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En 1944, à 16 ans au sein du groupe de résistance EDF de
Quimper je recevais des textes que jétais chargé de
faire connaître aux copains, pour maintenir le moral au beau fixe
dans les groupe de maquisards. Un jour je pêche un extrait du Père
Humilié de Claudel : Les morts de 20 ans gardent
un sourire ébloui... Les copains du groupe, je men
souviens, trouvaient ça très beau. Et puis, il y a eu dans
le groupe lagrande saignée, fin juin 1944 : Jean-Ma, 21 ans,
Guy Nona, 19 ans, Raymond, 20 ans, et dautre encore. Pas un cadavre
navait de un sourire ébloui des rictus, des gueules
tordues, un dernier refus gravé sur le visage... Roger, le responsable
du groupe, 20 ans lui aussi, avait été blessé dans
la même action. Lorsque je lai revu quelques semaines plus
tard, il a murmuré quelque chose du genre : Tache
plus tard de te contenter de monter de vraie images, plutôt que
de colporter des fausses histoires .
Je suis parti pour la Ligue de l'enseignement, où certains avaient
senti la nécessité d'apporter des images neuves venant d'Afrique
après le discours de De Gaulle: " La France se donne pour
tâche d'amener les populations dont elle s'occupe à se gérer
elles-mêmes ". On se disait: " Il faut voir." Je
suis parti, pas plus anticolonialiste que ça, et c'est là-bas,
voyant les choses et discutant avec les gens que, sympathisant à
leurs côtés au vieux sens grec " souffrir avec ",
je m'apercevais qu'effectivement le gars ne pouvaient pas me donner grand
chose, n'ayant eux-mêmes pas de quoi manger. Là, se fait
la cassure avec ceux qui vis à vis des autres sont des nantis.
Ils vous apparaissent de l'autre côté d'une barrière
que vous avez franchie. Et vous êtes avec d'autres, qui s'accrochent
aussi à vous pour vous dire " parles en notre nom; fais-nous
connaître ". Une confiance à ne pas trahir, qui fait
aussi la joie de vivre. Effectivement, autour de tous ces ennuis avec
Afrique 50, j'ai vécu dans la joie. Même en faisant des conneries
comme la sonorisation face au commissariat où se trouve l'inspecteur
chargé de saisir le film. Vous expliquez ce que vous faites, vous
dites: " Vous voulez voir ces images ? Encore faut-il qu'elles ne
soient pas saisies ! - T'en fais pas; on sera assez nombreux pour qu'ils
y viennent ! " Une solidarité de quartier.
En 1954 jai décidé de faire un film sur les rapport
franco-algérien, illustré avec les textes de la Bibliothèque
Nationale. Avec la monteuse Sylvie Blanc, nous avons fait Une Nation,
lAlgérie. Je suis allé montrer le film un peu partout,
sans demander de visa dexploitation (je ne laurais pas obtenu).
Par manque de moyens, on navait que deux copies. On organisait des
projections au quartier latin pour les comités pour la paix en
Algérie. Lune a été détruite tout de
suite lors dune séance mouvementée... Ce soir-là,
jétais très content de voir arriver des Arabes, mais
jai vite vu quils ne rigolaient pas. Jai reçu
un grand coup de bâton sur le tête, lappareil de projection
et la copie ont été complétement bousillés.
Finalement ils sont partis en laissant des tracts FLN-PC même
combat dénonçant la collusion entre le parti
communiste et le Front de Libération Nationale. Cétait
signé MNA (Mouvement Nationale Algérien) mais je ne savais
pas ce que cétait à lépoque. Jai
été poursuivi pour atteinte à la sûreté
de lEtat parceque je disais dans le film que lAlgérie
serait indépendante et quil valait mieux en discuter dès
maintenan. Le discouir ambiant était lAlgérie,
cest la France . Jai expliqueé publiquement
les motivations qui me poussaient à partir en Algérie. A
mon sens, si lAlgérie cétait la France, les
Algériens étaient des Français. Et si les Algériens
étaient des Français, ils avaient le droit dexpliquer
pourquoi ils ne voulaient plus être français. Jallais
donc partir pour enregistrer ce quils avaient à dire là-dessus
et pour voir ce qui se passait là-bas, en 1956. On a encore essayé
de men empêcher en me disant quil fallait un visa. Jai
simplement répondu : Je regrette mais sil
faut un visa, alors ce nest plus la France . Et je suis
parti.
Je suis dabord allé en Tunisie. Jai rencontré
des Algériens en leur projetant Afrique 50 et Une Nation, lAlgérie.
Puis, je suis passé en Algérie. Peu après, quand
je tournais là-bas, jai rencontré Abbane Ramdane qui
est devenu le responsable de linformation du FLN, puis Frantz Fanon.
Ils mont demandé la copie du film Une Nation, lAlgérie
pour une délégation du FLN qui partait en Amérique
du Sud. La copie a disparu, elle leur a apparemment été
volée.
Le responsable de la section avec laquellle je susi entré en Algérie
sappelait Shérif Zenadi. On discutait beacoup de cinéma.
Il me disait toujours quoi filmer. Un jour, ils ont fait sauter un train
militaire, dans lequel se trouvaient des hommes. Il me disait : Est-ce
que tu filmes ? et je répondais : Oui,
si je dois filmer une guerre, il faut que je filme les actions de guerre.
Ça ne te dérange pas ? -Si, ça
membête, mais si je veux montrer quil y a une geurre,
il faut que je la filme, cest tout.
Mais ce nétait pas tout. Javais déjà
vu ce quon pouvait faire avec des gernades. Jen avais moi-même
volé dans des dépôts allemands quand javais
16 ans, et on les avait balancées sur ceux den face qui avaient
mon âge. Quand on voit le résultat, on se dit quon
préfère ne plus se servir darmes. Jétais
venu avec lidée dutiliser le cinéma pour donner
la parole aux gens, avec la volonté dengager un dialogue
qui peut amoindrir le recours à la violence
J'ai réalisé un film, Une nation, l'Algérie, fin
1955-début 1956, à partir d'archives conservées à
la Bibliothèque nationale, montrant la pratique des enfumades,
lorsque des villages entiers étaient enfermés dans des grottes
et enfumés jusqu'à la mort. Le général Pélissier
avait lancé le mouvement à la fin du XIXe siècle,
en faisant mourir ainsi 632 membres d'une même tribu. Il avait appelé
ça la grotte à gaz. Ce sont ces images et ces
pratiques qui ont renforcé mon engagement et m'ont conduit à
partir en Algérie au début de l'année 1957, pour
filmer la guerre.
Il fallait filmer la guerre. Je disais souvent: Connaître
la torture, c'est comprendre la guerre. De plus, je ne voulais pas
filmer des choses que je n'avais pas vues de mes propres yeux. Et la torture,
alors, c'était quelques combattants qu'on voyait revenir très
abîmés, mais surtout des récits, bientôt des
souvenirs. Dès le début de l'année 1957, les Algériens
parlaient devant moi des tortures, notamment de l'eau que les tortionnaires
pouvaient faire ingurgiter. Mais ils ne connaissaient pas encore l'existence
des tortures par électricité. Tous savaient ce qu'ils risquaient.
Moi aussi. On m'avait rapporté les propos d'un responsable de l'armée
française: Si vous attrapez Vautier, deux balles dans le
ventre pour qu'il ait le temps de se voir crever.
Après la guerre. Je vivais en Algérie et je dirigeais le
centre audiovisuel. Alors, il m'est apparu qu'il fallait recueillir des
témoignages, garder trace des souffrances. Les Algériens
en parlaient volontiers, puisque cela participait de leur victoire, de
leur indépendance, de leur identité même. J'ai réuni
plus de soixante heures de témoignages filmés entre le début
des années 60 et le milieu des années 80.
Les appelés que j'ai pu rencontrer, dès les années
60, évoquent assez peu la question. Sur près de six cents
heures enregistrées, je crois que seuls deux ou trois soldats français
parlent de la torture, toujours sur un mode très pudique, renvoyant
la faute sur quelques responsables. Il y a d'un côté ceux
qui torturaient sciemment, en professionnels, et de l'autre la grande
masse des militaires qui seraient restés propres. On sait désormais
que la torture fut un système, s'intégrant dans ce que de
Bollardière appelait les murs coloniales. Les
Français qui ont reconnu et dénoncé l'existence de
ce système de torture étaient beaucoup plus choqués
que les militants algériens qui en étaient victimes. Les
Français ne pouvaient tirer aucune gloire de cette torture, au
contraire: ils s'apercevaient que la France avait mis en place un système
qu'ils avaient eux-mêmes combattu quinze ans auparavant, pendant
la Résistance, confrontés à la torture de la Gestapo,
par exemple. Toutes les grandes consciences qui se sont élevées
contre la torture en Algérie, et dont j'ai enregistré le
témoignage, Germaine Tillion, le général de Bollardière,
répètent ce que m'a dit Paul Teitgen: La torture,
je sais ce que c'est. J'ai été torturé par les nazis.
Et je n'accepte pas que la France le fasse en mon nom. C'est la
mémoire de la Résistance qui a été le fer
de lance de la dénonciation de la torture.
Certains témoignages sont intégrés dans des films,
Peuple en marche, l'Aube des damnés, A propos de l'autre détail,
Vous avez dit: Français? Mais la plupart étaient entreposés
dans les locaux d'Images sans chaînes, une association que j'ai
créée comme une mémoire cinématographique
des images censurées. J'ai pu montrer ces témoignages lors
d'une séance du procès intenté par Le Pen au Canard
enchaîné et à Libération, en 1985, devant la
17e chambre correctionnelle de Paris. Les deux journaux avaient eux aussi
fait part de témoignages et de leur conviction sur la participation
active de Le Pen à la torture, et il les attaquait pour diffamation.
Lors du procès, Le Pen a commencé à montrer des films
sur les violences et les attentats de l'ALN; j'ai en quelque sorte répondu
en montrant les témoignages de torturés.
J'avais fait un montage de trois heures de films, tous sur le même
mode: un homme raconte qu'il a été torturé et reconnaît
formellement Le Pen comme son tortionnaire. Ces documents ont été
vus mais n'ont pas pu être pris en compte lors du procès,
car la loi d'amnistie les rend caducs en interdisant de publier en France
des accusations relatives à la guerre d'Algérie. Cependant,
à mon retour du procès, j'ai été prévenu
que la porte du dépôt où je conservais ces films sur
la torture avait été forcée, et que des gens avaient
détruit toutes les bobines. Sur les soixante heures enregistrées,
il ne me restait plus que le montage de trois heures que j'avais montré
au procès. Je n'ai jamais pu savoir qui a détruit ces films.
Mais cela m'a confirmé dans une idée: la place d'un homme,
dans un pays puissant, est d'être avec les plus faibles, avec ceux
d'en face.
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Petite fumée
Rencontre avec René Vautier à loccasion de la diffusion
dune partie de ces films.
Dans tous ces hommages qui sentent un petit peu le sapin, jessaye
de faire des projets, justement pour que ça sente moins le sapin.
Parmi les projets, il y a des choses qui me semblent indispensables. Dune
part de classifier un peu... Jai fait des trucs qui sont en fait
très bordéliques parce que jai pensé pendant
très longtemps que le cinéma cétait un objet
de consommation immédiate, cétait une arme à
utiliser tout de suite et puis après, quand on avait fait des images
et quon les avait utilisées, cétait pas la peine
de les garder. Du coup, ça ne ma pas fait tellement de choses
de voir à un moment donné, un Le Pen ou les lepénistes,
me bousiller soixante kilomètres darchives, parce que je
me disais, les archives ce nest pas mon fort, ils peuvent bousiller
les images, les images quils bousillent elles ont été
utiles
Cétait une perte, bien sûr. Mais je navais
pas ressenti, à lépoque, que le cinéma cétait
aussi quelque chose qui était fait pour la mémoire. Et là,
maintenant, je me rends compte quil y a des choses que jai
tournées et qui sont particulières. Je men suis rendu
compte parce quil y a des tas de gens qui me demandaient des extraits
dimages pour témoigner du passé, donc des images reflétant
une réalité que dautres navaient pas montrée.
Alors là je me suis dit que maintenant il faudrait ranger tout
ça. Et puis je me suis dit aussi, jai encore des choses à
faire, des trous
Lun de ces trous cest dempêcher
une légende (la sienne, Ndlr) de devenir réalité.
Javais reçu une cassette vidéo dun griot, en
Wolof, mais avec la traduction. Cétait un griot qui disait
: mon père et mon grand-père étaient griots
aussi, et ce que je chante cest, me semble-t-il, le tournage de
votre film en Afrique noire . Alors jai écouté,
jai lu la traduction. Cétait complètement dingue
! Jétais petite fumée , jétais
mort trois fois mais je me réveillais à chaque fois parce
que javais encore des images à faire. Quand jétais
petite fumée , le peuple de Côte dIvoire
soufflait sur la fumée pour lenvoyer au Ghana pour que les
policiers ne puissent pas prendre mes images à la frontière
Et puis, à côté, jai lu aussi un certain nombre
de rapports de police de lépoque, et je me suis aperçu
que dans les chants du griot il y avait plus de vérité que
dans les rapports des policiers qui étaient très orientés
contre moi. Alors je me suis dit que ça serait peut-être
marrant de montrer que si on nécoute pas, dans les pays où
lon a de la peine à écrire, ce que chantent les gens,
on sera beaucoup plus loin de la vérité. On na pas
le droit de laisser les flics détenir la seule vérité.
Alors là, lidée mest venue dessayer de
faire une réponse à la légende, avec toute la gentillesse
que je saurai mettre là-dedans, pour dire, eh déconnez pas
quoi ! La réalité telle que nous la racontons peut rejoindre
ce que vous chantez, mais encore faut-il que lon rétablisse
cette réalité. Il ne faut pas trop embellir les choses,
mais merci de lavoir quand même racontée comme ça.
Voilà ça sappellerait le petit breton à
la caméra rouge .
Les trois premières pages de mon livre Caméra
citoyenne cest lhistoire de la grève de la faim et
du mec qui est venu me dire, vous pouvez gagner, cest vrai, mais
ça ne servira à rien, parce que voilà les structures
que lon va mettre pour faire en sorte que les films libres, personne
ne puisse les voir. Avec les structures mises en place aujourdhui,
ventre mou dune censure qui ne dit pas son nom, plus la peur des
gens en place qui provoque lautocensure sur tout ce quils
touchent, et alors quon me donne un grand prix de la Scam pour lensemble
de mon uvre, je pense quil ny a pas un dixième
de cette uvre là que je pourrais faire aujourdhui en
respectant les règles en cours. Je ne pourrais pas
Un film
comme Afrique 50 je lai fait contre ! Contre les lois
Ce que
jai fait, cétait à chaque fois pour améliorer
des structures, en contribuant à les dénoncer, en soulevant
leurs jupes, pour voir réellement ce quil y a en dessous.
Je crois que cest important. Jai vu le film de Peter Chappell,
Nos amis de la Banque, que jaime bien, et je me suis dit quil
y a une chose qui peut être dangereuse aussi, cest quon
donne la possibilité dune certaine critique, mais très
intellectuelle. Est-ce que lensemble du public comprend ces critiques
qui passent quand même à un niveau assez élevé
? Est-ce que cette critique ne passe pas par des choses élémentaires
que lon peut parfaitement mettre en images ? Donner la parole aux
gens à la base pour quils puissent communiquer entre eux,
cest aussi une nécessité à laquelle la télévision
ne répond pas du tout aujourdhui. Est-ce que la télévision
appartient aux gens qui la gèrent ou bien est-ce que cest
aussi un moyen de transport dimages, didées et déchanges.
Tout ça cest encore des bagarres à mener. Cest
des choses dont il faut quon discute mais quil faut dabord
lancer. Alors si je peux encore semer des trucs de ce genre, ça
en vaut la peine. Je crois que je suis devenu moins violent avec lâge
et que je peux maintenant discuter plus avec les gens, alors quavant,
ce que je faisais, cétait des cris de colère. Maintenant
jaurais tendance à privilégier une espèce de
construction beaucoup plus linéaire, plutôt que des coups
qui se succèdent. Cest-à-dire privilégier le
raisonnement. Ça va être beaucoup plus emmerdant ! Ce qui
peut passer dans les uvres de jeunes gens est plus difficilement
acceptable dans luvre dun vieillard. Cest Victor
Hugo qui disait, sil y a des étincelles aux yeux des jeunes
gens, dans lil du vieillard il est une lumière. Essayons
de maintenir la lumière. Ça bouillonne toujours autant,
maintenant disons que le couvercle est mieux ajusté, mais ça
bouillonne, toujours. Mais quand le couvercle est trop fermé, des
fois ça étouffe un peu, voilà. Je crois quen
fait, je prête plus loreille maintenant à ce que disent
les gens autour de moi, je suis moins sûr davoir toujours
raison. Cest pour ça que je dis que maintenant jai
plus tendance à poser des questions quà apporter une
réponse. Jai limpression quil y a des tas de
choses que je nai jamais pu mettre en images et maintenant jai
envie de les raconter. Peut-être en les écrivant, mais aussi
en minstallant seul devant la caméra pour raconter deshistoires.
Peut-être pour que dautres en fassent des films. Peut-être
aussi pour que ça reste en mémoire. Il va y avoir, à
la bibliothèque Mitterrand, neuf de mes films à la disposition
des chercheurs et du public. Jai demandé à faire la
présentation de chacun de ces films. Ils sont assez vieux, alors
cela permet de les resituer dans leur contexte. Et pour les resituer dans
leur contexte, je suis amené à dire à quelles oppositions
les films sétaient heurtés au moment des tournages
et des diffusions. Je crois que je peux le faire, maintenant, sans hurler
de colère, avec un petit sourire, en me disant, au fond ce nest
pas toujours moi qui ai perdu, quelques fois on a réussi à
faire passer un certain nombre de choses. Mais en gardant aussi cet aspect.
Voilà ce que jai vécu. Maintenant je le raconte. Cétait
le propre des conteurs bretons.
Propos recueillis par Sabrina Malek et Arnaud Soulier
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René Vautier
"Pas de vie sociale sans caméra ou c'est la fin du cinéma"
Par Hélène Amblard
RENE VAUTIER, grâce à sa caméra, a donné aux
grèves de la guerre froide, aux maquis du FLN, aux luttes de l'Amocco
Cadiz, une mémoire en images et surtout des visages, des cris,
de la chair, une parole. Connu pour être le père du cinéma
algérien, René Vautier a aussi une solide réputation
de tête brûlée. Incontrôlable pour les uns, dangereux
pour les autres, en tout cas non conformiste. Il vient de publier, avec
Caméra citoyenne (1) le premier volet de ce qu'il appelle l'histoire
de cinquante ans de censure, et qui n'est autre que l'expérience
de sa vie, de ses rencontres, de ses choix.
On dit que ce sont vos camarades de maquis qui vous ont chargé
de devenir cinéaste ?
Je suis parti de l'IDHEC parce que les gars m'ont dit: " On s'est
rendu compte quand tu nous lisais Claudel que ça ne nous convenait
pas; ce n'était pas notre vérité. Alors essaie de
la dire quand tu nous feras des films, et dis-nous celle des gens que
tu rencontreras. Essaie aussi de raconter dans le monde ce qui se passe
ici." Des objectifs précis. Aujourd'hui, certains soutiennent:
" les réalisateurs expriment ce qui leur est propre, ils n'ont
pas à prendre prise dans ce qui les entoure." C'est entièrement
faux; les réalisateurs expriment certes leurs fantasmes, mais seulement
dans la mesure où leur propos plaît au producteur. Quand
Claude Sautet, étudiant de gauche qui m'a fait adhérer au
Parti communiste, m'a dit: " pourquoi tu n'adhères pas ? "
J'ai répondu " parce qu'on ne me propose pas ma carte..."
Vous n'étiez pas communiste ?
En 1944, à peine libérés, la première chose
que l'on nous ait dite sur l'avenir nous a tous fait bondir: " C'est
bien; vous avez fait beaucoup de prisonniers, il reste des armes dans
votre groupe de maquisards, gardez-les quand même, on sera peut-être
obligé de les ressortir si les communistes essaient de reprendre
le pouvoir ! " J'étais dans un maquis des Eclaireurs de France,
dans un coin où il n'y a pourtant pas eu d'opposition concernant
les différences entre FTP et FFI; j'ai toujours eu ce genre de
chance. Bien plus tard, nous tournions Quand tu disais Valéry dans
la dernière boîte où CGT et CFDT se battaient unis...à
tel point qu'Edmond Maire était venu dire: " ça suffit
comme ça, on n'est plus unis en haut ! " A quoi les gars ont
répondu: " Oui, mais nous sommes unis en bas ! ", et
nous avons terminé le film avec ça... Pendant les grèves
des mineurs en 1948, avec des copains comme Dédé Dumaître,
qui organisait le " bénévolat " pour les tournages
sur les luttes, j'ai été pris dans du militantisme pur.
Tout démarrait par " tu veux faire quelque chose pour les
enfants des mineurs ? " Quand tu es lancé sur un truc de solidarité
aux enfants et que tu vois la vie des parents, la caméra dévie.
Tu continues sur les enfants; tu montres aussi les raisons pour lesquelles
les parents se battent. Et lorsque tu t'aperçois qu'un ministre
ment après des morts dans les rangs des mineurs, quand il dit que
les premiers coups de feu sont partis des rangs des manifestants, tu veux
dire que ce n'est pas vrai. Mais si tu le dis, il faut aussi donner la
parole, parce que le ministre, lui, ment à la radio: tout le monde
l'entend. Il faut donc donner la parole à ceux qui ne l'ont pas,
ce qui t'entraîne dans une vision du monde où tu deviens
le haut-parleur de gens à qui on refuse le droit de parler.
Et vient la question coloniale avec Afrique 50 ?
Je suis parti pour la Ligue de l'enseignement, où certains avaient
senti la nécessité d'apporter des images neuves venant d'Afrique
après le discours de De Gaulle: " La France se donne pour
tâche d'amener les populations dont elle s'occupe à se gérer
elles-mêmes ". On se disait: " Il faut voir." Je
suis parti, pas plus anticolonialiste que ça, et c'est là-bas,
voyant les choses et discutant avec les gens que, sympathisant à
leurs côtés au vieux sens grec " souffrir avec ",
je m'apercevais qu'effectivement le gars ne pouvaient pas me donner grand
chose, n'ayant eux-mêmes pas de quoi manger. Là, se fait
la cassure avec ceux qui vis à vis des autres sont des nantis.
Ils vous apparaissent de l'autre côté d'une barrière
que vous avez franchie. Et vous êtes avec d'autres, qui s'accrochent
aussi à vous pour vous dire " parles en notre nom; fais-nous
connaître ". Une confiance à ne pas trahir, qui fait
aussi la joie de vivre. Effectivement, autour de tous ces ennuis avec
Afrique 50, j'ai vécu dans la joie. Même en faisant des conneries
comme la sonorisation face au commissariat où se trouve l'inspecteur
chargé de saisir le film. Vous expliquez ce que vous faites, vous
dites: " Vous voulez voir ces images ? Encore faut-il qu'elles ne
soient pas saisies ! - T'en fais pas; on sera assez nombreux pour qu'ils
y viennent ! " Une solidarité de quartier. Mais ceux du cinéma
vivent en général dans un autre monde. Dans ma promotion,
il n'y avait que deux fils d'ouvriers. Certains avaient vu la nécessité
de faire cette coupure entre les mondes. Le décret Jules Moch de
décembre 48 interdisant de projeter toute image tournée
dans les syndicats sans l'aval d'un visa non commercial donné par
le gouvernement avait pour but de torpiller toute expression libre en
images des syndicats pour leurs adhérents !
Quand l'engagement fait partie de la démarche artistique, que peut-on
dire de la propriété artistique ?
Dans le livre, je raconte l'histoire d'Eluard pleurant parce que des gars
se sont servis de son poème. Je l'avais enregistré, déformé
par celui qui lui rajoutait des choses venant du fond de son coeur. Eluard
l'a entendu. Moi qui étais inquiet de sa réaction, je l'ai
vu en larmes " Laissez un poète se réjouir que l'un
de ses poèmes de son vivant ait été digéré
par le peuple ! " C'est cette liaison-là que j'ai toujours
essayé de provoquer. Elle me semble absolument intime et nécessaire
à une culture, pas une culture de nantis. Pendant le tournage de
Quand tu disais Valéry, lorsque l'usine de Trignac a été
occupée, un type, que nous appelions " le petit Picasso "
est arrivé avec deux grandes valises. Dedans, il y avait des photos
découpées dans les journaux; des tas de reproductions des
oeuvres de Picasso. Il a posé ses affiches. Il a dit: " Maintenant,
on va mettre partout dans l'usine des oeuvres de Picasso." Des jeunes
sont venus."T'as vu ? La bonne femme avec trois yeux ?!!!" Refus.
Il n'a pas pu faire son expo. Pendant le tournage du film, il y a eu des
problèmes. Avec les ouvriers, on a appris ici encore la solidarité.
Des flics sont venus nous prévenir que, dans les manifestations
que nous filmions, des CRS avaient l'ordre de tirer dans la caméra,
sachant qu'il n'y en avait qu'une..." Ils croient ça, ont
dit les ouvriers; demain, ils en verront six ! " Et ils ont pris
toutes les caméras 8 mm, celles qu'on gardait dans les comités
d'entreprise pour filmer les gosses. Ils les ont " enrobées
" en fabriquant des boîtiers aussi gros que celui de la caméra
16 mm. Quand on a affronté les CRS, il y avait six caméras.
Les CRS se sont trompés; ils ont " bousillé "
la septième; celle qui tournait pour FR3 Région !... L'opérateur,
qui n'avait jamais été syndiqué, est venu à
la CGT avec sa caméra cassée. Avec leurs petites caméras,
les gars avaient eux aussi filmé dans les manifs...à 16
images/seconde quand nous tournions à 24 ! Quand nous avons voulu
utiliser ce qu'ils avaient pris, on s'est dit " il faut rétablir
la vitesse "... Il fallait tout refilmer à 24 images/seconde
! Dans ce qui était projeté à 16 images/seconde,
on a dit "choisissez les meilleures scènes". Cent gars
occupant l'usine. Le piquet de grève: "Formidable, c'est l'effet
Charlot !" Quand on tourne en 16 images/seconde pour projeter ensuite
avec le parlant à 24 images, c'est ce qu'il se passe. Un gars dit
" Pas d'accord pour réduire; quand on est dans une manif,
on vit plus vite. Pour faire passer cette sensation, il faut garder cette
vitesse ! " " Oui, mais la vitesse fait partie de la réalité;
et si vous avez le droit de transformer la réalité pour
la transmettre, Picasso aussi !" "Mais les trois yeux !"
"Rentrez chez vous; embrassez votre femme, celle du voisin, mais
bien bien sur la bouche; sans fermer les yeux. Vous me direz combien d'yeux
vous avez vus ! " Le lendemain, dans l'usine "Moi, j'ai vu trois
yeux"; "moi, je n'en ai vu qu'un, mais très grand";
"moi, c'est cinq !" Et, effectivement, quand vous regardez quelqu'un
de très près, la vision est celle-là. Et le gars
a eu son exposition dans l'usine ! Tous peuvent comprendre d'autres formes
d'expression dès lors qu'ils ont eux-mêmes la possibilité
de s'exprimer. Ce faisant, ils s'aperçoivent que, pour s'exprimer,
il faut aussi transformer un peu les choses. Mais la coupure entre le
monde ouvrier et la culture est là: les ouvriers ont très
peu l'occasion de s'exprimer par eux-mêmes. Quand ils sont dans
un atelier de peinture, c'est souvent pour reproduire des choses faites
par d'autres parce que quand on dit " il n'y a qu'une culture ",
on parle de la culture bourgeoise. Il y a plusieurs cultures ! Je ne comprends
pas certains films, ce n'est pas mon monde; ce n'est pas ce qui m'intéresse.
J'exprime ce que je ressens non pas individuellement, mais avec d'autres.
Quelque chose m'a beaucoup marqué. Pendant le tournage de Quand
tu disais Valéry, j'ai eu besoin de gros plans de grenades lacrimogènes.
Les CRS gardaient la sous-préfecture où les ouvriers allaient
demander des comptes. J'ai dit aux gars de me laisser à un carrefour.
Les grenades commençaient à pleuvoir. En même temps
que je filme, je respire. Quand j'ai mon comptant, je pleure comme un
veau, je me perds. Au lieu de retourner vers les copains, je vais vers
les CRS. Derrière moi, j'entends des galopades. Je cours. Brusquement,
j'entends une voix derrière moi; celle du lieutenant des CRS: "
Ils chargent; repli sur la sous-préfecture ! " Je m'arrête.
Les copains me rattrapent: c'était eux, qui couraient derrière
moi ! Ils me ramènent à l'abri et je dis " c'était
plus simple de me laisser, ils m'auraient relâché ! "
" Oui, mais la caméra ! "..." Ils ne l'auraient
pas cassée ! " " On ne pouvait pas te laisser aller en
face ! " " Pourquoi ? " " Parce que tu es à
nous ! "
Les artistes choisissant d'être en symbiose avec le peuple ont souvent
été mis sous silence. Reste qu'ils ont continué et
que, aujourd'hui, Uzeste existe, bouillonnement, rencontre de tous types
d'expression, dialogue, débat, pays. Vautier en Bretagne, Lubat
en Gironde. Pas de parisianisme, rien de commercial, des expressions multiples
rivées aux luttes et bonheurs du temps...
Remontons dans le temps. Boris Taslitzky est attaché à Paris;
à un quartier de Paris; une vie de quartier populaire. Amblard
et Boris aux Beaux-Arts, comme moi à l'IDHEC, sont à peu
près les seuls issus de leur milieu ouvrier et considérés
comme des étudiants un peu à part par les autres, mais fiers
d'être ouvriers, ce qui les repousse vers ceux qui restaient leurs
proches.1936 a été le contact entre des gens et la lutte;
ils étaient plongés dedans. Ils avaient le sentiment d'appartenir
à une classe. A l'IDHEC, l'attitude des autres me poussait de la
même façon. La génération d'avant a été
responsable du mouvement de 1936 à un moment où ceux qui
ont été portés vers le pouvoir étaient les
mêmes que ceux qui étaient dans la rue, et avec eux. On leur
disait " faites des tableaux sur tel thème ". Ils les
faisaient dans la nuit, ils venaient avec, fixés sur des bâtons,
en général de gros bâtons, ils participaient aux manifestations
avec ce qu'ils avaient fait, ils le montraient aux gens. J'ai demandé
à Boris: " Que faisiez-vous de ces oeuvres, après ?
" - " Je crois qu'on les jetait..." Pour eux, c'était
une chose temporaire, comme l'histoire de la grève de Brest pour
moi: j'avais filmé, je montrais et, quand le film est tombé
en miettes sans la moindre copie, il n'y avait plus de film. C'est une
erreur dont je me rends compte maintenant. Ces choses que l'on fait pour
une utilisation immédiate sont des oeuvres qui reflètent
plus tard une réalité toujours inachevée. Aujourd'hui,
nous en sommes au vingtième anniversaire du naufrage de l'Amococadiz.
A cette époque, dans les milieux populaires, il y a eu un foisonnement
de création: chansons, banderoles, peintures, cinéma, ceux
qui se battaient ont fait des tas de choses. Le film que nous tournions
avec les paysans, les pêcheurs et les ouvriers les deux pieds dans
le mazout devait montrer leur lutte. Il montre aussi que ceux qui auraient
dû être les défenseurs de la population contre les
pollueurs venaient dire " je demande aux journalistes de venir constater
qu'il n'y a plus de trace de mazout sur les plages bretonnes ", comme
le président de la République, Valéry Giscard d'Estaing
! On apprenait en même temps que le père de " VGE "
faisait le tour de tous les départements au nom de la société
multinationale dont il était l'un des représentants pour
faire acheter les systèmes anti-mazout révélés
inopérants, mis dans la mer à cette époque ! Nous
avons filmé toutes ces choses. Nous avons gardé et utilisé
le film Marée noire colère rouge. Avant même que ne
soient prises les décisions contre les pollueurs, nous l'avons
projeté pour montrer les dégâts devant le conseil
municipal de Brest dans la plus grande salle de la ville; une salle pleine
qui trouvait là un outil pour se faire entendre. Ensuite, nous
avons fait les moutures quand nous avons pu désigner les pollueurs,
et faire le film définitif. Quand on dit définitif... Pendant
vingt ans, partout où une marée noire était signalée,
on nous le demandait. Quand, vingt ans après, il s'agit de tirer
les conclusions, tout continue. Le procès contre les trusts a eu
lieu à Chicago. Malgré la distance, pour garder le contact
avec ceux qui avaient souffert sur place, tout a été tourné.
Pour un film complet, il faut rajouter tout et interviewer ceux qui, de
là bas, ont ramené des images américaines. Le film
garde son utilité pour l'avenir.
Du cinéma conçu comme un acte politique ?
Le but du cinéma d'intervention sociale était pour nous
de filmer ce qui est, pour agir sur le développement de cette réalité.
Tous les groupes du documentaire se développent à partir
de ces questions: à quoi sert de faire des images ? Qui sont les
ennemis de nos images ? Le résultat de la censure est, qu'aujourd'hui,
si l'on veut décrire l'histoire à retardement, il reste
à notre disposition quelques pointes émergées, mais
surtout des trous. Toutes les images qui n'ont pu être filmées,
celles qui ont été interdites, celles qui ont été
détruites. A partir de ces trous apparaît l'histoire réelle
d'une société. Caméra citoyenne pose la question
de la censure jusqu'en 1972, après avoir montré cette victoire:
avoir prouvé, avec Avoir vingt ans dans les Aurès, qu'un
film fait avec très peu de moyens et de vrais copains pouvait briser
toutes les barrières; être primé à Cannes.
On s'aperçoit ensuite que d'autres formes se mettent en place qui
peuvent être aussi la censure d'aujourd'hui. Le deuxième
volume de mon livre en parlera.
A propos de la censure, vous évoquez Brecht et Medvedkine, censurés
finalement ar le système qu'ils avaient servi pourtant ?
La complémentarité est un moyen de vaincre la censure. Madvedkine,
après avoir fait circuler son train du cinéma, s'arrêtant
dans toutes les gares pour filmer les gens, leur demandant ce qu'ils voulaient
qu'il ajoute, qu'ils racontent l'histoire à filmer, les gens répondant
" on veut ça, ça, ça ". A partir de ce
résultat, il a fait un film extraordinaire. Digne des meilleurs
Charlots et, à mon sens, un des meilleurs films du monde. Il a
fait le Bonheur. Pour cela, il a pris et il a rendu, comme les conteurs
bretons, africains, kabyles et tous les autres. Pour le cinéma,
j'avais peur que l'on renonce à cette veine du contact populaire
au bénéfice du genre "nouvelle vague" et surtout
maintenant au bénéfice des films américains. Quand
un mouvement social naît, il lui faut une caméra; pas de
vie sociale sans caméra, ou c'est la fin du cinéma !
" En accordant son Grand prix, successivement à Jean Rouch
(1996), à Jacques Godbout (1997) et à René Vautier
(1998), la SCAM (1), tout en saluant les auteurs-réalisateurs accomplis,
a voulu récompenser, honorer aussi des hommes-citoyens, lucides,
courageux, ouverts aux autres.(...) Trois auteurs qui affirment que la
télévision et le cinéma, avant de distraire, peuvent
et doivent être le lieu d'un partage de savoir, d'un apprentissage,
d'une ferveur au service de la tolérance. A l'heure où la
France et l'Europe subissent de plein front l'offensive des puissances
de l'argent - que celle-ci soit d'origine américaine ou multinationale
-, alors qu'à l'intérieur de la citadelle menacée,
tant de complicités technocratiques se font jour, prêtes
à faciliter la victoire des envahisseurs, sans doute est-il symbolique,
politique, qu'une société d'auteurs ait choisi parmi les
siens celui qui, tout au long de sa vie, a été avant tout
un résistant.(...) " Ainsi s'exprimait Jean Marie Drot, président
de la SCAM, remettant, le 4 juin dernier le Grand prix de télévision
de la SCAM à René Vautier pour l'ensemble de
son oeuvre. Depuis, de Setif à Cannes, de Douardenez à Lunaz
en passant par Tizi Ouzou, où une équipe algérienne
est en train de tourner l'Homme de paix, consacré à ce parcours
d'exception, les hommages à René Vautier se succèdent.
En novembre, il tourne en Bretagne Dialogue d'images en temps de guerre.
Echos de la torture en Algérie
Pendant plus de vingt ans, René Vautier a filmé les témoignages
de victimes de l'armée française. Extrait de trois heures
ce soir à la Cinémathèque. Par ANTOINE DE BAECQUE
Tortures en Algérie: écrire l'histoire en images,
tout de suite programme de films de René Vautier, choisi par Nicole
Brenez, ce soir à 20 heures à la Cinémathèque.
Ce soir, René Vautier présente à la Cinémathèque
française trois séries de témoignages sur la torture
durant la guerre d'Algérie. Ces films sont simples: la caméra
tourne, des hommes et des femmes parlent, presque sans interruption, tout
juste quelques claps de début et de fin de plan. C'est un matériau
brut, enregistré entre le début des années 60 et
le milieu des années 80; une parole qui se souvient, raconte cette
mémoire douloureuse, et des visages qui trahissent encore la souffrance
endurée.
Résistant FFI, décoré de la croix de guerre à
16 ans, René Vautier est un jeune diplômé de l'Idhec
(l'école de formation au cinéma) d'après guerre.
En 1950, il tourne le premier film anticolonialiste, Afrique 50, qui lui
vaut treize inculpations et une condamnation à un an de prison.
Militant communiste, il part tourner en Algérie au début
de l'année 1957, pour ramener des images de la guerre,
alors invisible sur les écrans français. Il reste à
Alger, où il fonde, non sans mal, un centre audiovisuel et dirige
le tournage de films algériens, jusqu'en 1971, et la réalisation
du premier long métrage confrontant ouvertement fiction et guerre
d'Algérie, Avoir 20 ans dans les Aurès. Depuis dix ans,
Vautier vit en Bretagne, à Cancale. Quand il vient vous chercher
à la gare, il porte son bonnet bleu marine comme un vieux loup
de mer. A près de 75 ans, sous les longs cheveux blancs, c'est
toujours un homme indigné qui parle.
Dans le cas de l'Algérie, la torture est une pratique qui vient
de loin?
Il ne faut pas oublier que l'armée française avait commis
un certain nombre d'exactions en Algérie depuis le début
de la colonisation. J'ai réalisé un film, Une nation, l'Algérie,
fin 1955-début 1956, à partir d'archives conservées
à la Bibliothèque nationale, montrant la pratique des
enfumades, lorsque des villages entiers étaient enfermés
dans des grottes et enfumés jusqu'à la mort. Le général
Pélissier avait lancé le mouvement à la fin du XIXe
siècle, en faisant mourir ainsi 632 membres d'une même tribu.
Il avait appelé ça la grotte à gaz. Ce
sont ces images et ces pratiques qui ont renforcé mon engagement
et m'ont conduit à partir en Algérie au début de
l'année 1957, pour filmer la guerre.
Pourquoi avez-vous filmé des victimes de la torture?
A l'époque, ce n'était pas ma priorité. D'abord,
il fallait filmer la guerre. Je disais souvent: Connaître
la torture, c'est comprendre la guerre. De plus, je ne voulais pas
filmer des choses que je n'avais pas vues de mes propres yeux. Et la torture,
alors, c'était quelques combattants qu'on voyait revenir très
abîmés, mais surtout des récits, bientôt des
souvenirs. Dès le début de l'année 1957, les Algériens
parlaient devant moi des tortures, notamment de l'eau que les tortionnaires
pouvaient faire ingurgiter. Mais ils ne connaissaient pas encore l'existence
des tortures par électricité. Tous savaient ce qu'ils risquaient.
Moi aussi. On m'avait rapporté les propos d'un responsable de l'armée
française: Si vous attrapez Vautier, deux balles dans le
ventre pour qu'il ait le temps de se voir crever.
Comment parlait-on de la torture chez les Algériens de l'ALN
(Armée de libération nationale)?
Je crois que, profondément, elle ne les choquait pas, elle ne les
surprenait pas. Ils savaient que c'était une pratique largement
diffusée dans l'armée coloniale. Elle faisait partie de
la guerre. Il ne faut pas oublier que certains combattants algériens,
formés par l'armée française, avaient été
initiés eux-mêmes à la torture, notamment lors de
leurs états de service en Indochine. Et ils étaient prêts
à l'utiliser à leur profit s'il le fallait. Certains torturés
m'ont confié qu'ils tortureraient à leur tour. Moi-même,
j'ai été torturé par des gars de l'ALN, fin 1958-début
1959, quand j'ai été suspecté d'être un traître
à la solde de l'armée française. Ils voulaient récupérer
des films et des documents. Je n'ai pas parlé. Je me suis évadé,
puis l'affaire a été réglée.
Comment expliquer cette acceptation de la torture chez les militants algériens?
Les torturés évoquent souvent leur épreuve avec une
certaine fierté. C'est une gloire, en fait, d'avoir été
torturé et d'en avoir réchappé sans parler. Du coup,
ils finissent par aimer leur épreuve. Dans un film de 1963, que
j'ai dirigé en Algérie, Peuple en marche, il y a une femme
qui parle de la torture: J'ai subi ça avec fierté,
pour mon pays. Le discours sur la torture reste souvent ambigu en
Algérie. La torture qui les met plus mal à l'aise est celle
qui n'est pas glorieuse, une torture par défaut si vous voulez.
J'ai rencontré deux Algériens qui, encerclés par
des soldats français, étaient presque morts de faim par
privation de nourriture. Ils étaient gênés en me disant:
Il ne nous restait plus qu'une dent à nous deux.
Quand avez-vous commencé à filmer des témoignages
de torturés?
Après la guerre. Je vivais en Algérie et je dirigeais le
centre audiovisuel. Alors, il m'est apparu qu'il fallait recueillir des
témoignages, garder trace des souffrances. Les Algériens
en parlaient volontiers, puisque cela participait de leur victoire, de
leur indépendance, de leur identité même. J'ai réuni
plus de soixante heures de témoignages filmés entre le début
des années 60 et le milieu des années 80.
Et du côté français?
Le discours était différent. Il n'était bien sûr
pas question de faire parler les tortionnaires. Les appelés que
j'ai pu rencontrer, dès les années 60, évoquent assez
peu la question. Sur près de six cents heures enregistrées,
je crois que seuls deux ou trois soldats français parlent de la
torture, toujours sur un mode très pudique, renvoyant la faute
sur quelques responsables. Il y a d'un côté ceux qui torturaient
sciemment, en professionnels, et de l'autre la grande masse des militaires
qui seraient restés propres. On sait désormais que la torture
fut un système, s'intégrantdans ce que de Bollardière
appelait les murs coloniales. Les Français qui
ont reconnu et dénoncé l'existence de ce système
de torture étaient beaucoup plus choqués que les militants
algériens qui en étaient victimes. Les Français ne
pouvaient tirer aucune gloire de cette torture, au contraire: ils s'apercevaient
que la France avait mis en place un système qu'ils avaient eux-mêmes
combattu quinze ans auparavant, pendant la Résistance, confrontés
à la torture de la Gestapo, par exemple. Toutes les grandes consciences
qui se sont élevées contre la torture en Algérie,
et dont j'ai enregistré le témoignage, Germaine Tillion,
le général de Bollardière, répètent
ce que m'a dit Paul Teitgen: La torture, je sais ce que c'est. J'ai
été torturé par les nazis. Et je n'accepte pas que
la France le fasse en mon nom. C'est la mémoire de la Résistance
qui a été le fer de lance de la dénonciation de la
torture.
Tous ces témoignages sur la torture, qu'en avez-vous fait?
Certains sont intégrés dans des films, Peuple en marche,
l'Aube des damnés, A propos de l'autre détail, Vous avez
dit: Français? Mais la plupart étaient entreposés
dans les locaux d'Images sans chaînes, une association que j'ai
créée comme une mémoire cinématographique
des images censurées. J'ai pu montrer ces témoignages lors
d'une séance du procès intenté par Le Pen au Canard
enchaîné et à Libération, en 1985, devant la
17e chambre correctionnelle de Paris. Les deux journaux avaient eux aussi
fait part de témoignages et de leur conviction sur la participation
active de Le Pen à la torture, et il les attaquait pour diffamation.
Lors du procès, Le Pen a commencé à montrer des films
sur les violences et les attentats de l'ALN; j'ai en quelque sorte répondu
en montrant les témoignages de torturés.
J'avais fait un montage de trois heures de films, tous sur le même
mode: un homme raconte qu'il a été torturé et reconnaît
formellement Le Pen comme son tortionnaire. Ces documents ont été
vus mais n'ont pas pu être pris en compte lors du procès,
car la loi d'amnistie les rend caducs en interdisant de publier en France
des accusations relatives à la guerre d'Algérie. Cependant,
à mon retour du procès, j'ai été prévenu
que la porte du dépôt où je conservais ces films sur
la torture avait été forcée, et que des gens avaient
détruit toutes les bobines. Sur les soixante heures enregistrées,
il ne me restait plus que le montage de trois heures que j'avais montré
au procès. Je n'ai jamais pu savoir qui a détruit ces films.
Mais cela m'a confirmé dans une idée: la place d'un homme,
dans un pays puissant, est d'être avec les plus faibles, avec ceux
d'en face.
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