EDWARD YANG
 

 

Evénement du non-événement, transgression de l'interdit, miroir de l'inconscient d'une société, le fait divers a inspiré beaucoup de cinéastes. Figure de proue du jeune cinéma taiwanais avec Hou Hsiao-hsien, Edward Yang est de ceux-là. Dans A Brighter Summer Day (1991), un adolescent de quatorze ans tue sa petite amie. The Terroriser (1986) s'ouvre sur une fusillade et se termine par un suicide sanglant. À la fin de Taipei Story (1984), le héros est poignardé par un voyou. That Day, on the Beach (1983) s'articule sur une disparition. Doublement révélateur dans la mesure où il est son premier long métrage, ce film montre bien la démarche d'Edward Yang. Un jour, sur une plage, un homme a disparu. S'est-il suicidé ? S'est-il enfui au Japon avec l'argent volé à son entreprise pour recommencer une nouvel!e vie ? Nous ne le saurons pas. Si le cinéaste laisse à dessein l'énigme ouverte jusqu'au bout, c'est qu'elle ne l'intéresse pas vraiment. Dans son œuvre, le “ comment ” compte moins que le “ pourquoi ”. Les événements importent moins que ce qui les a provoqués, moins aussi que les réactions qu'ils suscitent chez les personnages. Dans la mesure où les plans ont souvent, chez lui, une valeur métaphorique, on peut dire que les films d'Edward Yang sont à l’image des planches anatomiques que l'un des personnages étudie dans That Day, on the Beach : des introspections, au microscope et au scalpel, de l'âme d'une société, de tout ce qui la travaille de l'intérieur, passions, angoisses, refoulements, frustrations. L’une des grandes révolutions opérée au début des années quatre-vingt par Edward Yang et les jeunes cinéastes de la nouvel!e vague taiwanaise, dont beaucoup comme lui revenaient de l’étranger préoccupés par la question de l’identité nationale, fut précisément d’oser prendre la réalité à bras-le-corps et de rompre ainsi avec le carton pâte des mélos, kung-fu, comédies romantiques et autres ghost stories du cinéma dominant.
Ce qui se joue dans les films d’Edward Yang, c’est, fondamentalement, le rapport de l’homme aux autres et au monde qui l’entoure. Relation problématique, douloureuse, qui en dit long sur l’état d’une société et dont le fait divers n’est que la manifestation paroxystique. Pour Edward Yang, la société taiwanaise souffre à la fois d’un excès et d’un manque de formes. L’excès de formes, c’est d’abord un régime politique autoritaire, où le pragmatisme économique et le dogmatisme idéologique dans les relations avec la Chine continentale confinent à la schizophrénie, où à l’isolement diplomatique et la hantise d’une invasion poussent à l’obsession sécuritaire et au délire quasi obsidional. Si la relecture de l'histoire est aujourd'hui possible, ainsi qu'en témoigne A Brighter Summer Day, la politique en tant que telle reste taboue à Taiwan. Son évocation ne peut donc être que métaphorique. Elliptique, elle n'en est que plus claire. La scène, inoubliable, de ces jeunes motards pétaradant comme des fous autour du mémorial de Chang Kai-chek par une nuit scintillante (Taipei Story) n'a trompé personne.
Le manque de formes, c'est la confusion morale d'un monde passé en quelques décennies d'une civilisation rurale à l'urbanité industrielle la plus effrénée. Mutation brutale qui sous-tend toute l’œuvre d'Edward Yang, mais qu'il aborde de manière explicite dans That Day, on the Beach. Deux mondes, deux structures sociales, deux systèmes de valeurs, en effet, s'y opposent. D'un côté, une famille traditionnelle, patriarcale, provinciale, très imprégnée par les cinquante ans (1895-1945) de règne nippon sur l'île. Etudiant en médecine, le fils aîné, au nom de la piété filiale chère à Confucius, accepte de renoncer à la femme qu'il aime et d'épouser celle que son père lui impose. De l'autre, la modernité urbaine, avec ses couples éclatés, ses individus déracinés qui rêvent de l'Amérique en buvant du coca-cola. À l’inverse de son frère, Jia-li refuse le mariage arrangé par son père, fuit la maison familiale et épouse l'élu de son cœur. Son frère dansait le tango; comme les jeunes de A Brighter Summer Day, elle exprime sa révolte sur des airs de rock'n roll. La rupture est consommée, mais les désillusions, les frustrations, les inadaptations qu'elle entraîne n'en sont pas moins tragiques.
Car le monde urbain, pour fascinant et ennivrant qu'il soit, est aussi un enfer. Agressif avec ses néons tapageurs, ses sirènes stridentes, ses embouteillages klaxonnant. Écrasant avec ses hauts buildings de béton et de verre, qui ornent de longues avenues impersonnelles et grises de pollution comme celle qui ouvre The Terroriser. “ Toutes les maisons se ressemblent ; je ne sais même plus celles que j'ai construites ”, dit un personnage architecte de Taipei Story. Aliénant enfin, avec sa course à l'argent permanente, son carriérisme obligatoire qui justifie tous les compromis et toutes les trahisons (The Terroriser). Taipei, pour Edward Yang, c'est la loi d'airain du capitalisme sauvage, un monstre impitoyable qui, tel le dieu Kronos, finit par broyer ses enfants. Victimes du stress (De Wei dans That Day, on the Beach), réduits au chômage (Chin dans Taipei Story) ou à la prostitution (Susan dans The Terroriser), les personnages d'Edward Yang finissent tous par craquer. L'exemple le plus bouleversant est sans doute Lon, l'antihéros nostalgique de Taipei Story. Victime de l'agressivité d'un jeune “ kamikaze ”, il meurt seul sur le macadam, dans l'indifférence des taxis qui refusent de s'arrêter, à côté d'un vieux téléviseur où il revoit les heures glorieuses du passé, quand l'équipe junior de Taiwan était championne du monde de base-ball (1969). Pour être allé en Amérique, il est, comme Edward Yang, revenu du rêve de l'émigration et de la terre promise qui hante tant de ses concitoyens. D'ailleurs, comme il le dit “ À quoi bon aller en Amérique, puisqu'elle est partout ici ”. Croyant à des valeurs comme la solidarité, la loyauté, l'honnêteté, il ne peut être qu'un looser, inadapté à ce monde égoïste, cynique, froid comme le fer du lit sur lequel le frère de Jia-li (That Day, on the Beach) promène sa main en rendant son dernier soupir “ Dans ce monde, il n'y a pas de place pour l'amour ”, dit un personnage de That Day, on the Beach. Hou Hsiao-hsien comparait Taipei à Babylone; pour Edward Yang, elle serait plutôt Metropolis.
À travers la classe moyenne supérieure à laquelle il appartient, c'est bien un monde en crise qu'Edward Yang nous dépeint. Le fossé croissant entre les mutations technico-économiques accélérées et l'évolution morale de la société a créé chez les êtres une fêlure intérieure qui semble condamner toute relation humaine à se désintégrer, à se transformer en une forme subtile de terrorisme (The Terroriser). Thème récurrent, la vie conjugale, chez Edward Yang, est une vallée de larmes ; l'amour, une chimère qui ne dure qu'un seul été, le temps que l'image idéalisée de l'autre éclate en une infinité de morceaux agités par un courant d'air (plan sublime de The Terroriser). Fuite, refuge ou convention, le mariage porte en lui le germe du chaos et de l'adultère. Le couple semble être frappé de stérilité, la maternité réservée aux seules filles-mères. Plus fortes, moins lâches et velléitaires, les femmes, en général, s'en sortent mieux que les hommes. Elles dépriment, mais elles se relèvent. Elles s'émancipent, prennent un appartement et un amant comme Chin (Taipei Story), partent faire carrière a l'étranger comme la pianiste Ching-ching (That Day, on the Beach), marchent de recommencement en nouveau départ comme l'écrivain Yu-fen (The Terroriser). Plutôt bornés, brisés par les échecs affectifs et professionnels, renvoyés à une solitude sans fond, les hommes semblent au contraire acculés à des situations si tragiques et désespérées qu'il ne leur reste que la violence pour réagir, contre eux-mêmes (le suicide) ou contre les autres (le meurtre). Comment, dans ces conditions, s'étonner que le cœur du décor de The Terroriser soit une usine à gaz, bulle maléfique prête à exploser?
Cette réalité, et c'est en cela qu'il est un grand cinéaste, Edward Yang l'inscrit dans une écriture cinématographique absolument unique, l'exprime par des plans et un art particulier du récit plus que par des discours “ La forme, c'est le fond qui remonte à la surface ”, écrivait Victor Hugo. Peu de réalisateurs ont filmé la ville avec une telle pertinence, un sens aussi aigu de l'influence qu'une architecture peut avoir sur la vie des âmes. Jouant sur le vide et les pleins, Edward Yang développe une géométrie de l'espace très complexe, qui emprisonne les personnages dans un inextricable réseau de lignes verticales et horizontales, de couloirs fuyant vert un point de lumière ou d'obscurité, de regards obliques et de lieux généralement clos et concentriques (bureaux, chambres d'appartement ou d'hôpital, cabines téléphoniques, discothèques). L'élément structurant de cet espace est la vitre. Omniprésentes, les fenêtres transforment le monde en aquarium géant. Filmées de l'intérieur ou de l'extérieur, striées d'un store ou voilées de papier noir, mais surtout ornées de barreaux, elles rapprochent les personnages pour mieux les séparer du monde et des autres, révèlent leur incapacité à communiquer et leur aliénation dans un labyrinthe de reflets qui finissent pas ne plus renvoyer qu'à eux-mêmes.
Novatrice, la Nouvelle Vague taiwanaise ne le fut pas seulement par son approche de la réalité. Elle le fut aussi par son traitement du récit, qui faisait exploser tous les codes narratifs du cinéma de studio. Edward Yang a, dans ses trois premiers ouvrages, développé une véritable esthétique de la fragmentation qui rend ses films proprement inracontables. That Day, on the Beach, où une femme (Jia-li) conte sa vie à une amie d'enfance qu'elle n'a plus vue depuis treize ans, se présente comme une suite de flash-back emboîtés. À ce puzzle temporel, le cinéaste va substituer dans ses deux films suivants une mosaïque spatiale fondée sur trois principes: la simultanéité d'actions parallèles, l'éclatement des lieux, le croisement improbable d'histoires et de trajectoires individuelles. Ainsi, dans The Terroriser, pendant qu'un jeune photographe visite un appartement vide où a eu lieu une fusillade, sa copine découvre sa lettre d'adieu et tente de se suicider, la jeune fille (Susan) victime de la fusillade se fait séquestrer par sa mère, la jeune écrivain à qui Susan téléphone trompe son mari, etc. Entre ces actions éparpillées, ces personnages souvent solitaires et les lieux qu’ils investissent, Edward Yang tisse toute une série de fils et de passages, visibles et invisibles, qui prennent très vite la forme d'un engrenage plus ou moins fatal. Le téléphone, la voiture, mais aussi l'art (la photographie et le roman The Terroriser) sont les médiations par lesquelles ces différents fils se nouent, chaque nœud constituant un point de friction et de fiction, une rencontre aléatoire ou un court-circuit par lequel le mouvement même du film épouse le destin des personnages.
À la multiplicité centrifuge des lieux et des actions, qui n'est autre que le reflet d'un monde désarticulé, Edward Yang oppose l’unité centripète du plan, souvent fixe, saisissant les personnages de front ou de profil. Un peu comme si le plan était le lieu d'une mise en ordre du chaos réel du monde et de l'apparent désordre du récit. Edward Yang travaille ses images en peintre et en calligraphe. En peintre, par la manière extrêmement précise de cadrer, voire d'encadrer ses personnages, de sculpter l'ombre et la lumière, de jouer avec les couleurs, de composer l'image à partir d'un certain nombre d'éléments plastiques récurrents : fenêtres, téléphones, lampes, tableaux, bouquets de fleurs, etc. En calligraphe, par l'importance qu'il donne au vide, la manière qu'il a de transformer en signes presque abstraits (mais non désincarnés) les manifestations les plus physiques du désir et de la violence, comme un vomissement ou l'éclatement d'une cervelle (The Terroriser). Fondé sur le plan, très découpé, le cinéma yangien élabore en outre une véritable esthétique de l'insert, serrures, clefs, photos de famille, téléphones, plumes à encre, cahiers, armes, etc., on ne compte plus les plans qui, au cœur même de la diégèse, focalisent sur un objet et sur la main qui s'en approche. Érigé en symbole, l'objet chez Edward Yang est tout à la fois la majuscule introductive d'une scène ou sa ponctuation finale, le témoin d'un mouvement intérieur ou le transfert d'une émotion. Dans cette esthétique tout en pudeur et en économie, où l'intimité est toujours filmée à bonne distance, les actes de violence passent le plus souvent par le vecteur, hautement suggestif, des objets : vaisselle, livres, bobines de films qui volent en éclats dans les scènes de ménage, vitres cassées et chutes d'une boîte de coca pour signifier une fusillade. Sans oublier l'usage de l'eau comme contrepoint au sang, la cigarette et les volutes de fumée à travers lesquelles filtre la lumière comme expression d'une anxiété et du sentiment de la vanité éphémère des choses.
Ces deux grands auteurs du cinéma taiwanais que sont Edward Yang et Hou Hsiao-hsien ont beaucoup en commun. Leur amitié d'abord : après un rôle secondaire dans That Day, on the Beach, Hou Hsiao-hsien interprète le personnage de Lon dans Taipei Story.  Leurs préoccupations ensuite : le passage douloureux à l'âge adulte, les conflits entre tradition et modernité. Leur regard enfin, moral, pudique et sans jugement aucun sur leurs personnages. Proches, ils n'en sont pas moins aussi différents que complémentaires. Si Hou Hsiao-hsien voit le monde depuis la campagne et ses racines populaires, Edward Yang l'aborde depuis la ville et son appartenance bourgeoise. Partant, Hou Hsiao-hsien est plus nostalgique et autobiographique, Edward Yang plus tragique et plus proprement fictionnel. Là où Hou Hsiao-hsien se situe dans l'héritage d’Ozu, Yang se placerait plutôt dans le sillage d'Antonioni. De l'incommunicabilité à la crise du couple, en passant par le travail formel sur l'architecture, le thème de la disparition, la naissance d'une fiction à partir d'une photo, plus d'un élément rappelle en effet le grand maître italien. Loin de le diminuer, cette référence ne peut que grandir Edward Yang dans la mesure où son œuvre, absolument originale, ressemble d’abord à lui-même.

Michel Egger

 

    PROFIL D’UNE ŒUVRE
 

 

That Day, on the Beach

(Taiwan,1983, 166')

producteur: Central Motion Pictures Corporation ; scénario: Wu Nien-Jen, Edward Yang ; avec Sylvia Chang ...
 
Si Hong-Kong a trouvé un équilibre original et fou entre l'Ouest et l'Est, faisant de la schyzophrénie l'étoffe même de son identité, Taiwan vit plutôt mal ces déchirements. Concentrés sur les milieux bourgeois et la jeunesse dorée de Taipei, les films d'Edward Yang en témoignent. That Day, on the Beach d'abord, une fresque de près de trois heures qui conte l'histoire d'une jeune fille en rébellion contre l'autorité paternelle, qui choisit de vivre selon ses sentiments. Au bout du chemin, elle n'est toutefois pas plus heureuse que son frère, qui, respectueux de la piété filiale, chère à Confucius, a suivi à la lettre la tradition. Eduquée à la japonaise, comme beaucoup d'enfants de sa génération, elle n'était pas armée pour faire face à la modernité.

Michel Egger


 
 
A Brigther Summer Day

(Taiwan, 1991, 185')

producteur: Yu Weiyan pour Yang and his gang Filmakers ; scénario: Edward Yang avec Yang Shunqing, Lai Mingtang et Yan Hongya; avec Zhang Zhen, Lisa Yang, Zhang Guozhu, Elaine Jin,...

 
Prise en charge frontale des malheurs des enfants d'immigrés chinois des années 40 (la génération de Yang), A Brigther Summer Day est un film de réfugiés forcés, où un seul plan d'une maison à la japonaise installée en plein coeur de la banlieue de Taipei résonne du bruit d'une rue qui ne lui appartient pas, où l'on parle mille langues dans une seule. Où l'on ne saisit plus les faits, les actions, les gestes, l'Histoire, mais l'écart entre eux. On accompagne la déroute des sens et des sentiments, pliés entre les raisons lointaines de leur agitation et leur combustion concrète, proche, collée aux hommes. L'art de Yang est un art de la désorientation et pourtant, il trace une géographie minutieuse qui suit les mouvements chaotiques, improbables, douloureux de son pays.
Car aussi revendicatif que puisse être son discours politique, ses films brouillent les pistes. Pour lui, la révolte ne passe pas par la revendication mais par une morale qui consiste à montrer brutalement les conséquences d'une oppression, sentimentale ou politique. C'est un filet de sang sur le bras tendu d'un gamin abattu par un ami, c'est le tranché d'un couteau sur le corps d'une fille aimée: Une belle journée d'été. C'est un pur résidu des catastophes anciennes et à venir.

Olivier Joyard

 

Plus de lumière
C'est l'adolescence, l'immaturité, les rites de passage, d'initiation, grands sujets éternels des Nouvelles Vagues, que filme le cinéaste taiwanais Edward Yang, moins connu que son compatriote Hou Hsiao-hsien, dans son quatrième film, A Brighter Summer Day. Un jeune homme de quinze ans, Xia'o Si'r, est confronté d'un seul coup à la vraie vie. À Formose, au début des années 60, des bandes rivales écument les quartiers, le rock and roll bat son plein et la jeunesse a l'avenir devant elle. II y a bien sûr l'autorité, celle des professeurs, des parents, mais qu'importe ! En douceur, Xia'o Si'r, le jeune héros du film, va lentement être mené, au terme d'un parcours émotionnellement très intense, jusqu'à la tragédie. Entre-temps, Xia'o Si'r aura rencontré Ming dont il est tombé follement amoureux et Ma qui est devenu son meilleur ami. La trahison s'en mêlera, la politique aussi, et encore le crime. C'est d'amour, d'amitié, de rivalité, de violence qu'il s'agit. On aura compris que A Brighter Summer Day est un grand film romanesque, qui donne à voir, sans explication, sans graisse psychologique, des sentiments, des actes, des trajets, du temps.
La nouveauté porte en son sein une part obscure. Obscure, non parce qu'elle est incompréhensible, mais parce que, malgré son éclat, elle est insaisissable, secrète, qu'elle se dissimule au point que si on l'entrevoit, on s'aperçoit à peine que son infracassable noyau de nuit brille d'un éclat tout particulier. La beauté de A Brighter Summer Day est de cet ordre, à la fois évidente et clandestine. D'ailleurs, la première séquence du film est entièrement sous le signe de la clandestinité. Nous sommes dans un studio de cinéma avec un metteur en scène et une actrice. La caméra s'élève lentement vers les cintres (écho peut-être d'un fameux plan de Citizen Kane) où sont cachés deux jeunes garçons qui observent la scène. Très peu de temps après, ils seront poursuivis, dans une scène drolatique, pour avoir eu accès à ce qu'il ne fallait pas voir. La tension du regard est d'autant plus forte que l’œil est soumis à la loi de l'invisible ou en tout cas de la dissimulation, du caché. Pour Edward Yang, le cinéma demeure une expérience fondamentalement clandestine, une aventure du regard qui tourne autour d'un battement primitif, d'un clignotement originel. A Brighter Summer Day serait-il une variation de plus sur le cinéma dans le cinéma ? Pas précisément. Plutôt un film qui inscrit littéralement au dedans de lui-même le fonctionnement de la captation de la lumière, de son rendu par la projection, de son absorption par le spectateur.
Revenons au tout premier plan du film : une ampoule allumée au centre de l'écran jaillit de I'obscurité. Que la lumière soit ! Cette clarté, intensément lumineuse et pourtant si ténue, si fragile, marque de son sceau indélébile les trois heures exceptionnelles du film d'Edward Yang. Une lampe torche servira d'ailleurs d'objet transitionnel et partiel — objet de fétichisme et d'échange, exactement semblable au cinéma, projetant d'un seul coup un faisceau de lumière qui éclaire une partie de la scène. À maintes reprises, on cherchera l'interrupteur, on allumera les bougies, on cadrera une lampe juste au-dessus d'un billard, des phares éclaireront la nuit, une allumette brisera d'un seul coup I'obscurité ou, au contraire, la lumière s'éteindra brutalement. Cet extraordinaire travail sur la lumière — on parlerait ici plus justement de lueur— témoigne d'une conception générale du cinéma fondée sur la lacune où ce qui manque est aussi capital que ce qui est, tant sur le plan de la vision que sur celui du récit. Par son attrait pour I'opacité, Yang propose une expérience de I'aveuglement plus puissante et surtout moins métaphorique que celles dans lesquelles nous fûmes plongés ces derniers mois (en particulier, dans Les Amants du Pont-Neuf ou Jusqu'au bout du monde). Nul personnage d'aveugle dans A Brighter Summer Day : c'est le cinéma lui-même qui tend vers la cécité pour mieux aller vers une régénération du regard, au point que ce film m'a fait penser à cette fameuse phrase de Mizoguchi : “ Il faudrait se laver les yeux entre chaque regard ”. Ce que Yang pratique admirablement, inventant pour chaque plan, un cadre, un réseau de sensations, une alliance de couleurs, un espace-temps qui travaille notre œil de l'intérieur. La lacune donc : ce qui est à voir est parfois à la limite de l'invisibilité, dans un coin du cadre, ou saisi par bribes, par éclats, comme dans cette séquence de règlement de comptes où la violence se réduit à des zébrures, des turbulences, des éclairs qui vrillent I’écran, empêchant le spectateur d'être pris au piège de sa propre jouissance. Yang va même jusqu'à filmer le reflet de deux corps, non pas même dans un miroir, mais dans une porte peinte en clair. Plan-limite qui frôle le maniérisme, la stricte picturalité, mais qui in extremis y échappe par un recadrage des deux mêmes personnages, fantômes redevenus d'un seul coup humains descendant I'escalier. De même, I'horizontalité du cadre est souvent brisée par une verticale, par une porte, un pan de mur, une plinthe, une ouverture (Yang filme fréquemment d'une pièce à l'autre), inscrivant un cadre dans le cadre et par là-même un cache dans le plan. Nous sommes bien entendu aux antipodes absolus du voyeurisme professionnel, de l'exhibitionnisme proclamé. On peut penser à Ozu, avec lequel Yang (qui lui préfère peut-être Naruse) partage un goût prononcé pour la frontalité, mais la différence entre les deux, c'est que le cinéaste taiwanais travaille essentiellement sur le plan-séquence et ses corollaires, la profondeur de champ, le hors-champ (il semble parfois étonnamment proche de la peinture hollandaise) tandis que Ozu visait avant tout l'à-plat, presque la nature morte (autre façon d'atteindre à l'image-temps décrite par Deleuze). Hors-champ, qui chez Yang est externe, mais aussi, dans cette logique du cache, interne au plan (une esthétique du coin). Hors-champ sonore surtout, qui fait entendre coups de feu, bruits divers, bribes de conversation, le tonnerre, des mots d'ordre, tout un peuple de sons, traité le plus démocratiquement du monde, qui contribue au raffinement de la perception crée par Yang. Jamais pourtant A Brighter Summer Day ne tombe dans l'écueil du formalisme, nourri qu'il est par la palpitation de la vie, la sensation du temps qui passe, le sentiment poignant de l'existence.
A Brighter Summer Day n'est pas un film en ligne droite, pas non plus un film sinueux, plutôt un puzzle qui s'ordonne peu a peu ou, mieux, un tissu sur lequel sont tressés des motifs qui convergent parallèlement vers un même point, un jeu d'échecs dont les pièces seraient déplacées simultanément par une main invisible et dont on ignorerait la position les unes par rapport aux autres jusqu'à la fin de la partie. On pourrait parler ici de dramaturgie par agrégats, tant Yang donne le sentiment de mener de front des blocs de temps hétérogènes, mis ensemble avec un sens de l'ellipse aussi stupéfiant que naturel. Il ne s'agit pas de procédés de narration, de montage, mais simplement d'états. Il y a bien sûr un personnage central, Xia'o Si'r, dont l'importance ne cesse de croître à mesure que le film avance. Celui-ci, adolescent proche des personnages de Hou Hsiao-hsien (Poussières dans le vent par exemple) fait le lien entre plusieurs niveaux de réalité. Trois pôles majeurs : l'école, la famille, la délinquance qui renvoient à une autre triangulation géographique, politique, historique, celle de Taiwan, polarisée à la fois par la Chine Populaire, le Japon et les USA. Yang travaille ensemble l'individuel et le collectif résolvant le conflit trop souvent visible ailleurs (en France par exemple), entre l'intimisme et I'Histoire. A Brighter Summer Day est à la fois intime et historique, de même qu'il est à la fois classique et moderne, violent et contemplatif (un film yin et yang, si l'on peut dire !). L'Amérique y est omniprésente, tout simplement parce qu'elle est un élément constitutif de l'identité de Taiwan, comme de la cinéphilie de Yang. Le titre lui-même, A Brighter Summer Day, outre son allusion à la lumière (brighter), est le fragment d'une chanson célèbre d'Elvis Presley, Are you Lonesome Tonight, incarnation de l'imaginaire américain, qui est comme l'ombre lumineuse du film. Au passage, le mot exact employé par Presley, est bright et non pas brighter: le malentendu, le décalage de parole définit parfaitement la relation à l'Amérique, une rêverie à distance, un fantasme pur, un déplacement subtil, un regard oblique. Une autre séquence montre un scène de drague (le mot convient-il ? Ce n'est pas sûr, tant la scène est belle et émouvante et fait penser à son équivalent dans Mes petites amoureuses d'Eustache) dans un cinéma où quatre adolescents, deux filles, deux garçons, sont venus voir Rio Bravo. Du moins, le devinons-nous puisque jamais Yang ne filmera l'écran, préférant nous faire entendre la bande-son, ponctuée de coups de feu de la grande scène de fusillade à la fin du film. Scène mythique, constitutive de toute une cinéphilie, celle de la génération d'Edward Yang (il est né en 1941). La caméra cadre les regards et les mains, capte l'attention et la tension et affirme, au passage, sans insistance, sans ostentation, à l'opposé de toute névrose cinéphilique, l'émotion de la découverte du cinéma liée à celle de I'amour. L'Amérique encore, avec les genres: film noir et mélodrame en particulier qui sont frontalement abordés, même s’ils sont traités de manière nettement plus contemplative que dans n'importe quel film américain, y compris chez Nicholas Ray auquel on songe ici. A Brighter Summer Day, c'est La Fureur de vivre ou Mean Streets, guerre des gangs adolescents oblige, plus la mélancolie, le flux du temps et le doute sur I'action (Ie passage à l'acte est problématique et en particulier le rapport aux armes à feu). Comme dans la grande séquence centrale où se cristallisent, le temps d'un concert et par une éblouissante simultanéité, les multiples dimensions du film: roman d'initiation, histoire d'amour, film noir, comédie musicale...
L'autre pôle, c'est la Chine, image virtuelle qui travaille les parents. C’est l'exil, le déplacement, mais aussi I'obsession paranoïaque du communisme, le père de Si'r, venu de Shanghai, se retrouvera ainsi accusé par les autorités taiwanaises de sympathies communistes, de la même façon que son fils est mis en cause par la bureaucratie du lycée, induisant ainsi un lien subtil de filiation entre les deux. Car A Brighter Summer Day est sans doute sous le signe de la mémoire. D'abord, parce que la Chine est cette mémoire enfouie, véritable hors-champ non seulement spatial, mais surtout temporel. Ensuite, parce que le film se déroule en 1960. Pas le moindre passéisme : pourtant, une sensation fugace jette un voile sur l'image. C’est la mélancolie, le sentiment que quel-que chose d'irrémédiable a eu lieu, un passé filmé absolument au présent et pourtant définitivement inscrit dans les arcanes de la mémoire. À ce titre, le personnage-clé du film est peut-être le marin, figure fitzgeraldienne, chef de gang suprêmement élégant et pourtant si fragile, qui revient sans crier gare au beau milieu du film et disparaît sans autre forme de procès un peu plus tard, dans une étonnante scène de meurtre. Personnage tutélaire et secret qui hante littéralement de sa beauté opaque les autres personnages et le film en son entier. J'ai parlé plus haut du sentiment poignant de l'existence ; c'est bien de cela qu'il s'agit ici, de son dérisoire et sa fulgurance, de son tragique et sa banalité, à l'image de cette séquence finale où, après le climax (que.je ne vous dévoilerai pas), une bande magnétique sur laquelle est enregistrée une version de Are you Lonesome Tonigth, destinée à Elvis Presley, terminera finalement dans une poubelle.

Thierry Jousse
 


 
Yi Yi
A one and a two

(Taiwan,1999, 173’)

scénario : Edward Yang ; avec Wu Nien-jen (Wu Nianzhen), Issey Ogata, Elaine Jin, Kelly Lee, Jonathan Chang, Chen Xisheng, Ke Shuyan ...

 
Comme le dit Edward Yang à juste titre, passer trois heures avec ce film, c’est passer trois heures avec des amis.

Serge Kaganski

 

         

 

 

EDWARD YANG : TAIWAN – USA
Mon père aimait beaucoup le cinéma. À partir du moment où nous avons habité à Shanghai, il nous a emmenés très souvent voir des films. Mais j'avais très peur, à cause de ces choses qui bougent et que l'on ne reconnaît pas. Mon premier souvenir de cinéma, c'est à Taiwan, j'étais trop jeune pour comprendre ; puis quand j'ai eu 6 ans, j'ai vu Escape from Fort Bravo, et j'ai beaucoup aimé. J'allais surtout voir des films américains, des films japonais et puis quelques films chinois. On en produisait si peu, à l'époque. Je me souviens des films de Kurosawa, des Sept Samouraïs, de Kobayashi, des mélodrames... c'était notre seul passe-temps. Mon père aimait les films avec Robert Taylor, il nous emmenait au cinéma deux fois par semaine, ce qui était beaucoup, à l'époque ; mes amis étaient jaloux. À 14 ans, je séchais l'école pour aller voir des films comme Spartacus... Je voulais voir la version longue.
FORMATION
Je m'étais d'abord intéressé aux lettres, mais il n'y a pas de débouchés. Mes enseignants, mes amis, mes parents, voulaient que je fasse des sciences. Au début, j'ai trouvé un compromis : l'architecture. Les écoles d'archi ne demandaient pas de très sérieuses études ; je suis donc entré dans une des meilleures écoles. J'ai trop bien réussi et je me suis dit que j'allais continuer pour devenir ingénieur. J'ai eu ma maîtrise à l'Université de Floride. Je suis devenu assistant et ensuite j'ai pu faire ce que je voulais. Je suis donc parti pour la Californie et suis entrée à la USC, une école de cinéma qui m'a beaucoup déçu. J'avais déjà mes idées sur le cinéma, mais USC n'était pas faite pour moi. Maintenant, il est très clair que je me suis toujours intéressé au cinéma et à l'architecture, mais depuis l'adolescence j'avais des idées préconçues que j'ai depuis retrouvées dans les cinémas américains, japonais, européen, mais à l'époque je n'arrivais pas à le formuler. Je n'avais pas le bagage nécessaire. J'ai pensé que la façon d'enseigner le cinéma était trop étroite, trop rigide, trop hollywoodienne. . . J'ai pris la décision de partir ; je ne suis resté que deux semestres. J'ai donc dû redevenir ingénieur...
Dans les années 70, Taipei était un endroit très intéressant pour les cinéphiles. La télévision en était à ses débuts: il y avait beaucoup de films étrangers. C'était avant les films Kung Fu et la guerre du Vietnam... beaucoup de G.I. sont venus à Taiwan dans les années 60. On recevait des informations de partout. Les habitants eux-mêmes ne savaient plus trop où ils en étaient. Dans l’île, qui est très fermée, comme endroit dont on ne peut s'échapper, on a envie de savoir ce qui se passe autre part. Mes études m'ont permis d’aller à étranger et de connaître l'Amérique. J’ai fini par me considérer, dans les années 70, grâce au rock et d'autres choses, comme très cosmopolite. On voyait beaucoup de films de la Nouvelle Vague française, certains marchaient très bien au box-office, comme Farenheit 451, les gens étaient très curieux... Il y avait beaucoup de rapport avec le Japon, grâce aux gens plus âgés. On était entre le Japon et l'Amérique. Les films de Mizoguchi, je les ai vus aux USA. . . Pour moi c'était une très bonne période. J'allais au cinéma tout le temps, je vivais près de l'université, il y avait beaucoup de ciné-clubs. La Nouvelle Vague allemande a été lancée grâce aux centres culturels allemands. Avant que ces films ne connaissent le succès commercial, la plupart avaient été montres dans des clubs estudiantins en 16 millimètres.
PRODUCTION
Ces dernières années, les difficultés des cinéastes taiwanais sont venues du financement. Après le crack boursier, les financiers ne voulaient plus investir dans le cinéma. Il m'a fallu passer beaucoup de coups de fil, simplement pour que le tournage de mon film puisse continuer au jour-le-jour. Mais aujourd'hui ça s'améliore. Je pense à ce film depuis très longtemps. J'ai essayé de mettre sur pied ma société de production, pas tant sur le plan cinématographique que financier, je savais que l'industrie taiwanaise du cinéma ne m'aiderait pas à réaliser ce projet-là. J'ai du former ma propre équipe pour pouvoir travailler aussi efficacement que possible. C'est pourquoi j'ai voulu passer une année entière avec Mr. Yu, un ami producteur, qui est aussi l'un des meilleurs réalisateurs de Taiwan, à partager ces angoisses. Ça a duré trois ans ! Ce n'était pas drôle ; nous n'avions pas beaucoup d'argent et il fallait tout construire en partant de zéro. Tout le monde nous avait découragés ; on disait que c'était impossible, que le film ne rapporterait pas d'argent, qu'il ne trouverait pas de public... J'ai toujours pensé que je pouvais le faire et je ne voyais aucune raison de ne pas réaliser ce projet. J'ai l'esprit très pratique. S'il s'était avéré impossible de tout faire, de mener à bien dix projets en même temps, alors j'aurais consacré dix fois plus de temps à un seul projet. Finalement, j'ai réussi. Je ne sais pas comment les choses évolueront, mais de tous mes films, je trouve que celui-ci est le plus satisfaisant. Je suis conscient des limites que m'a imposé mon système de production, mais j'en ai tiré le maximum.
ACTEURS
J'ai passé une année entier pour récrire le scénario, choisir les acteurs et les techniciens ; il me fallait trouver l'adolescent qui pourrait jouer le rôle principal. Je ne peux pas écrire un script et dire: je veux tel acteur pour jouer tel rôle. Je modifie plutôt le scénario en fonction des acteurs. J'ai plus de 80 personnages parlants, et à Taiwan il n'y a pas d'acteurs aussi jeunes. J'avais trouvé une jeune fille et un jeune garçon - je pensais faire un autre film, à l'époque - et je me suis dit qu'il fallait que je m'y mette immédiatement, de peur qu'ils ne vieillissent. J'ai vu Lisa Yang et immédiatement je me suis dit : ce sera elle, et j'ai trouve Zhang Zhen très vite ; il était très petit. Ce sont ses yeux qui m'ont le plus intéressé. Ils sont profonds et traversés par des éclairs d’incertitude ; ça le rend différent de tous les autres garçons. C'est une longue histoire. Quand j'ai débuté, il y a dix ans, dans le cinéma, je ne savais rien des acteurs. Tout ce que je désirais, c'était être honnête avec eux. J'essayais de leur faire ressentir ce que je ressentais et, curieusement, ça a marché. Ils ont commencé par se sentir bien avec moi, en tant qu'individu ; plus tard, j'ai commencé, au fil des expériences, à mieux les connaître, à comprendre ce qu'était le jeu d'un acteur, mais c'est ce film qui m'a vraiment appris le plus de choses sur les acteurs... Maintenant je sais que le metteur en scène et les acteurs ont surtout besoin de se faire confiance mutuellement, ils doivent travailler dans la plus extrême proximité. J'écris mes scénarios, je sais donc parfaitement ce que sont les personnages, et je crois que le fossé le plus large à combler est celui qui sépare le personnage de l'acteur : c'est ça le rôle essentiel du metteur en scène. Il faut beaucoup de psychologie. Le plus gros obstacle c'est l'insécurité. Les acteurs sont en première ligne, ils sont seuls, vulnérables, ce sont eux qui subissent toute la pression, ils ont peur. Le cinéaste doit leur insuffler la foi - la confiance n'est pas suffisante - pour qu'ils commencent à croire à leur rôle; s'ils croient assez fort, ils franchiront le cap. Parfois, c'est un barrage intellectuel, mais en tout cas s'ils croient, ils ne joueront pas faux. Certains de mes amis dirigent les acteurs de façon très superficielle, mais ça m'est difficile à moi, car si l'acteur ne fait que traverser le film sans le contexte psychologique, il ne fera que des choses imprécises, alors que s'il a le même profil psychologique que le personnage, rien de ce qu'il fera ne sonnera faux. C'est une façon de ne pas prendre de risque.
ROCK
Le rock veut peut-être dire des tas de choses en Amérique et en Europe, mais à Taiwan, pour les gens de ma génération, c'est vraiment le symbole de la liberté, c'est un encouragement. Cela n'a rien à voir avec l'américanisation, l'occidentalisation. La plupart des gosses, dans mon film, n'ont pas la moindre idée de ce qu'ils chantent, mais simplement, pour les gens de mon âge, ça signifie que quelque chose de différent peut advenir dans le monde (peut-être pas à Taiwan même, mais quelque part). Taiwan n'est pas aussi intéressant que certains voudraient le dire, mais ce que je préfère, ici, c'est que les gens travaillent très, très dur. Nous - les gens de ma génération - avons travaillé comme des brutes pour chaque penny que nous possédons. Si la situation est ce qu'elle est, c'est grâce à notre travail ; c'est notre grande fierté. On le voit dans mes films et dans ma façon de travailler. . .
Pour moi, la chanson d'Elvis Presley a deux sens. Le premier indique ce que je viens de dire - un nouvel espoir, la liberté, etc. L 'autre, c'est le mystère. Et ce mystère a continué, en moi, jusqu’à aujourd'hui. Nous croyions dans le rock'n roll avant même de comprendre ce qu'il voulait dire. Je crois que la musique a toujours fait partie de moi, en quelque sorte, même si je ne l'ai jamais étudiée. Mais j'aime en écouter, de tous les genres. Dans mon enfance, on était collé à la radio. Le plus merveilleux, c'était d'aller au cinéma, mais quand on rentrait, on écoutait la radio tout le temps. Quand le rock est apparu, j'en suis devenu véritablement amoureux... au collège, j'ai commencé à comprendre la musique classique, je suis entré dans un orchestre, mais je n'avais pas assez de talent. J'aime aussi beaucoup le jazz. Certaines émotions sont liées à certaines musiques. C'est devenu une source d'émotions à exprimer, mais je ne peux guère aller plus loin dans l'explication.
GENERATION
Hou Hsiao-hsien est un très bon ami, nous nous admirons mutuellement. La raison pour laquelle nos films sont devenus si différents, c'est que nous sommes plus mûrs. Avant, nous cherchions nos styles. Nous nous sommes stabilisés. Ce qui nous unit, c’est que nous mettons l'humain avant tout! Le reste tient à nos différences personnelles. Notre génération avait foi en l'humanité. Celle des années 80 est trop... “ commerciale ” ; pour nous, il n'y a pas d'obstacle, tout est plus clair. D'une certaine façon nous avons eu de la chance. Mais qui sait ? Dans ma carrière, surtout après la création de ma société, la chose à laquelle j'attache le plus de prix, c'est d'être capable de produire mes propres films. J'en suis très fier.

Propos recueillis par Yoichi Umemoto à Tokyo le 4 octobre 1991

 

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