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Au départ, on aurait plutôt de quoi
se méfier. Lidée du cinéaste japonais, Nobuhiro
Suwa de tenter de refaire un remake du film mythique de Duras/Resnais,
Hiroshima , mon amour, tout en enchâssant dans le récit celui
de sa mise en scène, aurait même de quoi faire craindre le
pire. Pourtant, H story, perçu comme un OVNI au Festival
de Cannes 2001, reste une formidable expérimentation cinématographique,
où la liberté, le risque et la fraîcheur lemportent
sur le concept de départ. Sublimée encore par la présence
de lactrice française, Béatrice Dalle, qui rentre
parfaitement dans ce jeu subtile. Interview avec le réalisateur.
Le cinéma japonais vit une renaissance à
léchelle internationale, notamment avec le très médiatique
et couronné Takeshi Kitano, comment vous situez-vous à lintérieur
de ce mouvement ?
Nobuhiro Suwa Dans les années 96-97, nous avons été
plusieurs à commencer notre carrière. Que ce soit Shinji
Ayoama, avec son film Helpless (1996), Naomi Kawase (Suzaku, 1997), ou
moi-même avec ma première uvre D/Duo, et tous ces films
se sont vite retrouvées sur le marché international. Mais
on ne peut pas à proprement parler dun mouvement global ou
dun regroupement clair et défini, comme cela a été
le cas avec les cinéastes des années 80, où il y
avait une sorte de conscience collective entre cinéastes indépendants,
avec des gens comme Shunichi Nagasaki, Sogo Ishii (le réalisateur
du Labyrinthe des rêves, diffusé récemment sur Arte
et déjà programé au cinéma Spoutnik), Naoto
Yamakawa et Masashi Yamamoto (Carnaval dans la nuit, Le jardin de Robinson).
Ces réalisateurs avaient des amitiés fortes, échangeaient
leurs acteurs et leurs équipes techniques. A présent, jai
limpression quil ny a plus de regroupement effectif,
du fait que nous venons dhorizon divers et avec aussi des carrières
différentes. Même si je mintéresse à
ce que font les autres cinéastes et quil y a des débats
entre nous.
Votre troisième et dernier film H story part
du roman de Marguerite Duras, Hiroshima, mon amour mis en scène
par Alain Resnais, dont vous essayez dune certaine façon
de faire le remake, pourquoi avoir pris ce détour pour parler de
votre ville ?
Cest une longue histoire (hésitation). Il faut savoir que
Duras et Resnais nétaient pas des éléments
qui étaient au départ du projet. Ma première envie
était de parler dHiroshima. La question que je voulais
traiter cétait Hiroshima et le cinéma, et voir ce
quon pouvait obtenir en prenant cette ville comme thème et
en essayant den faire un film. Dun point de vue personnel,
Hiroshima, cest dabord deux couches : cest la ville
où je suis né , où jai grandi, mais cest
aussi la couche historique (celle de lexplosion de la première
bombe atomique américaine le 6 août 1945, ndlr), que je nai
pas connu et qui appartient à lHistoire. Le projet a donc
débuté par le désir de voir comment je pouvais approcher
par le cinéma cette ville. Au tout début, jai pensé
en passer par une relation entre un homme et une femme, comme ce
que jai fait dans mes deux précédents films D/Duo,
et M/Other. Or, en reprenant un tel cas de figure, on se retrouve
dans le cas de figure de celui dHiroshima, mon amour et le film
avait donc été déjà fait. Je me suis retrouvé
dans limpossibilité dignorer cette uvre et même
de lavoir continuellement à lesprit. Ce film simposait.
Ce qui fait la spécificité du film de Resnais, cest
dailleurs quon voit Hiroshima depuis la France, avec un regard
extérieur. Jai alors voulu méloigner de ce film
et repartir avec les personnages dune femme et dun homme japonais.
Mais en se centrant sur ce couple, le film courait le risque dêtre
enfermé vers lintérieur, parce pour deux personnes
qui vivent quotidien au Japon, il y a plein de choses qui sont évidentes
et quils ne voient tout simplement plus. Cest à ce
moment que jai décidé de choisir une actrice étrangère,
soit Béatrice Dalle, pour garder ce regard extérieur. A
partir de là, ce qui mintéressait, cétait
de montrer limpossibilité de faire un remake du film de Resnais,
quarante ans près les événements et toute la deuxième
partie du film, sans doute la plus difficile, avec le plus dinconnues,
mais préméditée quand même, cétait
de suivre lhistoire damour dun homme et dune femme
qui nont pas de langue commune et voir comment ils réagissent
en tant quêtres humains. Faire de cet échec de départ
une possibilité de liberté pour la mise en scène.
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Ce qui frappe dans votre
film à côté du concept de départ, cest
aussi votre méthode, à commencer par une large part laissée
aux acteurs pour limprovisation, est-ce un élément
important pour vous?
Si jai une méthode, je nen suis pas vraiment conscient.
Je dois dabord dire que ce nest par désir de réalisme
que je recours à limprovisation. Pour moi, le cinéma
ne sert pas à exprimer mon monde. Je mintéresse à
ce quil peut me permettre de trouver. Jai toujours envie dêtre
surpris par une rencontre avec un acteur et une actrice, plutôt
que de les happer dans mon univers. Quand je faisais des documentaires
pour la télévision, jai toujours été
fasciné par ces moments où une personne laisse échapper
une expression que ne pourrait jamais reproduire un acteur. On vole là
pourtant quelque chose à quelquun. Cest même
une relation à sens unique. Ca peut me gêner. Quand quelquun
est devant une caméra, il est en situation dangereuse, car il se
met à nu. Cest pour cela que je crois quun certain
cadre donné par la fiction, protège aussi du danger de la
caméra. Pourtant, je ne parlerais pas de méthode. Le processus
change, comme les équipes techniques changent aussi et il faut
à chaque fois déterminer à nouveau les règles
du jeu.. Si jarrivais à dire. " voilà ma méthode
", cest comme si jarrêtais de réfléchir
et que je mourais, même il est clair que pour moi, la relation avec
des acteurs est avant outconsidérée comme un échange.
Limprovisation implique-t-elle aussi une conception
particulière du scénario?
Pour le film M/Other, il y avait un scénario et sur cette base
que nous avons commencé le tournage. Sur H Story, le texte de Duras
servait de toile de fond, mais il ny avait rien dautre quun
synopsis de quelques lignes- suffisantes pour moi- où il était
dit quun homme rencontre une femme à Hiroshima. Jai
limpression que si jécris un scénario, cela
devient comme un règle ou un cadre quon ne peut plus
bouger, ni faire évoluer. Même si dans M/Other, la
nécessité est venue des acteurs qui avaient besoin quon
leur donne plus dexplication.
Questions de moyens
Avec la disparition ou en tout cas leur mise en
veilleuse des grands studios qui ont fait lhistoire du cinéma
japonais, comment est-il possible aujourdhui de réaliser
des films au Japon ?
Laide publique pour la production cinématographique existe
au japon, mais elle est nettement moins élevée quen
France et elle nest presque pas utilisée par les réalisateurs.
En tout cas, ceux-ci ne se posent pas tout de suite et automatiquement
la question dune aide étatique. Dans la majorité des
cas, les cinéastes essaient de regrouper autour deux quelques
producteurs indépendants -même sil y en a très
peu- pour ramener des fonds nécessaires pour la réalisation.
Pour ma part, je suis en quelque sorte privilégié, puisque
dès le début, jai pu compter sur lappui de Sentoh
Takenori, qui est depuis 1999 patron de sa propre maison de production
Suncent Cinema Works. Ce producteur est pour beaucoup dans la relève
du cinéma japonais puisquen lespace de huit ans, il
a produit près de 35 films.
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La télévision
entre-t-elle dans le financement de la production comme en Europe?
Les télévisions produisent aussi des films, mais elles cherchent
avant tout le succès. Cela veut dire quelles influencent
le contenu dun film. On est loin par exemple de la situation de
Canal plus ou Arte qui assurent un véritable rôle de
soutien au cinéma. Au Japon, largent va surtout où
cela peut rapporter. La seule exception, cest la chaîne Wowow,
une chaîne diffusée par satellite et cryptée. Dès
1992, Sentoh Takenori a mis en place tout un système de production
et a donné sa chance à de jeunes réalisateurs comme
Aoyama.
Pour ma part, jai toujours travaillé avec des producteurs,
même si jai réalisé quelques documentaires pour
la pas télévision. Ma carrière est en quelque sorte
similaire à celle dHirakazu Kore-Eda. Plus généralement,
même si on a beau dire que la situation est mauvaise, et quil
ny plus dindustrie du cinéma au niveau national, il
y a encore beaucoup de films qui sont produits au Japon à lheure
actuelle. Cest dautant plus " mystérieux "
qu il y a très peu de Japonais qui vont voir des films en
salles. Pourtant, le cinéma se perpétue. Une des raisons,
cest que les frais de production sont beaucoup plus compressés
quen Europe. La plupart des réalisateurs de ma génération
ont lhabitude de travailler très vite et de boucler rapidement
leurs films.
Est-il facile pour un réalisateur japonais
daccéder aux salles?
Avec la disparition des grands studios qui avaient leur propre parc de
salles, la situation est devenue encore plus difficile pour le cinéma
japonais. Les salles commerciales cherchent avant tout à rentabiliser
leurs infrastructures au Japon . Ce qui fait que les prix des places sont
très chers. Cest pour cela que les gens- et même les
jeunes- ne vont plus en salles. Pour une salle de cinéma,
programmer du cinéma japonais nest pas non plus un gage de
succès. Il est même très difficile davoir du
succès avec une programmation qui ne comprendrait que des films
contemporains japonais et il nexiste pas au Japon de salle de cinéma
dart et dessai subventionné comme peut lêtre
par exemple le Spoutnik à Genève.
Les films ne font dailleurs pas lobjet dune distinction
nette entre catégories (grosses productions/art et essai) sur le
marché japonais. Les films sont des produits lancés sur
le marché . Ce nest pas en soi, quelque chose de mauvais.
Chacun connaît les règles et accepte ce fardeau commercial.
Cela nempêche pas que des cinéastes continuent à
faire ce qui les intéresse et se montrent créatifs.
Votre film na pas encore été
distribué au Japon. Est-ce quil est important dobtenir
une reconnaissance internationale à travers les festivals
internationaux pour réussir?
Le rôle de la reconnaissance internationale reste important, mais
ne résout pas tout. Durant des années, le succès
dans les festivals a été très important pour le succès
dun film japonais au Japon. Il faut se rappeler par exemple que
cest grâce à son prix à Venise quun film
comme Rashomon dAkira Kurosawa a trouvé son public. Aujourdhui,
si lon prend le cas de Takeshi Kitano, tout le monde sait
quil est mondialement connu, mais cela ne pousse pas pour
autant les gens à voir ses films en salles. Cest le même
cas de figure quon retrouve avec le cinéma taiwanais. En
présentant ses productions dans les festivals et en gagnant des
prix, quelquun comme Sentoh Takenori cherche avant tout une ouverture
sur lextérieur pour permettre à ses films dintéresser
les gens et délargir petit à petit leur audience.
Recueillis par Joel Depommier (Gauchebdo, avec laide dAurélien
Haucoud)
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