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Je suis de trop haut lieu pour me laisser approprier
Pour être un subalterne sous contrôle
Le valet et l'instrument commode
D'aucun État souverain de par le monde.
Celui qui se voue corps et âme à ses semblables passe à
leurs yeux pour un bon à rien, un égoïste, mais celui
qui ne leur voue qu'une parcelle de lui-même est salué des
titres de bienfaiteur et philanthrope Quelle attitude doit adopter aujourd'hui
un homme face au gouvernement américain ? je répondrai qu'il
ne peut sans déchoir s'y associer- Pas un instant, je ne saurais
reconnaître pour mon gouvernement cette organisation politique qui
est aussi le gouvernement de l'esclave
Tous les hommes reconnaissent le droit à la révolution,
c'est-à-dire le droit de refuser fidélité et allégeance
au gouvernement et le droit de lui résister quand sa tyrannie ou
son incapacité sont notoires et intolérables. Il n'en est
guère pour dire que c'est le cas maintenant. Mais ce l'était,
pense-t-on, à la Révolution de 1775. Si l'on venait me dire
que le gouvernement d'alors était mauvais, parce qu'il taxait certaines
denrées étrangères entrant dans ses ports, il y aurait
gros à parier que je m'en soucierais comme d'une guigne, car je
peux me passer de ces produits-là. Toutes les machines ont leur
friction et peut-être celle-là fait-elle assez de bien pour
contrebalancer le mal. En tout cas., c'est une belle erreur de faire tant
d'embarras pour si peu. Mais quand la friction en arrive à avoir
sa machine et que l'oppression et le vol sont organisés, alors
je dis "débarrassons-nous de cette machine". En d'autres
termes, lorsqu'un sixième de la population d'une nation qui se
prétend le havre de la liberté est composé d'esclaves,
et que tout un pays est injustement envahi et conquis par une armée
étrangère et soumis à la loi martiale, je pense qu'il
n'est pas trop tôt pour les honnêtes gens de se soulever et
de passer à la révolte. Ce devoir est d'autant plus impérieux
que ce n'est pas notre pays qui est envahi, mais que c'est nous l'envahisseur.
Paley qui fait généralement autorité en matière
de morale, dans son chapitre intitulé "Sur le devoir de la
soumission au Gouvernement civil ", ramène toute obligation
civique à une formule d'opportunisme et il poursuit "Aussi
longtemps que l'intérêt de toute la société
l'exige, c'est-à-dire tant qu'on ne peut résister au gouvernement
établi ou le changer sans troubler l'ordre public, la volonté
de Dieu est d'obéir au gouvernement établi et de ne plus...
"
Ce principe, une fois admis, la justice de chaque cas particulier de résistance
se réduit à une évaluation de l'importance du danger
et du grief d'une part, et de la probabilité et du prix de la réforme
d'autre part. "Sur ce point, dit-il, chacun est juge." Mais
Paley semble n'avoir jamais envisagé de cas auxquels la règle
d'opportunisme n'est pas applicable, où un peuple aussi bien qu'un
individu doit faire justice, à tout prix. Si j'ai injustement arraché
une planche à l'homme qui se noie, je dois la lui rendre au risque
de me noyer. Cela, selon Paley, serait inopportun. Mais celui qui, dans
un tel cas, voudrait sauver sa vie, la perdrait. Ce peuple doit cesser
de maintenir l'esclavage et de porter la guerre au Mexique, même
au prix de son existence nationale. Dans la pratique, les nations sont
d'accord avec Paley, mais y a-t-il quelqu'un pour penser que le Massachusetts
agisse en toute justice dans la conjoncture actuelle? En langage clair,
ce n'est pas la kyrielle de politiciens du Sud qui s'oppose à une
réformeau Massachusetts, mais la kyrielle de marchands et de fermiers
qui s'intéressent davantage au commerce et à l'agriculture
qu'à l'humanité et qui ne sont nullement prêts à
rendre justice à l'esclave et au Mexique, à tout prix. je
ne cherche pas querelle à des ennemis lointains mais à ceux
qui, tout près de moi, collaborent avec ces ennemis lointains et
leur sont soumis : privés d'aide ces gens-là seraient inoffensifs.
Nous sommes accoutumés de dire que la masse des hommes n'est pas
prête; mais le progrès est lent, parce que l'élite
n'est, matériellement, ni plus avisée ni meilleure que la
masse. Le plus important n'est pas que vous soyez au nombre des bonnes
gens mais qu'il existe quelque part une bonté absolue, car cela
fera lever toute la pâte.
Il y a des milliers de gens qui par principe s'opposent à l'esclavage
et à la guerre mais qui en pratique ne font rien pour y mettre
un terme; qui se proclamant héritiers de Washington ou de Franklin,
restent plantés les mains dans les poches à dire qu'ils
ne savent que faire et ne font rien; qui même subordonnent la question
de la liberté à celle du libre échange et lisent,
après dîner, les nouvelles de la guerre du Mexique avec la
même placidité que les cours de la Bourse et peut-être
s'endorment sur les deux. Quel est le cours d'un honnête homme et
d'un patriote aujourd'hui? On tergiverse, on déplore et quelquefois
on pétitionne, mais on n'entreprend rien de sérieux ni d'effectif.
On attend, avec bienveillance, que d'autres remédient au mal, afin
de n'avoir plus à le déplorer. Tout au plus, offre-t-on
un vote bon marché, un maigre encouragement, un "Dieu vous
assiste " à la justice quand elle passe. Il y a 999 défenseurs
de la vertu pour un seul homme vertueux. Mais il est plus facile de traiter
avec le légitime possesseur d'une chose qu'avec son gardien provisoire.
Tout vote est une sorte de jeu, comme le échecs ou le trictrac,
avec en plus une légère nuance morale où le bien
et le mal sont l'enjeu ; les problèmes moraux et les paris, naturellement
l'accompagnent. Le caractère des votants est hors jeu. je donne
mon vote, c'est possible, à ce que j'estime juste ; mais il ne
m'est pas d'une importance vitale que ce juste l'emporte. le veux bien
l'abandonner à la majorité. Son urgence s'impose toujours
en raison de son opportunité. Même voter pour ce qui est
juste, ce n'est rien faire pour la justice. Cela revient à exprimer
mollement votre désir qu'elle l'emporte. Un sage n'abandonne pas
la justice aux caprices du hasard; il ne souhaite pas non plus qu'elle
l'emporte par le pouvoir d'une majorité. Il y a bien peu de vertu
dans l'action des masses humaines. Lorsqu'à la longue la majorité
votera pour l'abolition de l'esclavage, ce sera soit par indifférence
à l'égard de l'esclavage, soit pour la raison qu'il ne restera
plus d'esclave à abolir par le vote. Ce seront eux, alors, les
véritables esclaves. Seul peut hâter l'abolition de l'esclavage,
celui qui, par son vote, affirme sa propre liberté.
J'entends parler d'une "Convention" prévue à Baltimore
ou ailleurs pour choisir un candidat à la Présidence; cette
"Convention" serait principalement constituée de rédacteurs
en chef de journaux et de politiciens de carrière; mais moi, je
me dis: qu'importe à un homme indépendant, intelligent et
respectable la décision où ils peuvent aboutir? N'aurons-nous
pas quand même le bénéfice de la sagesse et de l'honnêteté
de cet homme-là? Ne pouvons-nous tabler sur des votes indépendants?
Le pays ne compte-t-il pas nombre d'individus qui n'assistent pas aux
conventions? Mais non, je m'aperçois que des hommes honorables,
ou soi-disant tels, ont immédiatement dévié de leur
position et désespèrent de leur pays, alors que leur pays
aurait bien plutôt sujet de désespérer d'eux. Ils
adoptent sans tarder un des candidats ainsi choisis comme le seul disponible,
prouvant ainsi leur propre disponibilité aux desseins du démagogue.
Leur voix n'a pas plus de valeur que celle d'un quelconque étranger
sans principes ou d'un Américain qui s'est vendu. Oh! que ne puis-je
trouver un homme, un vrai, comme dit l'autre pas une chiffe qu'on retourne
comme un gant! Nos statistiques sont en défaut: le chiffre de la
population a été surfait. Combien d'hommes y a-t-il dans
ce pays pour 1 000 mètres carrés? A peine un. L'Amérique
n'offre-t-elle pas aux hommes la moindre tentation de venir s'y fixer?
L'Américain s'est réduit à n'être qu'un "Membre
Affilié" - type reconnaissable à l'hypertrophie de
son sens grégaire et à un manque manifeste d'intellect et
d'allègre confiance en soi - dont le premier et le principal souci
en venant au monde est de veiller à l'entretien des Hospices et
avant même d'avoir endossé comme il se doit la Toge
virile - de s'en aller une souscription pour le soutien des veuves et
des orphelins éventuels; qui, en un mot, ne s'aventure à
vivre que soutenu par sa Compagnie d'Assurances Mutuelles, en échange
de la promesse d'un bel enterrement.
Ce n'est une obligation pour personne, bien sûr, de se vouer à
l'extirpation de tel ou tel mal, aussi criant et injuste soit-il ; on
peut très bien se consacrer à d'autres poursuites ; mais
qu'au moins on ne s'en lave pas les mains : ne pas accorder à ce
mal d'attention soutenue ne veut pas dire qu'il faille lui accorder un
appui de fait. Si je me livre à d'autres activités, à
d'autres projets, il me faudrait au moins veiller d'abord à ne
pas les poursuivre juché sur les épaules d'autrui. je dois
d'abord en descendre pour permettre à mon prochain de poursuivre,
lui aussi, ses projets.Voyez quelle grossière ambiguïté
on tolère. J'ai entendu dire à certains de mes compatriotes
:"Il ferait beau voir qu'on me mette en demeure d'aider à
mâter une révolte des esclaves ou de me mobiliser pour le
Mexique. Vous verriez si j'irais ! "; et pourtant, ces
mêmes hommes ont chacun directement par leur obéissance,
et de la sorte indirectement par leur argent, avancé un remplaçant.
Il est applaudi le soldat qui refuse de servir dans une guerre injuste,
par ceux-là mêmes qui ne refusent pas de servir le gouvernement
injuste qui fait la guerre ; il est applaudi par ceux-là mêmes
dont il dédaigne et réduit à néant l'autorité;
comme si l'État devenu pénitent allait jusqu'à engager
quelqu'un pour se faire fouetter au moment du péché, sans
s'arrêter un instant de pécher pour autant. Ainsi, sous le
nom d'Ordre et de Gouvernement Civique, nous sommes tous amenés
à rendre hommage et allégeance à notre propre médiocrité.
On rougit d'abord de son crime et puis on s'y habitue; et le voilà
qui d'immoral devient amoral et non sans usage dans la vie que nous nous
sommes fabriquée.
L'erreur la plus vaste et la plus répandue exige pour la soutenir
la vertu la plus désintéressée. Le léger reproche
auquel se prête d'habitude la vertu de patriotisme, ce sont les
âmes nobles qui sont les plus susceptibles de l'encourir. Les gens
qui, tout en désapprouvant le caractère et les mesures d'un
gouvernement, lui concèdent leur obéissance et leur appui
sont sans conteste ses partisans les plus zélés et par là,
fréquemment, l'obstacle le plus sérieux aux réformes.
D'aucuns requièrent l'État de dissoudre l'Union, de passer
outre aux injonctions du Président. Pourquoi ne pas la dissoudre
eux-mêmes - l'union entre eux et l'État - en refusant de
verser leur quote-part au Trésor? N'ont-ils pas vis-à-vis
de l'État la même relation que l'État vis-à-vis
de l'Union? Et les mêmes raisons qui les ont empêchés
de résister à l'Union, ne les ont-elles pas empêchés
de résister à l'État? Comment peut-on se contenter
d'avoir tout bonnement une opinion et se complaire à ça
Quel plaisir peut-on trouver à entretenir l'opinion qu'on est opprimé?
Si votre voisin vous refait, ne serait-ce que d'un dollar, vous ne vous
bornez pas à constater, à proclamer qu'il vous a roulé,
ni même à faire une pétition pour qu'il vous restitue
votre dû ; vous prenez sur-le champ des mesures énergiques
pour rentrer dans votre argent etvous assurer contre toute nouvelle fraude.
L'action fondée sur un principe, la perception et l'accomplissement
de ce qui est juste, voilà qui change la face des choseset des
relations ; elle est révolutionnaire par essence, elle n'a aucun
précédent véritable. Elle ne sème pas seulement
la division dans les Etats et les Églises, mais aussi dans les
familles ; bien plus, elle divise l'individu, séparant en lui le
diabolique du divin. Il existe des lois injustes : consentirons-nous à
leur obéir? Tenterons-nous de les amender en leur obéissant
jusqu'à ce que nous soyons arrivés à nos fins
ou les transgresserons-nous tout de suite? En général, les
hommes, sous un gouvernement comme le nôtre, croient de leur devoir
d'attendre que la majorité se soit rendue à leurs raisons.
Ils croient que s'ils résistaient le remède serait pire
que le mal ; mais si le remède se révèle pire que
le mal, c'est bien la faute du gouvernement. C'est lui le responsable.
Pourquoi n'est-il pas plus disposé à prévoir et à
accomplir des réformes? Pourquoi n'a-t-il pas d'égards pour
sa minorité éclairée? Pourquoi pousse-t-il les hauts
cris et se défend-il avant qu'on le touche? Pourquoi n'encourage-t-il
pas les citoyens à rester en alerte pour lui signaler ses erreurs
et améliorer ses propres décisions? Pourquoi crucifie-t-il
toujours le Christ pourquoi excommunie-t-il Copernic et Luther
et dénonce-t-il Washington et Franklin comme rebelles?
On dirait que le refus délibéré et effectif de, son
autorité est le seul crime que le gouvernement n'ait jamais envisagé,
sinon pourquoi n'a-t-il pas mis au point de châtiment défini,
convenable et approprié? Si un homme qui ne possède rien
refuse, ne serait-ce qu'une fois, de gagner un dollar au profit de l'État,
on le jette en prison pour une durée qu'aucune loi, à ma
connaissance, ne définit et qui est laissée à la
discrétion de ceux qui l'y ont envoyé; mais vole-t-il mille
fois un dollar à l'État qu'on le relâche aussitôt.
Si l'injustice est indissociable du frottement nécessaire à
la machine gouvernementale, l'affaire est entendue. Il s'atténuera
bien à l'usage la machine finira par s'user, n'en doutons pas.
Si l'injustice a un ressort, une poulie, une corde ou une manivelle qui
lui est spécialement dévolue, il est peut-être grand
temps de se demander si le remède n'est pas pire que le mal ; mais
si, de par sa nature, cette machine veut faire de nous l'instrument de
l'injustice envers notre prochain, alors je vous le dis, enfreignez la
loi. Que votre vie soit un contre frottement pour stopper la machine.
Il faut que je veille, en tout cas, à ne pas me prêter au
mal que je condamne
Quant à recourir aux moyens que l'État a prévus pour
remédier au mal, ces moyens-là, je n'en veux rien savoir.
Ils prennent trop de temps et la vie d'un homme n'y suffirait pas. J'ai
autre chose à faire. Si je suis venu au inonde, ce n'est pour le
transformer en un lieu où il fasse bon vivre, mais pour y vivre,
qu'il soit bon ou mauvais. Un homme n'a pas tout à faire mais quelque
chose, et qu'il n'ait pas la possibilité de tout faire ne signifie
as qu'il doive faire quelque chose de mal. Ce n'est pas mon affaire de
présenter des pétitions au gouverneur ou au Corps Législatif
; ça n'est pas la leur de m'en présenter non plus, car s'ils
ne tiennent pas compte de ma pétition, que devrais-je faire? Dans
ce seul cas, l'État n'a prévu aucun recours: le mal réside
dans la Constitution elle même. Cela peut sembler dur, borné
et intransigeant, mais c'est traiter avec la plus extrême bonté
et considération le seul esprit qui soit à même de
l'apprécier et de la mériter. Il en est ainsi de tous changements
en bien, comme la mort et la vie, qui s'opèrent dans les convulsions.
Je n'hésite pas à le dire : ceux qui se disent abolitionnistes
devraient, sur-le-champ, retirer tout de bon leur appui, tant dans leur
personne que dans leurs biens, au gouvernement du Massachusetts, et cela
sans attendre de 'constituer la majorité d'une voix, pour permettre
à la justice de triompher grâce à eux. S'ils écoutent
la voix de Dieu ils n'ont nul besoin, me semble-t-il, de compter sur une
autre voix. En outre, tout homme qui a raison contre les autres, constitue
déjà une majorité d'une voix.
Le gouvernement américain ou son représentant, le gouvernement
du Massachusetts, je le rencontre directement, et face à face,
une fois l'an - pas plus - en la personne de son percepteur; c'est la
seule forme sous laquelle un homme dans ma condition rencontre forcément
l'État qui me dit alors clairement: " Reconnais-moi. "
Alors, dans ce cas, la manière la plus simple, la plus efficace
et, dans la conjoncture actuelle, la manière la plus urgente de
traiter avec lui de la question, et d'exprimer la maigre satisfaction
et tendresse qu'il nous inspire, c'est de le désavouer sur l'heure.
Mon voisin fort civil, le percepteur, est bien l'homme à qui j'ai
affaire - car c'est à tout prendre avec des hommes et non avec
des parchemins que j'ai querelle - et il a délibérément
choisi d'être fonctionnaire. Comment saura-t-il vraiment ce qu'il
est et ce qu'il fait en sa qualité de fonctionnaire et en sa qualité
d'homme ? jamais tant qu'il ne sera pas mis en demeure de considérer
s'il doit me traiter, moi son voisin respecté, en voisin et en
homme bien intentionné, ou bien en fou furieux et en perturbateur
de l'ordre public; tant qu'il ne sera pas forcé de trouver le moyen
de surmonter l'obstacle à nos relations amicales sans céder
aux pensées et aux paroles discourtoises et violentes qui vont
de pair avec ses actes. je suis convaincu que si un millier, si une centaine,
si une dizaine d'hommes que je pourrais nommer - si seulement dix honnêtes
gens - que dis-je ? Si un seul honnête homme cessait, dans notre
État du Massachusetts de garder des esclaves, venait vraiment à
se retirer de cette confrérie, quitte à se faire jeter dans
la prison du Comté, cela signifierait l'abolition de l'esclavage
en Amérique. Car peu importe qu'un début soit modeste :
ce qui est bien fait au départ est fait pour toujours. Mais nous
aimons mieux en discuter - c'est cela que nous appelons notre mission.
La réforme entretient à son service des quantités
de journaux, mais pas un seul homme. Si mon digne voisin, l'Ambassadeur
d'État qui consacre son existence au règlement du problème
des droits de l'homme à la Chambre du Conseil, au lieu de se laisser
menacer des prisons de la Caroline, devait se présenter en prisonnier
du Massachusetts, cet État qui est si anxieux de rejeter sur sa
soeur le crime de l'esclavage, encore qu'il ne puisse à ce jour
découvrir d'autre grief à l'encontre de celle-ci qu'un acte
d'inhospitalité le corps législatif n'écarterait
pas tout à fait le sujet l'hiver prochain. Sous un gouvernement
qui emprisonne quiconque injustement, la véritable place d'un homme
juste est aussi en prison. La place qui convient aujourd'hui, la seule
place que le Massachusetts ait prévue pour ses esprits les plus
libres et les moins abattus, c'est la prison d'Etat. Ce dernier les met
dehors et leur ferme la porte au nez. Ne se sont-ils pas mis dehors eux-mêmes,
de par leurs principes ? C'est là que l'esclave fugitif et le prisonnier
mexicain en liberté surveillée, et l'Indien venu pour invoquer
les torts causés à sa race, les trouveront sur ce terrain
isolé, mais libre et honorable où l'État relègue
ceux qui ne sont pas avec lui, mais contre lui : c'est, au sein d'un Etat
esclavagiste, le seul domicile où un homme libre puisse trouver
un gîte honorable. S'il y en a pour penser que leur influence y
perdrait et que leur voix ne blesserait plus l'oreille de l'État,
qu'ils n'apparaîtraient plus comme l'ennemi menaçant ses
murailles, ceux-là ignorent de combien la vérité
est plus forte que l'erreur, de combien plus d'éloquence et d'efficacité
est doué dans sa lutte contre l'injustice l'honune qui l'a éprouvée
un peu dans sa personne même. Donnez tout votre vote, pas seulement
un bout de papier, mais toute votre influence. Une minorité ne
peut rien tant qu'elle se conforme à la majorité; ce n'est
même pas alors une minorité. Mais elle est irrésistible
lorsqu'elle fait obstruction de tout son poids. S'il n'est d'autre alternative
que celle-ci : garder tous les justes en prison ou bien abandonner la
guerre et l'esclavage, l'État n'hésitera pas à choisir.
Si un millier d'hommes devaient s'abstenir de payer leurs impôts
cette année ' ce ne serait pas une initiative aussi brutale et
sanglante que celle qui consisterait à les régler, et à
permettre ainsi à l'État de commettre des violences et de
verser le sang innocent. Cela définit, en fait, une révolution
pacifique, dans la mesure où pareille chose est possible.
Si le percepteur ou quelque autre fonctionnaire me demande, comme ce fut
le cas : " Mais que dois-je faire ? ", je lui réponds
: "Si vous voulez vraiment faire quelque chose, démissionnez
! " Quand le sujet a refusé obéissance et que le fonctionnaire
démissionne, alors la révolution est accomplie. Même
à supposer que le sang coule. N'y a-t-il pas effusion de sang quand
la conscience est blessée ? Par une telle blessure s'écoulent
la dignité et l'immortalité véritable de la personne
humaine qui meurt, vidée de son sang pour l'éternité.
je vois ce sang-là couler aujourd'hui. J'ai envisagé l'emprisonnement
de l'offenseur plutôt que la saisie de ses biens - encore que tous
deux servent la même fin - parce que ceux qui affirment le droit
le plus imprescriptible, et qui par là apparaissent comme les plus
dangereux adversaires d'un État corrompu, n'ont pas, d'habitude
passé beaucoup de temps à accumuler des richesses. A ces
sortes de gens, l'État rend relativement peu de services et une
légère imposition leur apparaît naturellement exorbitante,
surtout s'ils sont obligés d'en couvrir les frais par un travail
de leurs mains'. Si quelqu'un vivait en se passant totalement d'argent,
l'Etat lui-même hésiterait à lui en réclamer.
Mais le riche sans que l'envie me dicte aucune comparaison
est toujours vendu à l'institution qui l'enrichit. En poussant
à fond, " plus on a d'argent, moins on a de vertu ",
car l'argent s'interpose entre un homme et ses objectifs pour les réaliser
et il n'a sûrement pas fallu une grande vertu pour s'enrichir ainsi.
L'argent met sous le boisseau nombre de questions auxquelles on serait
autrement forcé de répondre, alors que la seule question
neuve qu'il soulève, abrupte et superflue, c'est " comment
le dépenser ". Ainsi le point d'appui moral s'effondre à
la base. Les occasions de vivre diminuent en raison de l'augmentation
de ce que l'on appelle les " moyens ". La meilleure chose
qu'un homme puisse faire pour sa culture, lorsqu'il est devenu riche,
c'est d'essayer de réaliser les idéaux qu'il entretenait
lorsqu'il était pauvre.
Le Christ répondait aux Hérodiens selon leur condition "
Montrez-moi l'argent du tribut ", leur dit-il. Et comme l'un d'eux
tirait un denier de sa poche: si vous vous servez d'une monnaie qui porte
l'effigie de César et auquel César a donné cours
et valeur, c'est-à-dire si vous êtes Gens de létat
et bien aises de jouir des avantages du gouvernement de César,
alors payez-le dans sa monnaie quand il le réclame: "Rendez
donc à César ce qui est à César et à
Dieu ce qui est à Dieu", les laissant ainsi guère plus
éclairés qu'avant pour saisir la différence, car
ils ne désiraient pas la connaître .
En m'entretenant avec les plus affranchis de mes concitoyens, je m'aperçois
qu'en dépit de tous leurs propos concernant l'importance et la
gravité de la question, et leur souci de la tranquillité
publique, le fort et le fin de l'affaire c'est qu'ils ne peuvent se passer
de la protection du gouvernement en place et qu'ils redoutent les effets
de leur désobéissance sur leurs biens ou leur famille. Pour
mon compte personnel, il ne me plairait pas de penser que je doive m'en
remettre à la protection de l'État ; mais si je refuse l'autorité
de l'État lorsqu'il me présente ma feuille d'impôts,
il prendra et dilapidera tout mon avoir, me harcelant moi ainsi que mes
enfants, à n'en plus finir. Cela est dur, cela enlève à
un homme toute possibilité de vivre normalement et à l'aise
- j'entends, sur le plan matériel. A quoi bon accumuler des biens
quand on est sûr de les voir filer ? Il faut louer quelques arpents,
bien s'y installer et ne produire qu'une petite récolte pour la
consommation immédiate. On doit vivre en soi, ne dépendre
que de soi, et, toujours à pied d'oeuvre et prêt à
repartir, ne pas s'encombrer de multiples affaires. Un homme peut s'enrichir
même en Turquie s'il se montre, à tous égards, le
docile sujet du gouvernement turc. Confucius a dit: " Si un État
est gouverné par les principes de la raison, pauvreté et
misère sont des sujets de honte ; si un État n'est pas gouverné
par les principes de la raison, richesses et honneurs sont des sujets
de honte. " Non, avant que j'accepte de laisser la protection du
Massachusetts s'étendre à ma personne en quelque lointain
port du Sud où ma liberté est menacée'.. avant que
je consacre tous mes efforts à édifier une fortune dans
le pays par une initiative pacifique, je puis me permettre de refuser
au Massachusetts obéissance et droit de regard sur ma propriété
et mon existence. Il m'en coûte moins, à tous les sens du
mot, d'encourir la sanction de désobéissance à l'État,
qu'il ne m'en coûterait de lui obéir. J'aurais l'impression,
dans ce dernier cas, de m'être dévalué.
Voici quelques années, l'État vint me requérir au
nom de l'Église de payer une certaine somme pour l'entretien d'un
pasteur dont, au contraire de mon père, je ne suivais jamais les
sermons. "Payez, disait-il, ou vous êtes sous les verrous.
" Je refusai de payer. Malheureusement, quelqu'un d'autre crut bon
de le faire pour moi. je ne voyais pas pourquoi on devait imposer au maître
d'école l'entretien du prêtre et pas au prêtre, celui
du maître d'école, car je n'était pas payé
par l'État. Je gagnais ma vie par cotisations volontaires 1. je
ne voyais pas pourquoi mon établissement ne présenterait
pas aussi sa feuille d'impôts en faisant appuyer ses exigences par
l'État à l'imitation de l'Église. Toutefois, à
la prière du Conseil Municipal, je voulus bien condescendre à
coucher par écrit la déclaration suivante: "Par le
présent acte, je, soussigné Henry Thoreau, déclare
ne pas vouloir être tenu pour membre d'une société
constituée à laquelle je n'ai pas adhéré."
je confiai cette lettre au greffier qui l'a toujours ; l'État,
ainsi informé que je ne souhaitais pas être tenu pour membre
de cette Église, n'a jamais depuis lors réitéré
semblables exigences, tout en insistant quand même sur la validité
de sa présomption initiale. Si j'avais pu nommer toutes les sociétés,
j'aurais signé mon retrait de chacune d'elles, là où
je n'avais jamais signé mon adhésion, mais je ne savais
où me procurer une liste complète.
Je n'ai payé aucune capitation depuis six ans ; cela me valut de
passer une nuit en prison ; tandis que j'étais là à
considérer les murs de grosses pierres de deux à trois pieds
d'épaisseur, la porte de bois et de fer d'une épaisseur
d'un pied et le grillage en fer qui filtrait la lumière, je ne
pus m'empêcher d'être saisi devant la bêtise d'une institution
qui me traitait comme un paquet de chair, de sang et d'os, bon à
être mis sous clef je restais étonné de la conclusion
à laquelle cette institution avait finalement abouti, à
savoir que c'était là le meilleur parti qu'elle pût
tirer de moi ; il ne lui était jamais venu à l'idée
de bénéficier de mes services d'une autre manière.
Je compris que, si un rempart de pierre s'élevait entre moi et
mes concitoyens, il s'en élevait un autre, bien plus difficile
à escalader ou à percer, entre eux et la liberté
dont moi, je jouissais. Pas un instant, je n'eus le sentiment d'être
enfermé et les murs me semblaient un vaste gâchis de pierre
et de mortier. J'avais l'impression d'être le seul de mes concitoyens
à avoirpayé l'impôt. De toute évidence, ils
ne savaient pas comment me traiter et se comportaient en grossiers personnages.
Chaque menace, chaque compliment cachait une bévue; car ils croyaient
que mon plus cher désir était de me trouver de l'autre côté
de ce mur de pierre. je ne pouvais que sourire de leur empressement à
pousser le verrou sur mes méditations qui les suivaient dehors
en toute liberté, et c'était d'elles, assurément,
que venait le danger. Ne pouvant m'atteindre, ils avaient résolu
de punir mon corps, tout comme. des garnements qui, faute de pouvoir approcher
une personne à qui ils en veulent, s'en prennent à son chien.
Je vis que l'État était un nigaud, aussi apeuré qu'une
femme seule avec ses couverts d'argent, qu'il ne distinguait pas ses amis
d'avec ses ennemis, et perdant tout le respect qu'il m'inspirait encore,
j'eus pitié de lui.
Ainsi l'État n'affronte jamais délibérément
le sens intellectuel et moral d'un homme, mais uniquement son être
physique, ses sens. Il ne dispose contre nous ni d'un esprit ni d'une
dignité supérieurs, mais de la seule supériorité
physique. Je ne suis pas né pour qu'on me force. je veux respirer
à ma guise. Voyons qui l'emportera. Quelle force dans la multitude?
Seuls peuvent me forcer ceux qui obéissent à une loi supérieure
à la mienne. Ceux-là me forcent à leur ressembler.
Je n'ai pas entendu dire que des hommes aient été forcés
de vivre comme ceci ou comme cela par des masses humaines - que signifierait
ce genre de vie ? Lorsque je rencontre un gouvernement qui me dit: "La
bourse ou la vie", pourquoi me hâterais-je de lui donner ma
bourse? Il est peut-être dans une passe difficile, aux abois; qu'y
puis-je ? Il n'a qu'à s'aider lui-même, comme moi. Pas la
peine de pleurnicher. je ne suis pas responsable du bon fonctionnement
de la machine sociale. je ne suis pas le fils de l'ingénieur. je
m'aperçois que si un gland et une châtaigne tombent côte
à côte, l'un ne reste pas inerte pour céder la place
à l'autre ; tous deux obéissent à leurs propres lois,
germent, croissent et prospèrent de leur mieux, jusqu'au jour où
l'un, peut-être, étendra son ombre sur l'autre et l'étouffera.
Si une plante ne peut vivre selon sa nature, elle dépérit
; un homme de même.
La nuit en prison fut une expérience nouvelle et non dénuée
d'intérêt. Les prisonniers, en manches de chemise, bavardaient
en prenant l'air sur le pas de la porte, le soir où j'y entrais.
Le geôlier dit alors : "Allons les gars, c'est l'heure de mettre
le verrou." Sur quoi, ils s'égaillèrent et j'entendis
le bruit de leurs pas qui regagnaient leur caverneuse demeure. Le geôlier
me présenta mon compagnon de cellule comme un " très
brave garçon et un homme capable ". Quand la porte fut verrouillée,
celui-ci me montra où accrocher mon chapeau, et comment on se débrouillait
là. Les cellules étaient blanchies à la chaux, une
fois par mois, et pour ce qui est de la mienne, c'était sans doute
la demeure de la ville la plus blanche, la plus simplement meublée
et probablement la mieux tenue. Cet homme voulut, bien sûr, savoir
d'où je venais et ce qui m'avait amené là; et lorsque
je le lui eus dit, je lui demandai à mon tour à quelles
circonstances il devait d'être là, présumant, naturellement,
que je me trouvais en face d'un honnête homme; et le monde étant
ce qu'il est, je crois que j'avais raison' : "Oh moi, dit-il, on
m'accuse d'avoir incendié une grange., mais ce n'est pas vrai.
" Autant que je pus en juger, il avait dû s'en aller dormir
dans une grange, en état d'ivresse, et là s'était
mis à fumer la pipe; c'est ainsi qu'une grange brûla. Il
avait la réputation d'être un homme capable, attendait depuis
trois mois de passer en jugement, et son attente devait se prolonger d'autant
; mais il se sentait chez lui et, satisfait d'être nourri et logé
gratis, il s'estimait fort bien traité. Il occupait une fenêtre,
moi l'autre; et je vis que si l'on restait là un bout de temps,
on s'occupait principalement à regarder par la fenêtre. J'eus
bientôt parcouru toutes les brochures qui traînaient là
et j'examinai les endroits par où mes prédécesseurs
s'étaient échappés ; un barreau avait été
scié et j'appris l'histoire des divers occupants de cette cellule,
car je m'aperçus que, même en ces lieux, il y avait une histoire
et des ragots qui ne franchissaient jamais les murs de la prison. C'est
probablement la seule résidence de la ville où l'on compose
des vers, imprimés ensuite sous forme de circulaire, mais sans
publication. On me montra une longue série de poèmes composés
par des jeunes gens qui avaient été surpris en pleine tentative
d'évasion et qui s'étaient vengés par des chansons.
je fis parler mon compagnon de cellule tant et plus de peur de ne jamais
le revoir; mais il finit par me désigner mon lit et me laissa le
soin de souffler la lampe. Dormir là une seule nuit, c'était
voyager dans un lointain pays que je n'aurais jamais cru devoir visiter.
Il me semblait que je n'avais jamais entendu sonner l'horloge de la ville
ni retentir, le soir, les bruits du village, car nous dormionsfenêtres
ouvertes, les grilles étant à l'extérieur. C'était
voir mon village natal sous un jour moyenâgeux, et la Concorde,
notre rivière, devenait un fleuve rhénan tandis que des
visions de chevaliers et de châteaux forts défilaient sous
mes yeux. C'était les voix d'anciens "burghers" que j'entendais
dans les rues. J'étais le spectateur et l'auditeur impromptu de
tout ce qui se passait et se disait à la cuisine de l'auberge mitoyenne
- expérience absolument neuve et rare pour moi. J'observais ma
ville natale de plus près. J'y étais de plain-pied. Jamais,
auparavant, je n'avais vu ses institutions. La prison est une de ses institutions
particulières, car c'est une capitale de Comté. Je commençais
à comprendre à quoi s'occupaient les habitants.
Au matin, on nous passa le petit déjeuner à travers une
ouverture pratiquée dans la porte; nous avions de petites gamelles
en fer-blanc, d'une forme oblongue très étudiée,
et qui contenaient un demi-litre de chocolat, du pain noir et une cuiller
en fer. Lorsqu'on réclama les récipients, j'allais, en novice
que j'étais, remettre mon reste de pain ; mais mon camarade s'en
saisit, en disant que "je devais le garder pour déjeuner ou
dîner". Peu après, on le fit sortir pour travailler
aux foins dans un champ tout proche où il se rendait chaque jour;
il n'en revenait pas avant midi ; aussi me souhaita-t-il le bonjour en
disant qu'il ne savait guère s'il me reverrait. Une fois sorti
de prison - car quelqu'un s'en mêla et paya cet impôt - je
ne vis pas que de grands changements se fussent produits en place publique,
comme il advint à ce personnage qui, parti jeune homme, réapparut
chancelant et tête chenue ; et cependant sous mes yeux s'était
opérée dans ce décor - la ville l'État - le
pays - une transformation plus grande que le simple écoulement
du temps n'aurait pu l'effectuer. J'évaluai dans quelle mesure
je pouvais me fier aux gens de mon milieu, mes bons voisins et amis ;
leur amitié n'était que pour la belle saison ; ils ne mettaient
pas leur point d'honneur à bien agir, ils appartenaient, de par
leurs préjugés et leurs superstitions, à une race
aussi différente de la mienne que les Chinois et les Malais ; en
se donnant aux autres, ils ne couraient pas le risque de se perdre eux,
ni même leurs possessions ; après tout, ils avaient si peu
de noblesse, qu'ils traitaient le voleur comme celui-ci les avait traités
; et ils espéraient, grâce à une certaine observance
de surface et à quelques prières, grâce à un
effort intermittent pour suivre une voie rectiligne toute tracée,
encore qu'inutile, sauver leur âme. C'est peut-être porter
un jugement bien sévère sur mes voisins, car je crois que
la plupart ignorent l'existence d'une institution comme la prison dans
leur village.
C'était autrefois la coutume chez nous, lorsqu'un pauvre débiteur
sortait de prison, que ses relations vinssent le saluer, en le regardant
à travers leurs doigts croisés pour figurer la grille d'une
fenêtre de prison. "Comment va ?" Mes voisins n'allèrent
pas si loin, mais après m'avoir regardé, ils échangèrent
des regards entendus, comme si j'étais de retour d'un long voyage.
On m'avait conduit en prison alors que je me rendais chez le cordonnier
pour y chercher une chaussure en réparation. Libéré
le lendemain matin, j'allais finir ma course et ayant enfilé ma
chaussure ressemelée, je rejoignis un groupe qui partait aux airelles,
fort impatient de s'en remettre à ma direction; une demi-heure
plus tard car le cheval fut bientôt harnaché - je me trouvais
en plein champ d'airelles sur l'une de nos plus hautes collines, à
plus de trois kilomètres, et de là on ne voyait l'Etat nulle
part. C'est là toute la chronique de "Mes prisons " je
n'ai jamais refusé de payer la taxe de voirie, parce que je suis
aussi désireux d'être bon voisin que je le suis d'être
mauvais sujet ; et quant à l'entretien des écoles, je contribue
présentement à l'éducation de mes concitoyens. Ce
n'est pas sur un article spécial de la feuille d'impôts que
je refuse de payer. je désire simplement refuser obéissance
à l'État, me retirer et m'en désolidariser d'une
manière effective. Je ne me soucie point de suivre mon dollar à
la trace si cela se pouvait - tant qu'il n'achète pas un
homme ou un fusil pour tirer sur quelqu'un - le dollar est innocent -
mais il m'importe de suivre les effets de mon obéissance. En fait,
je déclare tranquillement la guerre à l'État, à
ma manière à moi, mais bien décidé à
tirer tout le parti possible de cet état de choses : à la
guerre comme à la guerre
S'il en est pour payer l'impôt qu'on me réclame, par solidarité
envers l'État, ils ne font que continuer sur leur lancée,
et même ils favorisent l'injustice dans une plus large mesure que
l'État ne le requiert. S'ils paient l'impôt par suite d'un
intérêt mal compris pour le contribuable, pour sauvegarder
ses biens ou lui éviter la prison, c'est qu'ils n'ont pas eu la
sagesse d'envisager le tort considérable que leurs sentiments personnels
causent au bien public. Telle est donc ma position pour le moment. Mais
on ne saurait trop rester sur ses gardes en pareil cas, pour éviter
que l'entêtement ou le respect indu pour l'opinion du monde ne déforme
nos actes. Veillons à ne faire que ce qui nous convient personnellement
a un moment donné. Parfois, je pense: "Mais quoi! Ces gens
croient bien faire, ils ne sont qu'ignorants ; ils agiraient mieux, s'ils
savaient. Pourquoi donner a votre prochain la peine de vous traiter à
l'encontre de ses inclinations ?" Mais en y réfléchissant,
je ne vois pas pourquoi je ferais comme eux, pourquoi je laisserais
mon prochain endurer une peine plus grande dans un autre genre.
Et puis, je me dit aussi parfois :" lorsque des millions de gens
sans emportement, sans hargne, sans intention aucune, ne réclament
de vous qu' une somme modique, sans pouvoir - ainsi le veut leur constitution
- annuler ni modifier leur exigence actuelle et sans que vous ayez de
votre côté le pouvoir d'en appeler à d'autres millions
de gens, pourquoi s'exposer au déferlement d'une force aveugle
? On ne résiste pas à la soif et à la faim, aux vents
et aux marées avec cet entêtement ; on se soumet tout bonnement
a mille nécessités analogues. On ne se jette pas dans la
gueule du loup. "
Mais dans la mesure où cette force ne m'apparaît pas comme
absolument aveugle, mais humaine en partie, et où je considère
que mes liens avec ces millions, ce sont d'abord des liens avec des hommes
et non avec de simples objets bruts et inanirnés, je vois qu'un
appel est possible d'abord et instantanément à leur Créateur
et ensuite à eux-mêmes. Mais si, délibérément,
je me jette dans la gueule du loup, à quoi bon en appeler au loup
et au Créateur du loup> je n'ai à m'en prendre qu'à
moi. Si je pouvais meconvaincre que j'ai tout lieu d'être satisfait
des hommes tels qu'ils sont, tout lieu de les traiter en conséquence,
et non point à certains égards, selon ce que j'exige et
ce que j'attends d'eux et de moi, alors en bon Musulman et en fataliste
je m'efforcerais de me contenter de l'état de fait, m disant que
telle est la volonté de Dieu. En outre, il y a une différence
entre résister à la volonté divine et résister
à une force purement aveugle et naturelle: c'est qu'à cette
dernière je puis m'opposer ; mais je ne saurais espérer,
nouvel Orphée, changer la nature des rocs, des arbres et des bêtes.
Je ne désire pas me quereller avec quiconque, homme ou nation,
ni couper les cheveux en quatre, ni avancer de subtiles distinctions,
ni me monter en épingle. Je cherche bien plutôt, croyez-moi,
un simple prétexte pour me conformer aux lois nationales. je n'ai
que trop tendance à m'y conformer. En vérité, j'ai
bien sujet de me soupçonner sur ce chapitre; et chaque année,
lorsque le percepteur se présente, je me trouve disposé
à passer en revue les initiatives et la position du gouvernement
fédéral, du gouvernement d'Etat et l'esprit du peuple, afin
de trouver un prétexte à m'aligner.
Tout comme nos parents, aimons notre pays
Et s'il advient un jour que nous lui refusions
L'hommage de l'amour ou celui du labeur,
Veillons bien aux effets, et tâchons que notre âme
Et non quelque appétit de règne ou de profit.
Je crois que l'État sera bientôt en mesure de m'épargner
toute obligation de ce genre, et alors je ne serai pas meilleur patriote
que mes concitoyens. Envisagée d'un point de vue inférieur,
la Constitution, malgré tous ses défauts, est fort bonne:
la justice et les tribunaux sont forts respectables ; même cet État
et ce gouvernement américain sont, à bien des égards,
tout à fait remarquables, uniques et nous devons être pénétrés
de reconnaissance, nous a-t-on-dit mille fois; mais vus d'un peu plus
haut, ils sont ce que j'en ai dit, et d'encore plus haut, du plus haut,
qui pourra dire ce qu'ils sont et s'ils méritent le moindre regard,
la moindre pensée ?
Néanmoins, le gouvernement ne me soucie guère et je ne veux
lui accorder que le minimum d'attention. Rares sont les moments où
je vis sous un gouvernement, ici-bas. Si un homme a l'esprit libre, le
coeur libre et l'imagination libre, ce qui n'est pas, n'ayant jamais longtemps
l'apparence d'être à ses yeux, les gouvernants ou les réformateurs
sans sagesse, ne peuvent sérieusement menacer son repos.
Je sais que la plupart des hommes ne pensent pu comme moi ; mais je mets
dans le même lot ceux qui, par métier, consacrent leur vie
à étudier de semblables sujets. Hommes d'État et
législateurs, si bien enfermés dans leur institutions, ne
l'aperçoivent jamais nettement et sans voiles. Ils parlent de changer
la société, mais ils n'ont point de refuge hors d'elle.
Peut-être sont-ils, dans une certaine mesure, hommes de jugement
et d'expérience; ils ont sans doute inventé des systèmes
ingénieux et non sans valeur, ce dont nous les remercions sincèrement;
mais toute leur sagacité, toute leur utilité se cantonnent
dans des limites bien étroites. Ils oublient aisément que
le monde n'est pas gouverné par le système et l'opportunisme.
Webster ne regarde jamais au-delà du gouvernement et n'en peut
donc parler avec autorité. Ses paroles sont sagesse pour les législateurs
qui n'envisagent aucune réforme essentielle dans le gouvernement
en place; mais aux yeux des penseurs et de ceux qui légifèrent
pour tous les temps, pas une fois il n'aborde le sujet.
J'en connais dont les spéculations sur ce thème plein de
sagesse et de sérénité révèleraient
vite combien sont bornées l'étendue et l'hospitalité
de son esprit. Cependant, comparées aux déclarations falotes
de la plupart des réformateurs et à la sagesse et à
l'éloquence encore plus falotes de la plupart des politiciens en
général, ses paroles sont presque les seules sensées
et valables et nous en rendons grâces au Ciel. En regard des autres,
il est toujours fort, original et surtout pratique. Pourtant, sa qualité
n'est pas la sagesse, mais la prudence. La vérité du juriste
n'est pas la Vérité : elle n'est que cohérence et
opportunisme cohérent. La Vérité est toujours en
harmonie avec elle-même et ne se préoccupe pas en premier
lieu de révéler la justice qu'on va accorder avec le méfait.
Il mérite bien d'être appelé, comme on l'a fait, le
"Défenseur de la Constitution". Les seules attaques qu'il
lance vraiment sont définitives. Ce n'est pas un chef, mais un
suiveur. Ses chefs, ce sont les hommes de 87. "je n'ai jamais pris
d'initiative", dit-il, "et je n'ai nul besoin d'en prendre;
je n'ai jamais favorisé d'initiative et je n'entends nullement
favoriser une initiative pour troubler l'arrangement conclu
à l'origine, par lequel les divers États entrèrent
dans l'Union ." Toujours avec l'idée de la sanction que la
Constitution confère à l'esclavage, il dit: "Parce
qu'il faisait partie du contrat originel, qu'il demeure." En dépit
de sa subtilité et de son talent particuliers, Webster est incapable
de dégager un fait de ses rapports purement politiques, pour le
contempler dans son essence intellectuelle, comme de dire par exemple
ce qu'il convient à un homme de faire chez nous, en Amérique,
aujourd'hui face à l'esclavage ; au contraire, il se risque, peut-être
y est-il poussé, à formuler des réponses comme celle
qui suit, tout en protestant qu'il parle dans l'absolu et en simple particulier
(quel nouveau et singulier code des devoirs sociaux pourrait-on en déduire?).
La manière dont les gouvernements des États où l'esclavage
existe doivent régler ces problèmes est à leur discrétion,
en vertu de leurs responsabilités vis-à-vis des électeurs,
en regard des lois de la propriété, de l'humanité,
de la justice et en regard de Dieu.
Des associations formées ailleurs, issues d'un sentiment d'humanité
ou de tout autre motif, n'ont absolument rien à y voir. Elles n'ont
jamais reçu aucun encouragement de ma part et n'en recevront jamais.
Ceux qui ne connaissent pas de sources de vérité plus pures,
pour n'avoir pas remonté plus haut son cours, défendent
- et ils ont raison la Bible et la Constitution ; ils y boivent
avec vénération et humilité; mais ceux qui voient
la Vérité ruisseler dans ce lac, cet étang, se ceignent
les reins de nouveau et poursuivent leur pèlerinage vers la source
originelle.
Aucun homme doué d'un génie de législateur n'est
apparu en Amérique. De tels êtres sont rares dans l'histoire
du monde. Des orateurs., des politiciens et des rhétoriciens, il
s'en trouve à foison. Mais il n'a pas encore ouvert la bouche pour
parler, celui qui est capable de trancher les questions tant débattues
d'aujourd'hui. Nous aimons l'éloquence pour l'éloquence
et non pour la vérité qu'elle peut énoncer ou l'héroïsme
qu'elle peut inspirer. Il reste à nos législateurs de saisir
la valeur comparée du libre-échange et de la liberté,
de l'Union et de la rectitude, au sein d'une nation. Ils n'ont pas de
génie ou de talent, même sur des points relativement modestes
d'impôts et de finance, de commerce, d'industrie et d'agriculture.
Si pour nous guider, nous n'avions pour toute ressource que l'ingéniosité
verbeuse des législateurs du Congrès, sans le correctif
de l'expérience bien venue et des doléances efficaces du
peuple, l'Amérique ne garderait pas longtemps son rang parmi les
nations. Il y a dix-huit cents ans- je n'ai peut-être pas le droit
de le dire- que le Nouveau Testament a été écrit;
pourtant, où est le législateur doué d'assez de sagesse
et de réalisme pour profiter de la lumière que oet enseignement
jette sur la Législation ?
L'autorité du gouvernement, même de celui auquel je veux
bien me soumettre - car j'obéirai de bon coeur à ceux qui
ont des connaissances et des capacités supérieures aux miennes
et, sur bien des points, même à ceux qui n'ont ni ces connaissances
ni ces capacités - cette autorité est toujours impure. En
toute justice, elle doit recevoir la sanction et l'assentiment des gouvernés.
Elle ne peut avoir sur ma personne et sur mes biens d'autre vrai droit
que celui que je lui concède. L'évolution de la monarchie
absolue à la monarchie parlementaire, et de la monarchie parlementaire
à la démocratie, montre une évolution vers un respect
véritable de l'individu.
Le philosophe chinois lui-même avait assez de sagesse pour considérer
l'individu comme la base de l'Empire. La démocratie telle que nous
la connaissons est-elle l'aboutissement ultime du gouvernement? Ne peut-on
franchir une nouvelle étape vers la reconnaissance et l'établissement
des droits de l'homme? Jamais il n'y aura d'État vraiment libre
et éclairé, tant que l'État n'en viendra pas à
reconnaître à l'individu un pouvoir supérieur et indépendant
d'où découlerait tout le pouvoir et l'autorité d'un
gouvernement prêt à traiter l'individu en conséquence.
Je me plais à imaginer un État enfin, qui se permettrait
d'être juste pour tous et de traiter l'individu avec respect, en
voisin ; qui même ne trouverait pas incompatible avec son repos
que quelques-uns choisissent de vivre en marge, sans se mêler des
affaires du gouvernement ni se laisser étreindre par lui, du moment
qu'ils rempliraient tous les devoirs envers les voisins et leurs semblables.
Un État, qui porterait ce genre de fruit et accepterait qu'il tombât
sitôt mûr, ouvrirait la voie à un État encore
plus parfait, plus splendide, que j'ai imaginé certes, mais encore
vu nulle part.
D.Thoreau
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