplement
un regard simple sur les choses, la vie et lexpérience humaine.
Faire un film, cest laisser la vie entrer en nous.
Comment vous avez travaillé ?
Nous étions une toute petite équipe. Dabord nous avons
fait des essais, pendant trois semaines, sur les lieux mêmes du
tournage. Je regardais les acteurs à travers un chercheur dangle
[1] pour définir peu à peu une sorte de logique de chaque
plan, de chaque mouvement, de chaque geste. Car le tournage était
difficile, la plupart du temps en longs plans séquence, qui duraient
parfois 4 ou 5 minutes. Par exemple, le rendez-vous de travail était
fixé à 8h du matin, on se répétait toute la
journée la scène avec les acteurs, la caméra, le
son, on marquait les mouvements qu était souvent très complexes,
et on ne tournait quà partir de 16h, juste une heure ou deux,
répétant dix, onze fois la même séquence. Cétait
très difficile ; mais cest aussi la plus belle expérience
de cinéma que jai vécue. Même si, à force,
toute la scène était très précisément
connue, répétée, il y avait toujours un moment où
quelquun disait quelque chose dimprévu, où un
acteur se mettait à improviser un peu plus. Je voyais les images
à travers un petit moniteur qui me permettait sans arrêt
de modifier les choses, dévoluer en permanence. On a tout
tourné comme ça.
Je me rappelle par exemple quon était un jour sur un petit
chemin de montagne, en train de filmer, et on a vu passer un troupeau
de 300 moutons
On les a tout de suite filmés, intégrés
dans laction. Grâce à cette manière de travailler,
aux semaines de répétitions, les acteurs aussi tenaient
un pouvoir de réaction très rapide, en fonction de la réalité
du moment.
Cétait à la fois très complexe et très
gratifiant. Avec trois semaines de répétition, une semaine
dessais avec la caméra, puis dix semaines de tournage
On est restés des mois là-haut dans ce petit village perdu.
Presque tout largent de la production a été investi
à vivre là-bas, pour créer cette sorte de famille
de cinéma, cette cohabitation qui a créé une catharsis
qui nous a permis dinventer des choses. Je suis très admiratif
de toute léquipe qui a accepté cela. Comme une troupe
de cirque
Chaque chambre du petit hôtel où nous étions
a vite pris une couleur spécifique à chaque membre de léquipe ;
les portes restaient toujours ouvertes comme si lhôtel était
notre maison et nous une grande famille
Cest une expérience
inoubliable.
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Le
cadre ne laisse pas beaucoup de respiration autour des personnages, il
est toujours très serré, ce qui est plutôt surprenant.
Oui, jaime beaucoup ça. Je disais toujours au chef opérateur
de couper, comme ça. Je naime pas lair autour des personnages,
comme un tableau avec des figures dedans. Je préfère créer
une invisibilité du cadre, en étant toujours dans les gens,
comme sil ny avait plus de frontières du cadre.
Ce qui donne aussi le sentiment que la caméra
est là par hasard, avec des personnages parfaitement
installés devant elle
Je voulais que ce soient les personnages qui définissent la place
de la caméra, et pas le contraire. Nous nous adaptons à
eux, comme lont beaucoup expérimenté les frères
Dardenne dans Rosetta.
Le son en général prend aussi une
grande importance
Cest un élément à la fois un élément
narratif essentiel qui fait avance pour moi en parallèle avec le
cadre, les gestes, les acteurs. Une idée de cinéma
global qui est très importante pour moi. Le son peut se substituer
facilement à des images. Ici plus particulièrement, je ne
voulais pas dun son particulier, ni un son qui explicite ce que
lon voit, mais plutôt un élément de jeu, comme
un disque qui intervient dans le film parfois plus fort, parfois moins,
créant un espace de réflexion à lintérieur
du film.
Tout le son quon entend dans le film est réel, dans la mesure
où tout a été enregistré sur place, à
part quelques coups de tonnerre. Albert Manera Lingénieur
du son partait parfois avec sa voiture dans la montagne et allait à
la chasse de sons, bruissements de feuilles, dambiances, pour après
les intégrer.
La route en construction, qui prend une importance
essentielle dans le film, nétait pas dans le scénario
original.
Dans les années 30, les Pyrénées étaient très
isolées. Il ny avait pas de routes qui permettaient dy
accéder vraiment, à lexception dune piste forestière
large de 3 mètres qui montait à 2000 mètres daltitude
et menait dun village à lautre. Il a fallu attendre
70 ans pour que lon se décide enfin à agrandir cette
piste
juste au moment où on allait commencer à
tourner ! Pour élargir cette piste à 6 mètres,
il fallait presque faire sauter la moitié de la montagne à
lexplosif, une destruction énorme.
Cette route incarne lidée dun paysage humanisé
où lon voit la main de lhomme partout, incarnant le
passage du temps, lévolution, les traces de la mémoire.
Dun côté cétait très intéressant
de montrer la force de la nature et la façon que les hommes et
les machines ont de la combattre, et de lautre la peine de voir
tout ce qui est détruit, puisque là où nous tournions
nous étions dans un parc naturel, encore très sauvage, plein
danimaux y compris des ours !
Ce qui me plaisait cétait ce contraste énorme entre
une nature immaculée, son silence, et soudain le bruit des machines,
des explosions. Je crois que ces travaux ont joué énormément
en faveur du film
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Quand avez-vous décidé
de rendre visible le personnage dAlex, le mort ?
Ce fut dans la cinquième ou sixième version du scénario.
Il me manquait quelque chose. Le paysage incarne Alex, sa mémoire,
son souvenir. Chaque personnage tient aussi un peu de Alex. Alex
est partout et nulle part. Mais il me manquait quelque chose, comme une
dimension humaine du personnage, et à partir de là jai
pensé à quel autre cinéaste avait fait cela. Je me
suis souvenu de Fanny et Alexandre de Bergman, après
la mort du père ; ou encore de la figure de la mort dans les
films mexicains de Buñuel, plus fraîche, bien moins tragique
quen Europe. Et je me suis dit quil fallait le mettre dedans.
En le faisant, je me suis ensuite rendu compte quil y avait quelque
chose que je navais pas prévu : sa mort représente
un peu la vie, il est matière et énergie ; il disparaît
en cendres mais il resurgit dans les champs, les arbres, le vent. Je me
suis rendu compte quAlex le mort, ainsi, devenait une métaphore
de la vie et de la communication. En le voyant, on pouvait percevoir ce
quil avait vécu, ce quil avait été. Tout
comme je suis convaincu que, en arrivant dans ce lieu, tous les personnages
deviennent un peu le reflet dAlex. Comme sil revoyait son
passé représenté par dautres personnes. A partir
de la décision dintégrer Alex dans le film, je me
suis mis à découvrir de nouveaux éléments.
Je crois que le contenu du film, toute sa dimension théorique sest
elle aussi construite au fur et à mesure du tournage. Car je ne
voulais pas trop théoriser avant. Cétait un film fait
avec le cur, très direct. Je ne me suis rendu compte de tout
cela quaprès.
Il y a aussi une part dautobiographie dans
le film.
Cest relatif. Depuis le film, jai déménagé,
quitté Barcelone pour aller vivre dans les montagnes. Cest
clair quil y a beaucoup de chose de mon frère (un faux-jumeau)
dans le film, et de moi, et de mes amis (le film leur est dailleurs
dédié). Mais cela reste une fiction ; une fiction autobiographique
qui contient forcément des choses qui me sont proches. Jai
essayé de partir de cette réalité pour en sortir,
pour me laisser contaminer par une autre réalité qui était
celle de lécriture, du tournage, des événements
qui ont surgi sur le tournage.
Cette ouverture à la vie qui est lélément
le plus fort du film, et se perçoit peu à peu, était
déjà dans le scénario de départ ?
Lintention, oui, était déjà présente.
Mais je ne savais pas ce qui allait se passer. Pour moi un scénario
est une PAUTA / base de travail où je construis une ébauche.
Qui doit ensuite laisser assez de liberté à tout pour laisser
entrer la vie entrer
Ça aurait pu ne pas marcher ! Après
deux semaines de tournage, on aurait pu commencer à se quereller,
les gens sen seraient allés, et le film nexisterait
tout simplement pas. Cétait un sacré risque à
prendre
Et je crois que même le producteur nen
était pas conscient. Ou alors sil létait, il
ne men a rien dit tellement il était terrorisé à
lidée que le film aurait pu ainsi sécrouler.
Jaime cette dimension dun cinéma intangible, cette
part dapprentissage qui résiste, même sur le tournage.
Je suis conscient des imperfections du film, quil y a des moments
où il est au bord de labîme, prêt à tomber,
puis se rattrape, renaît. Jaime ce que disait Buñuel
que chacun invente par défaut, cest cela qui me motive dans
le cinéma aujourdhui.
Propos recueillis par Frédéric Maire, Cannes 2001
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