LA DERNIèRE LETTRE
 

 

Du documentaire à la fiction
Pour un film de fiction, le travail est différent. Dans le documentaire, une fois que j’ai accumulé des heures d’images, c’est au montage qu’intervient un thème fédérateur. Avec La dernière lettre c’est exactement le contraire; le thème était déjà là, et un texte puissant. C’était à la fois une sécurité et un risque, parce que le texte de Grossman, quelques pages de son roman Vie et destin, est magnifique, mais qu’il imposait son ordre. Ainsi, j’ai décidé de le filmer dans sa chronologie. En tout, 48 séquences dont chacune fut tournée avec une seule caméra mais sous plusieurs angles. Ce sont les variations de lumière sur le visage de Catherine qui réglaient ces changements jusqu’à créer une alchimie entre son visage et les ombres.
 
Vous avez aussi choisi le noir et blanc?
Je ne vois pas ces textes dits en couleur. J’ai vu, juste après la guerre, les actualités filmées: l’ouverture des camps de concentration mais aussi des exécutions, des horreurs, extraites des archives nazies. La mémoire de cette époque est en noir et blanc. Plutôt noir que blanc. Et le noir et blanc me paraît plus complexe que la couleur, plus nuancé, moins distrayant. (...)

 

    de Frederick Wiseman (France, 2002, 61’)
 

 

Comment c’est passé le tournage?
Classiquement, mais il était difficile de l’interrompre, de finir la prise, de suspendre cet enfermement que la diction du texte impose, cette façon d’être au milieu des souvenirs, de s’y tenir. D’une phrase à la suivante, quelque chose dans ce texte continue étrangement. Cette chose, c’est le chagrin, un chagrin de fond. L’homme travaille à tuer l’autre, à posséder le pouvoir, l’argent, comme si on ne pouvait pas travailler à la joie... (...)
 
Le film est un reportage sur le visage de Catherine Samie.

C'est un visage magnifique, je vois l'émotion sur son visage. Il ne fallait pas que le film soit une pièce filmée, c'est pourquoi j'ai privilégié le gros plan. (...)

 

    avec Catherine Samie
 

 

Votre mise en scène fuit le réalisme.
Il fallait éviter tout naturalisme, supprimer les pas, les bruits de vêtements. C’est l’histoire d’un fantôme qui sort des limbes de la mémoire, et à la fin disparaît. On parle des lumières qui éclairaient le plateau, je préférerais qu’on discute des ombres. Combien sont-elles? Est-ce un attroupement d’autres disparus qui accompagne le fantôme principal? Il y a dans ces quatorze pages interprétées par Catherine l’histoire de milliers de gens, des juifs qui ont été exterminés pendant la Seconde Guerre mondiale, mais aussi les morts du Rwanda, du Kosovo ou du Timor: l’émotion et la situation sont exactement les mêmes. Ce texte est très troublant parce qu’il raconte la barbarie universelle. (...)
 
C’est aussi une mère juive...
Je résume à peu près tout en vous disant que j’ai eu une mère juive. Ma mère était une bonne comédienne. En 1917, elle avait été acceptée dans un grand conservatoire américain mais ses parents refusèrent de la laisser envisager un métier qu’ils estimaient celui d’une putain. Question de classe. Elle l’a toujours regretté, mais a travaillé dans un hôpital psychiatrique. Quand elle rentrait du travail, elle amusait ses enfants en imitant quelques personnages qu’elle avait rencontrés dans la journée. Il est probable que la mère de La dernière lettre lui doive beaucoup.


Propos recueillis par Mathilde La Baronnie et Gérard Lefort


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