Mimi n’est pas une vedette c’est quelqu’un. J’ai voulu faire un film de la vie de Mimi. De la vie de quelqu’un, donc. M’attacher le plus possible à cette singularité afin d’y rencontrer le romanesque d’une vraie vie. Que j’allais découvrir en la filmant. Là, dans sa ville à Nice, ou à la montagne, au gré des lieux familiers ou inconnus où j’ai filmé, j’ai attendu que son histoire que je ne connaissais pas encore lui revienne, et qu’elle me raconte les scènes qui composent son roman personnel.
Claire Simon

 

 
    MIMI
 

 

Entretien avec Claire Simon
 
En parlant d’étiquette, Mimi est classifié comme "documentaire". Mais lorsque l’on regarde le film, lorsque Mimi s’exprime, c’est tellement bien dit, bien construit que je me suis demandé si c’était vous qui aviez capté un instant, ou si vous aviez beaucoup préparé ses prises de paroles en amont, les différentes scènes…
C’est les deux… sauf que je ne sais pas ce qu’elle va dire. Dans 70 % des scènes que j’ai laissées au montage, je ne sais pas ce qu’elle va dire. Je connais déjà certaines des histoires, mais je ne sais pas qu’elle va la raconter là.
 
Mimi vous la connaissiez depuis longtemps ? Quand vous est venue l’envie de faire un film ?
Oui, depuis longtemps. L’envie est venue par rapport à son récit, des scènes qu’elle racontait. Je me suis dit que j’avais envie de faire un film.
 
Pendant le tournage ou le montage avez-vous mis en place quelque chose pour que le public trouve Mimi attachante, sympathique… ?
Je trouvais ses histoires formidables et très belles. Je faisais en sorte que tout ce qui pourrait nous écarter d’elle ou nous faire penser à la faire pas aimer, ça je faisais en sorte que ça n’apparaisse pas. Je sais très bien que c’était un gros risque, un film d’une nana de 63 ans qui parle pendant 1h45, c’est à priori très très angoissant. Mais c’était mon pari.
 
Lorsque vous parliez de petit budget… c’est combien ?
Deux millions et demi.
 
Une équipe petite ? ou une équipe réduite ?
Non pas réduite… petite. De toute manière, il est difficile de faire un documentaire avec plus de 6 personnes.
 
Et c’est vous qui êtes tout le temps derrière la caméra ?
Oui, c’est moi qui cadre.

 

 
  de Claire Simon (France, 2002, 105’)
 

 

La caméra bouge beaucoup quand vous filmez Mimi de près… comme si Mimi était difficile à filmer, difficile à cerner…
Oui, parce que la question c’est pas du tout elle. La question c’est son histoire, ce qu’on en voit. Elle est le témoin qui raconte ses histoires. Elle a pour moi une valeur de témoin, le témoin de l’expérience émotive, de l’histoire. Par exemple, c’est drôle, je me souviens quand j’avais 20 ans je voyais des films des gens des Cahiers du Cinéma et il y avait toujours un moment où il y avait quelqu’un qui racontait une histoire… et je trouvais ça d’un ennui mortel. Je me disais c’est vraiment des trucs de scénarios, de dialogues… qu’est-ce que c’est chiant, on s’emmerde à chaque fois. C’était vraiment un truc… surtout des films des gens des Cahiers. Je trouvais ça très poseur la plupart du temps et je me disais quelqu’un qui raconte une histoire au cinéma c’est mortellement ennuyeux. Parce que c’était des personnages dans une fiction et que ce qu’on était venu voir à ce moment-là c’était “qu’est-ce qu’ils font, dans quelle histoire ils sont, qu’est-ce qu’ils disent, comment ils réagissent, etc”. Dans Mimi, on peut rien voir, donc essayons de voir quelque chose de l’histoire. Le sujet c’est l’histoire. Mon problème ce n’était pas tellement Mimi, c’était le récit. C’est un film sur le récit. Si vous voulez c’est plus “Alain Decaux raconte”! Genre que je déteste absolument mais j’ai essayé que ce soit du cinéma. Je filme le lieu et elle. Qu’est-ce qui émane d’un lieu comme histoire, si on est dans un lieu et qu’on ne bouge pas et bien on commence à rêver à ce qu’on ne voit pas. Ou ce qu’on voit est la trace de ce qui c’est passé avant. Et Mimi raconte quelque chose qui a avoir avec ce qu’on voit.
 
Mimi est-elle un prétexte? Etait-ce le personnage qui vous intéressait ou autre chose?

Cela ne m’intéresse absolument pas de me dire “au cinéma la personne que je vois est quelqu’un de formidable, de génial, d’intelligent, etc”. Je crois que ce qu’on aime traditionnellement c’est les histoires, ce qui se passe, etc. Donc elle, ce qui m’intéressait c’était les souvenirs, comme des rêves, des histoires. C’est pareil, d’habitude les gens qui racontent leurs rêves c’est extrêmement ennuyeux. J’avais l’impression qu’avec Mimi il serait possible de rentrer dans ses histoires comme on rentrerait dans le rêve de quelqu’un. C’est-à-dire, c’est ce qui se passe dans un roman… la voix intérieure. Donc bien sûr qu’elle m’intéresse, c’est quelqu’un de formidable, mais ce n’est pas ça dont j’ai envie. Ce que je voulais faire c’est un film de fiction, et ce film j’estime l’avoir fait. Voilà.
 
Et pourtant il est labellisé comme documentaire… ça vous embête?
Non non, pas du tout. Parce que je tiens à dire que tout est vrai, les histoires sont vraies, la situation dans laquelle on les a fait advenir est réelle et ce qu’on voit c’est ce qui déclenche le souvenir chez elle c’est ce qu’il y a de plus documentaire dans le film. C’est comment quelque chose qu’on ne comprend pas forcément, que parfois on comprend, fait qu’elle raconte cette histoire. C’est le rapport entre l’endroit où on est et par exemple… c’est drôle, quand on va au stade – c’est un endroit dans lequel elle n’était jamais allée, qui ne l’inspirait absolument pas, on voit de fil en aiguille comment elle dit “c’est bien les stades municipaux, nous on avait pas ça, c’était un truc pour les riches le sport, ma voisine elle allait faire du tennis”… voilà on est parti, Mimi attendait que sa voisine sorte des vestiaires, sa peau bronzée et tout… et puis elle dit que sa voisine sortait beaucoup le soir… et moi je filmais le stade, c’était synchrone. Il y avait un enfant qui jouait du ballon, c’était très beau. Moi j’étais fascinée par cet enfant et pendant que je tournais je me disais “c’est vraiment pas ce qu’elle raconte, c’est moi, cet enfant m’attire”. Il n’attire pas Mimi du tout, il n’a rien à voir avec elle. Ensuite il y a un mec qui court, et là elle dit qu’elle courait à la fenêtre, qu’elle arrivait toujours trop tard mais qu’elle entendait ses talons. Et j’ai toujours pensé que c’était le mec qui courait… le ballon c’était le bruit des talons… En le revoyant c’est le bruit du ballon qui fait revenir le bruit des talons. Il me semble que là le spectateur a une expérience commune avec Mimi, intérieure, qui est comme dans un roman, dans une description particulièrement forte où tout d’un coup on est complètement avec le personnage et ses sentiments. Ce qui était rigolo dans l’affaire c’est que moi je ne suis pas du tout Mimi. Et je ne me mets jamais à sa place. C’est ce hiatus que j’aimais bien. Moi ça m’intéressait de filmer les gens qui courent, les corps, le soleil… et que quand même ça donne une idée de son sentiment à elle.

 

    
 

 

Les lieux qui sont filmés, c’est un choix à vous ou concerté ?
Oui oui, c’est mon choix.
 
Quelle était votre relation avec Mimi pendant le tournage ? C’était un rapport réalisatrice/actrice, ou amie/amie …
Les deux en fait. Ce qui est différent par rapport à d’autres situations de documentaire… euh… habituellement c’est le destin qui a l’histoire dans le documentaire… c'est-à-dire, c’est "qu’est-ce qui va arriver" tout court ou "qu’est-ce qui va arriver devant la caméra". Là, Mimi avait l’histoire, elle le savait et elle ne le savait pas vraiment quelle histoire elle avait… par exemple, quand on suit dans Coûte que coûte on suit le scénario de l’argent, on savait pas ce qui allait arriver… Là, le scénario doit apparaître en elle comme la grâce. Evidemment c’est elle donc elle connaît son histoire mais elle ne sait pas quoi raconter à quel moment, elle ne maîtrise aucunement la construction de la chose.
 
Quelle était la durée du tournage ?
On a tourné 2 fois 2 semaines et 2 fois 4 jours… enfin une trentaine de jours.
 
J’imagine qu’elle a vu le film, elle en a pensé quoi ?
Elle aime bien le film.
 
Est-ce qu’elle s’est vue d’une autre manière ?
Oh, elle dit qu’elle n’aime pas se voir. Elle a dit qu’elle s’est trouvée très macho, ce qui est vrai ! Je sais pas… c’est trop… je crois qu’elle ne peut pas avoir de point de vue. Elle doit se rappeler de l’état dans lequel elle était ce qui n’est pas la même chose que ce qu’on voit.
 
Quel était le "rapport" de Mimi avec la caméra ? Elle en avait un peu peur ?
Oui un peu, en tout cas c’était une pression. D’ailleurs on m’a souvent dit "elle ne regarde pas la caméra". Mais c’est parce qu’au bout d’un moment elle part dans ce qu’elle voit. Elle voit la scène avant. C’est pour ça qu’elle regarde comme ça.

 

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