René Vautier
  Votre nom : Vautier ! Votre vie : la liberté ! Votre cinéma : engagé ! Votre parole : enragée ! D’où tous ces films. Des connus. Des moins connus. Des vus, des très peu vus, des jamais vus. Des qu’on ne verra jamais plus ?  
   Afrique 50
 

 

Parmi tous ces films, il en était un très beau, très violent, très rare. Qu’on a cru qu’on ne verrait jamais plus, justement. Engagé, comme les autres. Mais peut-être plus expérimental dans la forme. Afrique 50. Un homme prend la parole. C’est aussi une prise d’image. Car il faut lutter. Aller contre. Déjà se heurter de front à la force du préjugé visuel. Lutter contre la mauvaise foi. S’inscrire en faux. Dire le vrai. Clamer, scander, chanter la vérité. Oui, la dire, car cela n’a hélas rien d’une évidence. L’égrener. La répéter à qui veut bien l’entendre et à qui ne veut pas. Êêtre son révélateur, son diseur, son griot. Vous êtes ce griot. Vous êtes le griot blanc, celui qui raconte, celui qui dit. Qui redit. Dit tout. Qui dit l’attitude honteuse des Blancs en Afrique. La honte d’être Blanc en Afrique. Blanc sale, Blanc cassé, Blanc souillé. Se heurté à ce qu’on ne savait pas. À ce qu’on ne voulait pas savoir. Ni voir. Ni entendre. Et vous, vous ne le dites mêmes pas tout haut ; vous le hurler. Acte dénonciatoire.

 
    
 

 

On ne vous a rien pardonné. Et on ne vous a rien épargné. Sur ce film-là comme sur les autres, pour la plupart. Toujours des ennuis, toujours des emmerdes. Parfois la prison. Oui, la prison. Rendez-vous compte, pour un film. Rendez-vous compte ! Vous êtes parti tourner en Afrique. Une commande. De La Ligue de l’enseignement, qui s’attendait à vous voir revenir avec des images d’une certaine Afrique. Celle du bon pouvoir blanc. Celle où la France mène sa mission civilisatrice. Cela aurait pu être de la propagande. Mais ce sera de la contre-propagande. Car c’est une autre Afrique que vous avez vue. Et c’est donc une Afrique inattendue que vous avez voulu montrer. Cela s’est mal passé, sur place. Des démêlés avec l’administration, déjà. Une équipe de tournage rapatriée. Vous, vous êtes resté, en toute illégalité. Et vous avez tournez, en toute illégalité. L’Afrique que vous aviez vue, vous l’avez montrée. Une Afrique fantôme. Spectrale. Ombre d’elle-même. Une Afrique en loques. En sueur. En sang. En larmes. Telle qu’on ne l’avait jamais vue. Vos images sont rugueuses, elles arrachent les yeux. Votre commentaire est rageur, il dévaste les plus sourdes oreilles. Afrique 50, un brûlot. On ne vous a pas pardonné. Surtout, on ne vous a pas raté. Treize inculpations. Un an de prison. Et un film interdit. Saisi. Un film qui en montrait trop, en disait trop. Parmi les inculpations : “ atteinte à la sûreté de l’État ”. Rien que ça. Il faut dire aussi... Un film où votre commentaire, improvisé, s’emballait au rythme des images, s’enflammait au fur et à mesure que l’horreur du colonialisme transparaissait. C’est peut-être là qu’était la grande faute et qu’est encore la grande force d’Afrique 50. Cette scansion, ce plaidoyer vibrant, cette mise en accusation effrénée. Où vous nommez les criminels. Oui, nommez, nominalement. Les administrateurs coloniaux, leurs assistants, leurs complices. Ce qu’ils ont fait, ce qu’ils ont ordonné. Et Afrique 50 aura été le premier film anticolonialiste en France. On ne vous a pas pardonné, pas pardonné d’être le premier. D’être à l’avant-garde. Une avant-garde politique, qui par sa rage, sa foi, bouleverse les codes esthétiques quand elle en a besoin. Transgresse. Prend des libertés, justement. C’est bien le moins que, dans vos films, vous fassiez ce que vous voulez. Où plutôt ce qu’il faut. Ce qu’il faut pour que l’information et la critique passent. De gré ou de force.
 
 
Raphaël Millet

 

 

 
 

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