Un texte du point de vue psychanalytique: 
Mimi
Avec Mimi Chiola.

 

 
    MIMI
 

 

C’est à croire que Claire Simon, la réalisatrice du film documentaire Mimi, avait en tête l’image utilisée par Freud lorsqu’il compare l’analysé au passager d’un train qui voit le paysage défiler sous ses yeux...
Les panoramiques, nombreux, nous entraînent dans un voyage intérieur, celui qu’accomplit Mimi, le temps du film qui livre dans une succession de séquences des fragments de son histoire de femme où drôleries et nostalgies, regrets et aspirations, se côtoient, s’entremêlent. Une porte, un arbre, une voie de chemin de fer, une fenêtre et Mimi retrouve des odeurs, des sons, et lui revient la vie avec une mère déprimée, le départ du frère, l’abandon de l’école, le travail en atelier, le surgissement des premiers émois, ses désirs et ses rêves. Le présent de la mémoire.
Une histoire ordinaire? Comme toutes les histoires, une histoire singulière, à la première personne. En fait, une aventure vécue à deux (avec la caméra comme tiers), entre Mimi qui, à travers les mots, découvre l’intensité de ses affects et Claire Simon, aux interventions minimales, présence sonore à l’intérieur du cadre des différents lieux choisis, un appui sur lequel adosser une enfance blessée, douloureuse, qui se met en paroles ; mais aussi des silences qui prolongent ou annoncent, et la musique qui fait retour, qui se répète, discrète, jusqu’à la libre affirmation finale.
Sensibles à l’imprévu d’un tournage, au hasard des rencontres, Mimi et Claire Simon croisent des personnages : un collectionneur de trains, un capitaine de bateau ou encore deux badauds tapis dans un coin, près d’un porche, qui écoutent et traversent le champ, bousculent les plans, participent d’une rêverie. Ils disent aussi, par leur présence, la spontanéité et l’inachèvement de tout ce qui se vit.
Car Claire Simon ne raconte pas et n’incite pas davantage Mimi à raconter. L’une et l’autre se laissent surprendre pour que Mimi apparaisse dans toute sa subjectivité et son être au monde jusque-là sans doute insoupçonné.

 

  de Claire Simon (France, 2002, 105’)
 

 

Le dispositif cinématographique adopté évoque le dispositif psychanalytique : Même présence effacée de l’une, visuelle et verbale de l’autre ; même jeu des associations libres dans la dissymétrie des deux : Mimi parle et Claire Simon, portée par la voix et le discours de Mimi, laisse « flotter », rêver la caméra. Par ce dispositif et un mode de fonctionnement propre à la psychanalyse, elle offre à Mimi, une expérience qui s’éloigne de la narration. Et le film n’est rien moins, comme en analyse, qu’une occasion pour Mimi de confier ses choix, de construire son histoire, et par là même de se construire.
Mimi, un diminutif? Le nom d’une femme qui se vit mi fille, mi garçon, et dont la part d’ombre est d’autant plus saisissante qu’elle émerge et se dessine dans la clarté trompeuse du soleil niçois : placée au centre du film, l’absence envahissante du père matérialisée par un long travelling sur des immeubles aux façades impénétrables, le long de la voie rapide qui coupe Nice en son milieu, et l’amplification sonore, assourdissante d’un air de la Tosca. Absence aussi, tout au long du film, sauf à la fin, des femmes pourtant si présentes pour Mimi, si insistantes par le désir qu’elles suscitent à travers la sensualité des lieux et de l’espace filmique.

 

 
    
 

 

Plus que son identification masculine, à ce père manquant, plus qu’une homosexualité consciemment exprimée, proclamée, on retient de Mimi sa quête d’identité, son parcours à travers des lieux changeants, des chemins de passage, des hauteurs inhabitées. Et toujours, son interrogation d’adolescente sur le corps féminin, sur un corps d’adolescente mal assuré ou même refusé, à la recherche de ce qu’il est, de ce qu’il pourrait être. Un corps féminin à la fois approché et mis à distance, un corps féminin devenu l’autre de soi même. L’homosexualité est à mille lieues d’une affirmation idéologique. Elle est ressentie, suggérée, jamais montrée. S’opposant à la grossièreté du désir masculin, c’est le trouble devant les seins d’une ouvrière, la passion charnelle pour une conquête d’un jour ou la jouissance des femmes fontaines.
Une sexualité féminine à percevoir moins dans ses représentations ou réalisations érotiques qu’à travers les sensations diffuses d’une attente que l’identification au père tente de masquer, de combler. Dans ces conditions, la relation aux hommes est de connivence, celle d’un désir qui se cherche, le même et pourtant différent du leur.
Mimi est entre-deux, silhouette dressée, aux allures masculines, isolée entre ciel et terre, et en gros plan, visage de femme qui ne triche pas avec la vie, pas plus que Claire Simon, qui annonçant un documentaire, gage illusoire de réalité, abolit les oppositions fallacieuses de la réalité et de la fiction, du vrai et du faux. Un entre-deux subtilement montré, entre rêve et réalité, entre présence et absence, entre garçon et fille, un lieu que Mimi occupe autant que les paysages.
Le psychanalyste ne peut qu’être séduit, lui dont la pratique est faite d’images, de voix, de désirs, de fragments d’histoires et surtout de rencontres.
 
Liliane Abensour

 

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