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Ce sont toujours les mêmes histoires. Il sagit de type qui
ont lair davoir avalé un ange et qui nourrissent leur
dureté de cette fibre magique dobstination et de droiture.
Des personnages qui ne vacillent pas dans la tourmente, qui ne plient
pas. Des hommes daction qui opèrent sur le terrain où
lon envoie des messages réels, le terrain des symboles.
À mesure que le temps passe, on se fabrique progressivement un
tissu dappuis idéologiques. Cest ce qui permet de séveiller
en pensant que lon est du bon côté de la barrière
qui sépare le pouvoir de labus et la grande méchanceté
du territoire des parias de la terre. Ça permet aussi de se coucher
avec la bonne conscience davoir résisté au système
un jour de plus. Lune des lianes de cette trame est formée
par lobstination, cette vertu irrationnelle que possèdent
les adolescents. Elle empêche que la logique des adultes, que la
logique du pouvoir ne les trompe ; quau nom du rationnel et
du possible, du sensé et du convenable, lennemi nenvahisse
leur espace vital jusquà les expulser.
Paco Ignacio Taibo II
René Vautier raconte avec humour quil doit être le
seul réalisateur à avoir un morceau de caméra dans
le crâne, en raison dun tir essuyé sur la ligne Morice
entre Algérie et Tunisie. Au prix de blessures physiques, au prix
de nombreuses années de prison et dune mémorable grève
de la faim, la lutte de René Vautier contre toutes les formes doppression,
politiques, économiques et culturelles (censure) na jamais
cessé. Combat contre le capitalisme; contre le colonialisme et
plus particulièrement la guerre dAlgérie ; contre
le racisme en France ; contre lapartheid en Afrique ; contre la
pollution ; lextrême-droite française ; combat en faveur
des femmes ; combat pour la Bretagne.
À titre de réalisateur, producteur ou acteur, René
Vautier a participé à 180 films environ. Ceux qui restent
visibles prouvent lampleur de son savoir-faire stylistique, le caractère
méthodique de sa réflexion sur le document et sa liberté
formelle. Bien que relevant tous dune même forme polémique
et généreuse dont Jean Vigo aura donné la meilleure
définition, lessai à point de vue documenté
, ces films appartiennent en effet à des genres très
différents et explorent tout léventail des liens possibles
entre document et démonstration. Posons ici quelques jalons, en
attendant une restauration systématique de cette uvre capitale.
Reconstitution historique immédiate : Techniquement si simple,
en reprenant les systèmes du cinéma-vérité
avec une telle virtuosité que lon peut croire à un
document réel, remet en scène un appelé du contingent
poseur de mines sur la frontière algéro-tunisienne.
Documentaire lyrique : Mourir pour des images retrace grâce à
des entretiens, le tournage dun film réalisé en 1958
par Alain Kaminker et René Vogel, la Mer et les jours, sur la vie
des habitants de lIle de Sein, tournage au cours duquel Alain Kaminker
disparut en mer ; linterrogation sur les liens qui unissent filmeurs
et filmés sachève en ode sublime au respect, puisque
lune des très catholiques et bretonnes habitantes de lIle
souhaita se faire inhumer aux côtés du jeune cinéaste
juif.
Documentaire polémique : Marée noire, colère rouge
dénonce la désinformation des médias sur le naufrage
de lAmoco Cadiz, vingt-deux ans avant lErika.
Témoignage pur : À propos de lautre détail,
juxtaposant une série dentretiens avec les victimes algériennes
torturées pendant la guerre par le lieutenant Le Pen alors candidat
à lélection présidentielle, constitue une déposition
à charge utilisée dans un procès, mise en perspective
par les informations de Pierre Vidal-Naquet et de Paul Teitgen (préfet
dAlger à lépoque).
Document brut : un film sans titre, mais que lon peut nommer Destruction
des archives, nous montre René Vautier, filmé par Yann Le
Masson, marchant dans lamas de ses films et de ses archives détruites
couvertes de pétrole par un commando.Dans sa simplicité
factuelle absolue, le film constitue le plus terrifiant qui soit sur les
conséquences concrètes de lengagement de toute une
vie.
Essai théorique : Vous avez dit français ? trace une autre
histoire de France, celle des vagues dimmigration successives et
la façon dont elles se sont plus ou moins intégrées
dans le supposé creuset national, ce qui permet une réflexion
informée sur la notion didentité collective.
Fable didactique : Les Trois Cousins représente un fabliaux à
vocation documentaire sur lexploitation et les conditions des travailleurs
immigrés en France.
Allégorie pamphlétaire : dans le Remords, charge satirique
à haut pouvoir burlesque, René Vautier interprète
lui-même un personnage de cinéaste qui résume la position
de bon nombre de metteurs en scène français ayant refusé
par conviction mais surtout par lâcheté, de traiter de la
guerre dAlgérie de façon synchrone avec les événements.
Ce court-métrage est repris en intégralité dans La
Folle de Toujane, exemple emblématique de la manière dont
René Vautier réutilise constamment ses images ou même
des extraits de films.
Fiction-happening : Avoir 20 ans dans les Aurès, tourné
en Tunisie et basé sur des heures dentretiens au magnétophone
avec des anciens appelés du contingent. Comment peut-on mettre
des jeunes en situation de se conduire en criminel de guerre ? Une
fondamentale éloge du libre arbitre en temps de guerre.
Mais tout commence en 1950 avec Afrique 50 : Un film qui fusionne document,
poème, essai, chant, appel, cri, preuve et vision, et porte à
leur apogée les puissances dune cinématographie politiquement,
formellement et totalement libre.
Biographie (auto)commentée:
Né en 1928. FFI, décoré de la Croix de guerre à
16 ans. Durant ses études à lIDHEC, il participe clandestinement
à la réalisation de La Grande Lutte des mineurs, oeuvre
collective signée par Louis Daquin (1948).
En 1950, en dépit de la censure française qui lui confisque
une grande partie de ses bobines, il réussi à terminer Afrique
50, premier film anti-colonialiste français, chef duvre
du cinéma engagé, qui lui vaut treize inculpations et un
an de prison.
Je suis parti, pas plus anticolonialiste que ça, et c'est là-bas,
voyant les choses et discutant avec les gens que, sympathisant à
leurs côtés au vieux sens grec "souffrir avec",
je m'apercevais qu'effectivement les gars ne pouvaient pas me donner grand
chose, n'ayant eux-mêmes pas de quoi manger. Là, se fait
la cassure avec ceux qui vis à vis des autres sont des nantis.
Ils vous apparaissent de l'autre côté d'une barrière
que vous avez franchie. Et vous êtes avec d'autres, qui s'accrochent
aussi à vous pour vous dire "parles-en notre nom; fais-nous
connaître". Une confiance à ne pas trahir, qui fait
aussi la joie de vivre.
Jai été poursuivi pour atteinte à la sûreté
de lEtat parce que je disais dans Une nation, lAlgérie
(1955, film disparu) que lAlgérie serait indépendante
et quil valait mieux en discuter dès maintenant. Le discours
ambiant était lAlgérie, cest la France.
Jai expliqué publiquement les motivations qui me poussaient
à partir en Algérie. A mon sens, si lAlgérie
cétait la France, les Algériens étaient des
Français. Et si les Algériens étaient des Français,
ils avaient le droit dexpliquer pourquoi ils ne voulaient plus être
français. Jallais donc partir pour enregistrer ce quils
avaient à dire là-dessus et pour voir ce qui se passait
là-bas.
En 1957 donc, Algérie en flammes, filmé dans les maquis
des Aurès-Nementchas et le long de la fameuse ligne Morice, réseau
de barbelés électrifiés qui séparait lAlgérie
de la Tunisie. Le responsable de la section avec laquelle je suis entré
en Algérie sappelait Shérif Zenadi. On discutait beaucoup
de cinéma. Il me disait toujours quoi filmer. Un jour, ils ont
fait sauter un train militaire dans lequel se trouvaient des hommes. Il
me disait : Est-ce que tu filmes ? et je répondais
: Oui, si je dois filmer une guerre, il faut que je filme les actions
de guerre. Ça ne te dérange pas ? -Si, ça
membête, mais si je veux montrer quil y a une guerre,
il faut que je la filme, cest tout.
Je disais souvent: Connaître la torture, c'est comprendre
la guerre. De plus, je ne voulais pas filmer des choses que je n'avais
pas vues de mes propres yeux. Et la torture, alors, c'était quelques
combattants qu'on voyait revenir très abîmés, mais
surtout des récits, bientôt des souvenirs. Dès le
début de l'année 1957, les Algériens parlaient devant
moi des tortures, notamment de l'eau que les tortionnaires pouvaient faire
ingurgiter. Mais ils ne connaissaient pas encore l'existence des tortures
par électricité. Tous savaient ce qu'ils risquaient. Moi
aussi. On m'avait rapporté les propos d'un responsable de l'armée
française: Si vous attrapez Vautier, deux balles dans le
ventre pour qu'il ait le temps de se voir crever.
Mais rien nest simple dans cette histoire de politique et damour
puisque, de 1958 à 1960, Vautier passe vingt-cinq mois dans une
prison clandestine du GRPA (Gouvernement Provisoire de la République
dAlgérie), à Denden à louest de Tunis.
Alors quil est effectivement recherché par les Français
qui le qualifient au mieux de salopard de traître de cinéaste
fellouze pour collaboration avec les rebelles FLN, ces mêmes
rebelles lont incarcéré parce quils le suspectent
dêtre un agent de Moscou, destiné à les infiltrer.
Après lindépendance de lAlgérie, Vautier
deviendra directeur du centre audiovisuel dAlger et secrétaire
général des cinémas populaires (ciné-pops),
organisme de cinéma ambulant (des camions-projecteurs abandonnés
en 1962 sur le port dAlger par les services dactions psychologique
de larmée française), qui sillonnent le bled pour
des séances parfois très animées.
Après la guerre il m'est apparu qu'il fallait recueillir des témoignages,
garder trace des souffrances. Les Algériens en parlaient volontiers,
puisque cela participait de leur victoire, de leur indépendance,
de leur identité même. J'ai réuni plus de soixante
heures de témoignages filmés entre le début des années
60 et le milieu des années 80.
En 1971, toujours à propos de lAlgérie, René
Vautier va signer son film sans doute le plus connu, Avoir 20 ans dans
les Aurès. Malgré les remontrance de Michel Debré,
à lépoque ministre des armées, il est sélectionné
au Festival de Cannes où il remporte le Prix de la critique internationale.
En 1973, Vautier fait une grève de la faim de 31 jours pour protester
contre les critères politiques qui président à la
censure du film de Jacques Paginel, Octobre à Paris. Sa grève
est victorieuse, la Commission de censure modifie la loi.
Il crée lUPCB pour laquelle il produit ou réalise
dans la fin des années 70, des brûlots critique contre la
France de Giscard.
Au cours des années 80, face à la montée du Front
National, René Vautier enregistre de nombreux témoignages
dAlgériens qui affirment avoir été torturés
par le lieutenant Le Pen.
On sait désormais que la torture fut un système, s'intégrant
dans ce que de Bollardière appelait les murs coloniales.
Certains témoignages sont intégrés dans des films,
mais la plupart étaient entreposés dans un dépôt.
J'ai pu montrer ces témoignages lors d'une séance du procès
intenté par Le Pen au Canard enchaîné et à
Libération, en 1985, devant la 17e chambre correctionnelle de Paris.
Les deux journaux avaient eux aussi fait part de témoignages et
de leur conviction sur la participation active de Le Pen à la torture,
et il les attaquait pour diffamation. J'avais fait un montage de trois
heures de films, tous sur le même mode: un homme raconte qu'il a
été torturé et reconnaît formellement Le Pen
comme son tortionnaire. Ces documents ont été vus mais n'ont
pas pu être pris en compte lors du procès, car la loi d'amnistie
les rend caducs en interdisant de publier en France des accusations relatives
à la guerre d'Algérie. Cependant, à mon retour du
procès, j'ai été prévenu que la porte du dépôt
où je conservais ces films sur la torture avait été
forcée, et que des gens avaient détruit toutes les bobines.
Sur les soixante heures enregistrées, il ne me restait plus que
le montage de trois heures que j'avais montré au procès.
Je n'ai jamais pu savoir qui a détruit ces films. Mais cela m'a
confirmé dans une idée: la place d'un homme, dans un pays
puissant, est d'être avec les plus faibles, avec ceux d'en
face.
emprunts à Gérard Lefort et Nicole Brenez, de Soyouz, A.D.
Les citations sont de René Vautier: extraits dentretiens
de presse ou de Caméra citoyenne (éditions Apogée).
Véritable livre daventure ou Vautier raconte les circonstances
de ses films. Plaidoyer contre toutes formes de censures, ici se mesure
la force de son engagement.
Soyouz propose et organise des événements, via Gen Lock,
avec laide du Département des Affaires Culturelles de la
Ville de Genève.
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