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Dans leur austérité joueuse, les titres des films de Nobuhiro
Suwa disent assez bien de quel cinéma il retourne. Les deux premiers
affichaient une barre de fracture, indice que quelque chose était
cassé: au sein du couple dans 2/Duo, puis, avec M/Other, chez une
jeune femme qui, apprivoisant le fils de son compagnon, devait assumer
d'être à la fois mère (mother) et autre (other). H
Story, qui s'est un moment appelé H/Story, laisse à présent
voir un vide, un blanc. Il semble manquer une lettre au titre, il manque
quelque chose à ce film pour faire une histoire. Mais quoi? La
quête est celle du cinéaste, elle devient celle du spectateur
pour peu qu'il ait le goût de l'expérience, de l'aventure.
Les cartes sont du moins clairement distribuées. Au commencement
il y a Béatrice Dalle, actrice française venue tourner un
remake de Hiroshima mon amour (1958), le film d'Alain Resnais. On est
à Hiroshima, dont on ne fera qu'apercevoir l'agitation normale,
la ville est sinon filmée comme une cité fantôme,
sous une lumière blanche. Un acteur japonais maladroit mais parlant
français donne la réplique à Béatrice qui
dans sa chambre d'hôtel, s'efforce de relire le texte de Marguerite
Duras (auquel Suwa reste fidèle autant que l'était Resnais)
pour s'en imprégner. Puis l'actrice se rebelle: à quoi bon
recopier un film déjà fait?
Béatrice Dalle se demande un peu ce qu'elle fait là. Elle
cherche sa place. Elle est comme nous: en déséquilibre,
en attente, et néanmoins prise, captive. Et là où
Suwa est à la fois faible et fort, insolent et pudique, là
où il joue gros au péril de tout perdre, à commencer
par l'attention requise au spectateur, c'est que lui aussi cinéaste,
est en attente et le montre.
H Story est un film à nu, sous ses voiles apparents. Ainsi est-on
tenté de croire qu'il contient deux niveaux: les scènes
du remake, et celles de son tournage (avec, donc, Suwa dans son propre
rôle entouré de son équipe); et même un troisième:
ce qui se passe entre les protagonistes, amis autour, ou en marge du tournage.
Or tout cela ne fait qu'un. Il est ici simplement question d'abolir la
frontière entre fiction et documentaire, ou, pour être plus
précis, entre l'histoire qu'on filme et l'histoire de ce filmage.
Il n'y aura pas de making of pour H Story, ce geste de connivence avec
le spectateur, devenu prothèse commerciale via le marché
du DVD, étant ici intégré, annihilé. Ainsi
quand Béatrice Dalle fugue pour aller se balader dans les rues
de Hiroshima, on n'est plus dans le remake de Resnais, mais on est encore
dans le film que fait Suwa. Rien ne dit que cela était écrit,
rien n'indique le degré d'intervention du cinéaste. Et quand
celui-ci apparaît fugitivement à l'image (parfois juste un
reflet dans la glace), cela signifie à la fois sa présence
totale et sa volonté d'effacement. L'air soucieux et pensif qu'on
lui voit alors n'est pas feint. Dans ses gestes les plus fermes, il a
toujours l'air de dire: je ne sais pas. La barrière de la langue
rend la communication avec son actrice plus heurtée qu'elle ne
devrait. Mais là encore, on est au coeur du film. Dans cette scène
de bar où Béatrice Dalle, fatiguée, frustrée,
se met à perdre son texte et les pédales, on ne sait plus
s'il y a du jeu là-dedans, même si cette fatigue est palpable
- et justement: le boulot de l'actrice est de le rendre palpable. A ce
moment-là, Suwa insiste comme quelqu'un qui ne comprendrait pas
la fatigue de Béatrice, comme quelqu'un qui ne saurait pas ce qui
se passe. S'il y a manoeuvre, elle n'est pas sadique: elle est dans l'intuition
que, de ce ratage, de cette scène avortée, il va naître
une émotion, et plus encore, un vertige à nul autre pareil,
qui fera du film, sinon un "chef-d'oeuvre" (ce qu'était
Hiroshima mon amour), du moins un objet radicalement nouveau.
Cette intuition à priori négative, en tout cas contraire
à ce qui est supposé faire la réussite d'un film,
est évidemment risquée mais proprement géniale. Et
la scène-clé qu'on vient d'évoquer, outre sa force
intrinsèque, est le flagrant symptôme de ce que cherche et
trouve en même temps Suwa: un film en train de se défaire
- le remake, on devrait inventer le mot demake -, pour se refaire aussitôt
sous une autre forme - lacunaire, fragmentée, donnant une sensation
d'inattendu. Et toujours étant du cinéma.
Dans l'histoire, le plus fort est qu'on ne perd jamais de vue Hiroshima.
Non son actualité ni son souvenir (les images d'archives ne viendront
qu'à la fin, sorte de post-scriptum), plutôt son fantôme.
Je suis hanté, forcément, hanté par Hiroshima, ma
ville natale, notre pays martyre, suggère Suwa, mais comment le
dire?
Tout comme Emmanuelle Riva dans le film de Resnais, Béatrice Dalle
pourrait s'entendre dire: tu n'as rien vu à Hiroshima. Vision d'Européen,
vision de Français d'après-guerre, Hiroshima mon amour,
mots de Duras, images de Resnais, portrait à incandescence, une
impossible passion amoureuse (entre une actrice française et un
japonais), comme un fer sur une plaie encore vive: tout en dévoilant
que cette passion cherche l'oubli d'une autre, aussi impossible (entre
la même et un soldat allemand pendant la guerre). C'était
plastique et littéraire, froid et brûlant, c'est un chef-d'oeuvre
dûment répertorié.
Le film de Suwa marche, lui, sur un brasier éteint, parmi des ruines
invisibles. Il ne questionne pas ce qui peut rapprocher les êtres,
mais ce qui les tient à distance. Plutôt qu'à ce qui
est, ou advient, il s'ouvre à ce qui manque, à ce qui n'advient
pas. A l'espace impossible à combler entre Hiroshima et l'homme,
entre l'homme et l'Histoire; entre les images qu'on a d'Hiroshima et la
réalité de cette catastrophe humaine dont l'ombre plane
encore sur le Japon; entre un film qu'on voudrait faire et celui qu'on
fera malgré soi; entre un cinéaste en quête d'un film
et une actrice en quête de vérité. L'un la trouvant
finalement chez l'autre et vice versa.
Pour le spectateur comme pour Suwa, Béatrice Dalle est la chair
du film, son indestructible noyau de résistance. Elle résiste
à la cérébralité du cinéaste comme
à la confusion du spectateur (toutes deux légitimes). Miraculeusement
filmée à la fois comme femme et comme icône éternelle,
sublimée par les éclairages de Caroline Champetier, en rouge
(dame de coeur), en noir (dame de pique), plus proche de la Bardot du
Mépris que toute actrice contemporaine, jamais montrée comme
la bombe sexuelle qu'elle fut. Elle iradie néanmoins tout le film
de sa dure douceur et de son paisible désarroi. A son insu, elle
semble découvrir un monde que nous voulions croire accordé
à nos désirs et qui ne cesse de se dérober à
notre regard. H Story est (peut-être) l'histoire de ce monde.
François Gorin, Télérama
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