Yann Dedet (monteur), Dominique Hennequin (mixeur) et Pascal Marti (directeur photo) à propos de Double messieurs de Jean-François Stévenin.


 

 
      DOUBLE MESSIEURS
 

 

Dominique Hennequin : J’étais très ému en voyant le film pour la première fois. Pourtant, j’avais travaillé des semaines dessus, je le
connaissais par cœur, mais c’est comme si je n’avais pas vu et entendu le film pendant le mixage.
 
Yann Dedet : Le truc flagrant qui nous arrive quand on travaille avec Jean-François Stévenin, c’est de ne pas comprendre ce qu’il fait sur le
moment et puis tu vois le machin sur la pellicule et tu te dis : Bon sang mais c’est bien sur !
 
Pascal Marti
: A la photo, ça arrive souvent aussi, plus souvent au cadre qu’à la lumière d’ailleurs, parce qu’au cadre, il est très vicelard.
C’est le roi du brouillage de piste. On passe des heures à ne rien faire ! On retient les choses le plus longtemps possible et on les fait au
tout dernier moment quand il sent les choses prêtes. C’est une grande force ça. Le tournage s’est passé comme ça, c’est vrai.
 
Dominique Hennequin : Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que Jean-François lui-même ne sait pas où il va aller. Comprenez-moi bien, ce que je
veux dire, c’est qu’il n’arrive pas avec une idée très précise qu’il a préparée entièrement dans sa tête, mais il essaie tout pour être sûr de ne
pas rejeter la bonne solution.
 
Yann Dedet : Oui c’est vrai, ce n’est pas un type qui dessine le film entièrement à l’avance dans sa tête ou sur un story-board mais il sait la
direction vers laquelle il veut aller et il essaie d’y aller de mille façons différentes.
 
Dominique Hennequin
: En fait ce qu’il veut c’est transmettre le regard que lui-même a sur la sensibilité des choses. Sa façon de réagir par
rapport aux gens, de s’exprimer, il veut la traduire mais il ne sait pas toujours par quels moyens techniques il va y arriver. Stévenin est un
type qui cherche pratiquement l’absurde et le contraire.

 

       de Jean-François Stévenin (France, 1986, 90')
 

 

Pascal Marti : Il sait, quand il te parle du plan ou quand tu fais le plan, ce qu’il va y avoir au son. Il dit : Là au son, il y aura ça et à l’arrivée,
tu retrouves tout ça tel qu’il te l’avait raconté. C’est vrai qu’au tournage c’est le seul type qui parle du son.
 
 Dominique Hennequin : Et d’ailleurs au mixage, il parle beaucoup des travellings, de l’image, de la photo et du cadre. Du cadre sans arrêt ! Il
y a des choses qui paraissent hallucinantes alors que tout est travaillé, très travaillé. Si on veut analyser, on peut s’en apercevoir image
après image...
 
Pascal Marti : C’est un vrai style, comme un style d’auteur, d’écrivain qui cherche où on met la virgule et quel mot on emploie.
 
Yann Dedet : Il n’y a qu’à voir d’ailleurs comment il tourne. Quasi systématiquement en plan-séquence, et d’un plan-séquence, il fait quatre
plans. Il les tourne de cette façon pour avoir une inspiration sur l’ensemble et puis il monte l’inspiration par bouts, avec des points de
suspension, des virgules. Quand il fait un plan, ce plan déclenche une sensation et cette sensation, il ne la respecte plus dans son entier. Il
en fait plusieurs versions. Il la pousse à fond. Il la tord dans tous les sens. Il n’y a pas un plan fixe dans le film, tout est dans le
mouvement, ce qui amène une complexité à fabriquer chaque plan, à le faire exister, et puis après il va plus loin en le cassant. Il n’hésite
pas dans un plan-séquence quand il y a un peu de mou à sucrer six images. C’est un truc extrêmement rare.
 
Pascal Marti : Je trouve que ça, c’est respecter l’émotion du plan.
 
Dominique Hennequin : Ce qui est étonnant c’est qu’après un montage qui est fait photogramme par photogramme, au bout de plusieurs
mois, alors qu’on était au mixage, Jean-François a supprimé un plan parce qu’un pékin (en l’occurrence moi) a trouvé que ce plan était idiot.
 
Yann Dedet : Je me souviens très bien que tu nous a fait sucrer ce plan parce qu’il n’y avait pas d’idée de son dessus et nous en étions
ravis.

 

scénario:  Jean-François Stévenin, Bruno Nuytten et Jackie Berroyer
avec Jean-François Stévenin, Yves Afonso, Carole Bouquet
 

 

Dominique Hennequin : Oui c’est vrai quand je lui ai dit que je trouvais ce plan idiot tout d’un coup Paf ! et hop on coupe tout, le plan saute.
Je trouve extraordinaire qu’après neuf mois de réflexion sur chaque image, Jean-François soit capable de faire ça. Dans le même genre,
alors que le film est au repos depuis plusieurs mois - terminé - tout d’un coup hier, - les sauvages ! ! - ils ont changé la fin du film ! C’est ça
qui est étonnant dans la démarche de Jean-François.
 
Yann Dedet : Et je peux te dire que c’est très bien. C’est pour ça m’étonnait qu’on aie pas trouvé cette solution depuis un an de montage.
 
Dominique Hennequin : Ce qu’il faut dire, c’est que tout ce qu’on peut raconter là, vu d’un œil extérieur, cela peut sembler peu sérieux et
rigolo. En réalité c’est très sérieux, c’est une démarche inhabituelle mais d’une grande respectabilité et d’une très grande rigueur.
 
Pascal Marti : La moindre chose est faite exprès, alors que tout paraît dû au hasard, à un accident. En fait, ce que Jean-François met en
place, c’est l’accident, le truc qui va provoquer le décallage et ainsi créer la sensation. C’est quand même ça le désir. Tout est fait exprès,
tout a un sens. C’est encore une tentative de brouiller les pistes.

 

 

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