René Vautier représente l’archétype du cinéaste engagé, l’exemple héroïque de son courage intellectuel et physique relève l’honneur moral d’un cinéma qui en France n’en n’a pas toujours eu, son engagement est le contraire du cynisme : c’est une leçon de cinéma et de vie ! La nature militante de son cinéma s’appuie d’une part sur une rigueur plastique, capable de faire au présent l’hommage de sa grandeur épique, et de l’autre sur une constante inventivité formelle, qui l’ont aidé à surmonter en toutes circonstances les difficultés pratiques liées à son oeuvre “d’intervention sociale”. Son slogan pourrait être, selon ses propres termes : “écrire l’histoire en images, tout de suite” !


 

 
    René Vautier
 

 

Ce sont toujours les mêmes histoires. Il s’agit de type qui ont l’air d’avoir avalé un ange et qui nourrissent leur dureté de cette fibre magique d’obstination et de droiture. Des personnages qui ne vacillent pas dans la tourmente, qui ne plient pas. Des hommes d’action qui opèrent sur le terrain où l’on envoie des messages réels, le terrain des symboles.
À mesure que le temps passe, on se fabrique progressivement un tissu d’appuis idéologiques. C’est ce qui permet de s’éveiller en pensant que l’on est du bon côté de la barrière qui sépare le pouvoir de l’abus et la grande méchanceté du territoire des parias de la terre. Ça permet aussi de se coucher avec la bonne conscience d’avoir résisté au système un jour de plus. L’une des lianes de cette trame est formée par l’obstination, cette vertu irrationnelle que possèdent les adolescents. Elle empêche que la logique des adultes, que la logique du pouvoir ne les trompe ; qu’au nom du “rationnel et du possible, du sensé et du convenable”, l’ennemi n’envahisse leur espace vital jusqu’à les expulser.
Paco Ignacio Taibo II

 

 
    
 

 

René Vautier raconte avec humour qu’il doit être le seul réalisateur à avoir un morceau de caméra dans le crâne, en raison d’un tir essuyé sur la ligne Morice entre Algérie et Tunisie. Au prix de blessures physiques, au prix de nombreuses années de prison et d’une mémorable grève de la faim, la lutte de René Vautier contre toutes les formes d’oppression, politiques, économiques et culturelles (censure) n’a jamais cessé. Combat contre le capitalisme; contre le colonialisme et plus particulièrement la guerre d’Algérie ; contre le racisme en France ; contre l’apartheid en Afrique ; contre la pollution ; l’extrême-droite française ; combat en faveur des femmes  ; combat pour la Bretagne.
À titre de réalisateur, producteur ou acteur, René Vautier a participé à 180 films environ. Ceux qui restent visibles prouvent l’ampleur de son savoir-faire stylistique, le caractère méthodique de sa réflexion sur le document et sa liberté formelle. Bien que relevant tous d’une même forme polémique et généreuse dont Jean Vigo aura donné la meilleure définition, l’essai “ à point de vue documenté ”, ces films appartiennent en effet à des genres très différents et explorent tout l’éventail des liens possibles entre document et démonstration. Posons ici quelques jalons, en attendant une restauration systématique de cette œuvre capitale.
Reconstitution historique immédiate : Techniquement si simple, en reprenant les systèmes du cinéma-vérité avec une telle virtuosité que l’on peut croire à un document réel, remet en scène un appelé du contingent poseur de mines sur la frontière algéro-tunisienne.
Documentaire lyrique : Mourir pour des images retrace grâce à des entretiens, le tournage d’un film réalisé en 1958 par Alain Kaminker et René Vogel, la Mer et les jours, sur la vie des habitants de l’Ile de Sein, tournage au cours duquel Alain Kaminker disparut en mer ; l’interrogation sur les liens qui unissent filmeurs et filmés s’achève en ode sublime au respect, puisque l’une des très catholiques et bretonnes habitantes de l’Ile souhaita se faire inhumer aux côtés du jeune cinéaste juif.
Documentaire polémique : Marée noire, colère rouge dénonce la désinformation des médias sur le naufrage de l’Amoco Cadiz, vingt-deux ans avant l’Erika.
Témoignage pur : À propos de l’autre détail, juxtaposant une série d’entretiens avec les victimes algériennes torturées pendant la guerre par le lieutenant Le Pen alors candidat à l’élection présidentielle, constitue une déposition à charge utilisée dans un procès, mise en perspective par les informations de Pierre Vidal-Naquet et de Paul Teitgen (préfet d’Alger à l’époque).
Document brut : un film sans titre, mais que l’on peut nommer Destruction des archives, nous montre René Vautier, filmé par Yann Le Masson, marchant dans l’amas de ses films et de ses archives détruites couvertes de pétrole par un commando.Dans sa simplicité factuelle absolue, le film constitue le plus terrifiant qui soit sur les conséquences concrètes de l’engagement de toute une vie.
Essai théorique : Vous avez dit français ? trace une autre histoire de France, celle des vagues d’immigration successives et la façon dont elles se sont plus ou moins intégrées dans le supposé creuset national, ce qui permet une réflexion informée sur la notion d’identité collective.
Fable didactique : Les Trois Cousins représente un fabliaux à vocation documentaire sur l’exploitation et les conditions des travailleurs immigrés en France.
Allégorie pamphlétaire : dans le Remords, charge satirique à haut pouvoir burlesque, René Vautier interprète lui-même un personnage de cinéaste qui résume la position de bon nombre de metteurs en scène français ayant refusé par conviction mais surtout par lâcheté, de traiter de la guerre d’Algérie de façon synchrone avec les événements. Ce court-métrage est repris en intégralité dans La Folle de Toujane, exemple emblématique de la manière dont René Vautier réutilise constamment ses images ou même des extraits de films.
Fiction-happening : Avoir 20 ans dans les Aurès, tourné en Tunisie et basé sur des heures d’entretiens au magnétophone avec des anciens appelés du contingent. “Comment peut-on mettre des jeunes en situation de se conduire en criminel de guerre ?” Une fondamentale éloge du libre arbitre en temps de guerre.
Mais tout commence en 1950 avec Afrique 50 : Un film qui fusionne document, poème, essai, chant, appel, cri, preuve et vision, et porte à leur apogée les puissances d’une cinématographie politiquement, formellement et totalement libre.

 

 
    
 

 

Biographie (auto)commentée:
Né en 1928. FFI, décoré de la Croix de guerre à 16 ans. Durant ses études à l’IDHEC, il participe clandestinement à la réalisation de La Grande Lutte des mineurs, oeuvre collective signée par Louis Daquin (1948).
En 1950, en dépit de la censure française qui lui confisque une grande partie de ses bobines, il réussi à terminer Afrique 50, premier film anti-colonialiste français, chef d’œuvre du cinéma engagé, qui lui vaut treize inculpations et un an de prison.
Je suis parti, pas plus anticolonialiste que ça, et c'est là-bas, voyant les choses et discutant avec les gens que, sympathisant à leurs côtés au vieux sens grec "souffrir avec", je m'apercevais qu'effectivement les gars ne pouvaient pas me donner grand chose, n'ayant eux-mêmes pas de quoi manger. Là, se fait la cassure avec ceux qui vis à vis des autres sont des nantis. Ils vous apparaissent de l'autre côté d'une barrière que vous avez franchie. Et vous êtes avec d'autres, qui s'accrochent aussi à vous pour vous dire "parles-en notre nom; fais-nous connaître". Une confiance à ne pas trahir, qui fait aussi la joie de vivre.
J’ai été poursuivi pour atteinte à la sûreté de l’Etat parce que je disais dans Une nation, l’Algérie (1955, film disparu) que l’Algérie serait indépendante et qu’il valait mieux en discuter dès maintenant. Le discours ambiant était “l’Algérie, c’est la France”. J’ai expliqué publiquement les motivations qui me poussaient à partir en Algérie. A mon sens, si l’Algérie c’était la France, les Algériens étaient des Français. Et si les Algériens étaient des Français, ils avaient le droit d’expliquer pourquoi ils ne voulaient plus être français. J’allais donc partir pour enregistrer ce qu’ils avaient à dire là-dessus et pour voir ce qui se passait là-bas.
En 1957 donc,  Algérie en flammes, filmé dans les maquis des Aurès-Nementchas et le long de la fameuse ligne Morice, réseau de barbelés électrifiés qui séparait l’Algérie de la Tunisie. Le responsable de la section avec laquelle je suis entré en Algérie s’appelait Shérif Zenadi. On discutait beaucoup de cinéma. Il me disait toujours quoi filmer. Un jour, ils ont fait sauter un train militaire dans lequel se trouvaient des hommes. Il me disait : “Est-ce que tu filmes ?” et je répondais : “Oui, si je dois filmer une guerre, il faut que je filme les actions de guerre. – Ça ne te dérange pas ?  -Si, ça m’embête, mais si je veux montrer qu’il y a une guerre, il faut que je la filme, c’est tout.”
Je disais souvent: “Connaître la torture, c'est comprendre la guerre.” De plus, je ne voulais pas filmer des choses que je n'avais pas vues de mes propres yeux. Et la torture, alors, c'était quelques combattants qu'on voyait revenir très abîmés, mais surtout des récits, bientôt des souvenirs. Dès le début de l'année 1957, les Algériens parlaient devant moi des tortures, notamment de l'eau que les tortionnaires pouvaient faire ingurgiter. Mais ils ne connaissaient pas encore l'existence des tortures par électricité. Tous savaient ce qu'ils risquaient. Moi aussi. On m'avait rapporté les propos d'un responsable de l'armée française: “Si vous attrapez Vautier, deux balles dans le ventre pour qu'il ait le temps de se voir crever.”
Mais rien n’est simple dans cette histoire de politique et d’amour puisque, de 1958 à 1960, Vautier passe vingt-cinq mois dans une prison clandestine du GRPA (Gouvernement Provisoire de la République d’Algérie), à Denden à l’ouest de Tunis. Alors qu’il est effectivement recherché par les Français qui le qualifient au mieux de “salopard de traître de cinéaste fellouze” pour collaboration avec les rebelles FLN, ces mêmes rebelles l’ont incarcéré parce qu’ils le suspectent d’être un agent de Moscou, destiné à les infiltrer.
Après l’indépendance de l’Algérie, Vautier deviendra directeur du centre audiovisuel d’Alger et secrétaire général des cinémas populaires (ciné-pops), organisme de cinéma ambulant (des camions-projecteurs abandonnés en 1962 sur le port d’Alger par les services d’actions psychologique de l’armée française), qui sillonnent le bled pour des séances parfois très animées.
Après la guerre il m'est apparu qu'il fallait recueillir des témoignages, garder trace des souffrances. Les Algériens en parlaient volontiers, puisque cela participait de leur victoire, de leur indépendance, de leur identité même. J'ai réuni plus de soixante heures de témoignages filmés entre le début des années 60 et le milieu des années 80.
En 1971, toujours à propos de l’Algérie, René Vautier va signer son film sans doute le plus connu, Avoir 20 ans dans les Aurès. Malgré les remontrance de Michel Debré, à l’époque ministre des armées, il est sélectionné au Festival de Cannes où il remporte le Prix de la critique internationale.
En 1973, Vautier fait une grève de la faim de 31 jours pour protester contre les critères politiques qui président à la censure du film de Jacques Paginel, Octobre à Paris. Sa grève est victorieuse, la Commission de censure modifie la loi.
Il crée l’UPCB pour laquelle il produit ou réalise dans la fin des années 70, des brûlots critique contre la France de Giscard.
Au cours des années 80, face à la montée du Front National, René Vautier enregistre de nombreux témoignages d’Algériens qui affirment avoir été torturés par le lieutenant Le Pen.
On sait désormais que la torture fut un système, s'intégrant dans ce que de Bollardière appelait les “mœurs coloniales”. Certains témoignages sont intégrés dans des films, mais la plupart étaient entreposés dans un dépôt. J'ai pu montrer ces témoignages lors d'une séance du procès intenté par Le Pen au Canard enchaîné et à Libération, en 1985, devant la 17e chambre correctionnelle de Paris. Les deux journaux avaient eux aussi fait part de témoignages et de leur conviction sur la participation active de Le Pen à la torture, et il les attaquait pour diffamation. J'avais fait un montage de trois heures de films, tous sur le même mode: un homme raconte qu'il a été torturé et reconnaît formellement Le Pen comme son tortionnaire. Ces documents ont été vus mais n'ont pas pu être pris en compte lors du procès, car la loi d'amnistie les rend caducs en interdisant de publier en France des accusations relatives à la guerre d'Algérie. Cependant, à mon retour du procès, j'ai été prévenu que la porte du dépôt où je conservais ces films sur la torture avait été forcée, et que des gens avaient détruit toutes les bobines. Sur les soixante heures enregistrées, il ne me restait plus que le montage de trois heures que j'avais montré au procès. Je n'ai jamais pu savoir qui a détruit ces films. Mais cela m'a confirmé dans une idée: la place d'un homme, dans un pays puissant, est d'être avec les plus faibles, avec “ceux d'en face”.


emprunts à Gérard Lefort et Nicole Brenez, de Soyouz, A.D.

 

 
 

 

Les citations sont de René Vautier: extraits d’entretiens de presse ou de Caméra citoyenne (éditions Apogée). Véritable livre d’aventure ou Vautier raconte les circonstances de ses films. Plaidoyer contre toutes formes de censures, ici se mesure la force de son engagement.
 
 
Soyouz propose et organise des événements, via Gen Lock,
avec l’aide du Département des Affaires Culturelles de la Ville de Genève.
 

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