COÛTE QUE COÛTE
de Claire Simon
(France, 1995, 90’)

 
 


Ce film vous concerne ...
si vous êtes un employé ronchon et un peu insolent, si vous adorez votre travail, si vous avez des doutes sur les fins de mois, si vous êtes un patron au bord de la crise de nerfs... ou de la faillite, si  vous ne comprenez toujours pas le rapport entre votre travail et l’argent que vous gagnez, si vous avez l’espoir chevillé au corps...
Il parle de vous, et ô miracle, il est drôle, émouvant et plein de suspense.
C’est l’histoire d’une petite boîte de cuisine industrielle, des six derniers mois de cette PME, Navigation Systèmes, qui va couler irrémédiablement sous nos yeux malgré les efforts désespérés de Jihad, le patron tunisien, pour renflouer l’embarcation et le dévouement de sa secrétaire, Gisèle, et de ses cuisiniers Fahti, Toufik, Madanni. L’histoire d’un naufrage. Je ne savais pas que la boîte fermerait. Pendant le tournage, je croyais moi-même qu’elle marcherait. C’était mon pari et c’était le leur. On ne savait pas du tout ce qui allait arriver. dit Claire Simon.
C’est un documentaire, mais avec le suspense, la dynamique d’une fiction.
(...) Coûte que coûte est également une comédie. Elle aurait même pu s’intituler La comédie du travail, si le titre n’était déjà pris... Gag récurrent: les jongleries laborieuses de Jihad avec les salaires au moment de payer ses employés, alors que la société s’effondre - non pas fautes de commandes, mais à cause d’une gestion brouillonne. Logiquement, Coûte que coûte devrait être une tragédie, puisque le film raconte finalement l’agonie d’une société commerciale, mais c’est compter sans la mystique d’entreprise, dont le film fournit une assez bonne  description:
L’idée, c’est de considérer l’entreprise comme un sujet de film aussi passionnant que la conquête d’un pâturage dans un western. Le cinéma de fiction est réussi lorsqu’on voit des héros, qui sont aussi des gens avec des sentiments, face à de grands sujets. Et aujourd’hui, avec le documentaire, on veut raconter ça en vrai. Ici, j’avais envie de confronter des héros àl’économie. Avec ce microcosme représentatif de trois Tunisiens, deux Marocains, trois Françaises, d’une certaine façon, on a l’idée de montrer l’économie mondiale. Monter une entreprise, c’est un peu mettre en pratique le principe maoïste, “ Comptons sur nos propres forces”, dans le monde capitaliste d’aujourd’hui. Dans une entreprise, il y a une adhésion idéologique qui est beaucoup plus forte que dans un parti politique. La langue du film, c’est l’entreprise. Donc tout doit être raconté  dans cette langue-là, y compris la famille, l’amour...
De plus, Claire Simon entretient un suspens permanent en montrant tous les moments où la situation de la société connaît un petit sursaut, où elle obtient de nouvelles commandes, un nouveau sursis. Malgré les heurts, les dissensions internes, les protagonistes ne tiennent pas la débâcle pour  acquise. Jihad sue sang et eau pour accrocher de nouveaux marchés. Les cuisiniers luttent avec une solide opiniâtreté tout en ironisant constamment sur leur situation. Tout le monde se cramponne au travail, redouble de combativité. "Je me disais que c'était quelque chose qui racontait l'amour du travail. Ça parait con mais c'est comme ça. Pourquoi est-ce qu'on aime tant travailler, même quand c'est très dur?"
Le film s'en tient avec une grande rigueur à son programme de départ: montrer strictement la vie à l'intérieur de l'entreprise et les rapports entre ceux qui constituent ce microcosme, en ne s'autorisant que de sporadiques incursions dans le monde extérieur. "Ce qui m'intéresse ici, c'est la conception du monde. Parce qu'un film c'est toujours Si le monde était ça... C'est la genèse du monde mais métaphoriquement. C'est pour ça que je ne suis pas sortie de l'entreprise." (...)
Le film n'adopte pas la distance frontale, froide et objective d'un Depardon ou d'un Wiseman. De temps en temps, la cinéaste, derrière sa caméra, se manifeste (hors champ) en posant des questions aux protagonistes. Mais nous ne sommes ni dans un reportage ni dans un documentaire pédagogique avec commentaire lénifiant. Bien qu'articulé par un montage assez traditionnel, le film se contente de mettre en forme le réel brut, sans distance.
(...) Claire Simon nous offre une métamorphose sobre et sans misérabilisme sur les troubles profonds que traverse le monde du travail. Le désespoir gai de Coûte que coûte relativise le marasme ambiant, cette spirale dépressive que tout le monde se complaît à entretenir. L'évidence de film, libre et précis à la fois, lumineux et trivial, sans fioriture, sans effet, doc sans pose, en fait une précieuse leçon de cinéma.


Vincent Ostria dans les Inrockuptibles

retour