H Story
 

 

Troisième film de Nobuhiro Suwa, et second à être distribué en France après le déjà exceptionnel M/Other, H story est un paradoxe fait film, un constant rapprochement des contraires.
Outrageusement théorique (pas de panique…), mais misant tout sur l'incarnation et la vérité des êtres filmés, cette variation sur Hiroshima mon amour (1958) de Resnais/Duras, classique
international de ce qui s'est appelé la "modernité", est un objet très tordu qui s'avance pourtant à découvert, si concerté qu'il pourrait en devenir crispant, s'il n'avait su conserver cette part de naïveté nécessaire à toute expérimentation. Avec son montage ultra-élaboré, son dispositif en abyme(s) et sa très haute ambition formelle, H story n'en conserve pas moins un côté casse-cou, "ça passe ou ça casse", qui lui fait échapper à l'écueil du vain et lui confère la qualité primordiale des grands films : être un organisme vivant. En partant d'un vague synopsis (une actrice française débarque à Hiroshima pour y tourner un remake du film de Resnais) et la rencontre décisive avec Béatrice Dalle, Suwa s'est lancé dans une aventure dont il ignorait l'issue.

 

    de Nobuhiro Suwa (Japon, 2001,112’)
 

 

Si Hiroshima appartient à l'Histoire, vouloir raconter tout de même la ville-martyre équivaut à revenir au film de Resnais, passage obligé. H story comporte trois niveaux distincts : la reprise de séquences dialoguées du film de Resnais, l'histoire du tournage de ce remake, puis l'histoire de la relation muette de Dalle avec un de ses partenaires japonais, consécutive à sa fuite hors du plateau et à l'arrêt du remake comme de son making of. Construction ô combien vertigineuse, mais qui s'oublie tant elle s'incarne à travers les corps des comédiens, eux-mêmes déployés dans des blocs de durée, où le texte de Duras commence par gagner une puissance abstraite qu'on ne lui soupçonnait pas, comme s'il était de partout et de toujours, sans lieu ni date, vraiment immortel. Dans des chambres et des couloirs d'hôtel, Dalle dit sublimement ce texte sublime, avec la beauté lasse et irrésistible du poids de ses années de cinéma. Le film bascule en mettant en scène sa faillite, lors d'une interminable nuit de tournage, quand Dalle se met à jouer son échec à interpréter un rôle soudain trop lourd. Séquence magnifique et condensé conjuratoire de toutes les peurs de Suwa face à son projet. Après cette séquence cruciale du night-club, le film se fait de plus en plus silencieux, et l'errance de Dalle et son compagnon à travers la ville d'aujourd'hui succède aux monologues durassiens et aux espaces clos.

 

 
   avec Béatrice Dalle, Kou Machida, Hiroaki Umano
 

 

Le film s'ouvre alors en grand, pour se prêter à tout ce qu'on voudra bien y projeter. C'est en accompagnant la fugue de son interprète principale que H story devient vraiment un grand film. Parce qu'il lui faut soudain être digne de sa liberté acquise de haute lutte. Qu'inventer alors sinon toujours plus de liberté ? Et c'est ainsi que Suwa parvient enfin à filmer sa ville natale, se précipitant dans un no man's land où il lui faut tout réinventer. La mise en danger est maximale, le pari d'une audace insensée et le gain immense. Au spectateur qui connaît toutes les histoires, et au cinéma si las de lui-même, Suwa ne propose rien moins que son appétit de renouveau, son espérance presque primitive que restituer le mouvement même de la vie est encore chose possible, à Hiroshima comme ailleurs.

Frédéric Bonnaud

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