| |
Ce film vous concerne ...
si vous êtes un employé ronchon et un peu insolent, si vous
adorez votre travail, si vous avez des doutes sur les fins de mois, si
vous êtes un patron au bord de la crise de nerfs... ou de la faillite,
si vous ne comprenez toujours pas le rapport entre votre travail
et largent que vous gagnez, si vous avez lespoir chevillé
au corps...
Il parle de vous, et ô miracle, il est drôle, émouvant
et plein de suspense.
Cest lhistoire dune petite boîte de cuisine industrielle,
des six derniers mois de cette PME, Navigation Systèmes, qui va
couler irrémédiablement sous nos yeux malgré les
efforts désespérés de Jihad, le patron tunisien,
pour renflouer lembarcation et le dévouement de sa secrétaire,
Gisèle, et de ses cuisiniers Fahti, Toufik, Madanni. Lhistoire
dun naufrage. Je ne savais pas que la boîte fermerait. Pendant
le tournage, je croyais moi-même quelle marcherait. Cétait
mon pari et cétait le leur. On ne savait pas du tout ce qui
allait arriver. dit Claire Simon.
Cest un documentaire, mais avec le suspense, la dynamique dune
fiction.
(...) Coûte que coûte est également une comédie.
Elle aurait même pu sintituler La comédie du travail,
si le titre nétait déjà pris... Gag récurrent:
les jongleries laborieuses de Jihad avec les salaires au moment de payer
ses employés, alors que la société seffondre
- non pas fautes de commandes, mais à cause dune gestion
brouillonne. Logiquement, Coûte que coûte devrait être
une tragédie, puisque le film raconte finalement lagonie
dune société commerciale, mais cest compter
sans la mystique dentreprise, dont le film fournit une assez bonne
description:
Lidée, cest de considérer lentreprise
comme un sujet de film aussi passionnant que la conquête dun
pâturage dans un western. Le cinéma de fiction est réussi
lorsquon voit des héros, qui sont aussi des gens avec des
sentiments, face à de grands sujets. Et aujourdhui, avec
le documentaire, on veut raconter ça en vrai. Ici, javais
envie de confronter des héros àléconomie. Avec
ce microcosme représentatif de trois Tunisiens, deux Marocains,
trois Françaises, dune certaine façon, on a lidée
de montrer léconomie mondiale. Monter une entreprise, cest
un peu mettre en pratique le principe maoïste, Comptons sur
nos propres forces, dans le monde capitaliste daujourdhui.
Dans une entreprise, il y a une adhésion idéologique qui
est beaucoup plus forte que dans un parti politique. La langue du film,
cest lentreprise. Donc tout doit être raconté
dans cette langue-là, y compris la famille, lamour...
De plus, Claire Simon entretient un suspens permanent en montrant tous
les moments où la situation de la société connaît
un petit sursaut, où elle obtient de nouvelles commandes, un nouveau
sursis. Malgré les heurts, les dissensions internes, les protagonistes
ne tiennent pas la débâcle pour acquise. Jihad sue
sang et eau pour accrocher de nouveaux marchés. Les cuisiniers
luttent avec une solide opiniâtreté tout en ironisant constamment
sur leur situation. Tout le monde se cramponne au travail, redouble de
combativité. "Je me disais que c'était quelque chose
qui racontait l'amour du travail. Ça parait con mais c'est comme
ça. Pourquoi est-ce qu'on aime tant travailler, même quand
c'est très dur?"
Le film s'en tient avec une grande rigueur à son programme de départ:
montrer strictement la vie à l'intérieur de l'entreprise
et les rapports entre ceux qui constituent ce microcosme, en ne s'autorisant
que de sporadiques incursions dans le monde extérieur. "Ce
qui m'intéresse ici, c'est la conception du monde. Parce qu'un
film c'est toujours Si le monde était ça... C'est la genèse
du monde mais métaphoriquement. C'est pour ça que je ne
suis pas sortie de l'entreprise." (...)
Le film n'adopte pas la distance frontale, froide et objective d'un Depardon
ou d'un Wiseman. De temps en temps, la cinéaste, derrière
sa caméra, se manifeste (hors champ) en posant des questions aux
protagonistes. Mais nous ne sommes ni dans un reportage ni dans un documentaire
pédagogique avec commentaire lénifiant. Bien qu'articulé
par un montage assez traditionnel, le film se contente de mettre en forme
le réel brut, sans distance.
(...) Claire Simon nous offre une métamorphose sobre et sans misérabilisme
sur les troubles profonds que traverse le monde du travail. Le désespoir
gai de Coûte que coûte relativise le marasme ambiant, cette
spirale dépressive que tout le monde se complaît à
entretenir. L'évidence de film, libre et précis à
la fois, lumineux et trivial, sans fioriture, sans effet, doc sans pose,
en fait une précieuse leçon de cinéma.
Vincent Ostria dans les Inrockuptibles
retour
|
|